Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

LA PLUIE AVANT QU’ELLE TOMBE de Jonathan Coe

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (Aucun vote)
6 /10

Que faire après avoir synthétisé toute son œuvre, toutes ses idées, toutes ses passions, tous ses combats dans un diptyque de plus de mille pages ? Qu’écrire lorsqu’on a exploré de fond en comble un style de narration qu’on a soi-même crée ? Comment se réinventer après avoir publié la somptueuse et inusable odyssée contemporaine que forme « Bienvenue au club » et « Le cercle fermé » ? C’est à cette question que devait répondre Jonathan Coe, l’un des plus brillants auteurs actuels, de ceux qui savent mélanger classicisme et pop culture, de ceux qui savent intégrer les problématiques mondiales au sein des vies complexes de leurs protagonistes. Quel angle d’attaque choisir ? Pousser encore plus loin le concept du roman-monde ? Se réinventer complètement et abandonner la littérature pour laquelle on s’est tant battu ? Clairement les opportunités n’étaient pas multiples et je ne vois pas comment Jonathan Coe aurait pu avoir la force et le courage de réembrayer direct

« La pluie avant qu’elle tombe » est donc une sorte d’interlude dans la carrière de Jonathan Coe, quelque-chose de doux, de calme et d’inoffensif, le genre de texte qu’on a envie d’écrire pour se détendre avant de s’attaquer à un nouveau projet faramineux. En temps normal, afin d’expliciter le destin d’Imogen, une jeune fille aveugle adoptée et dont la famille originelle a perdu toute trace, l’auteur anglais aurait noircit des centaines de pages au sein desquelles se seraient accumulées descriptions méticuleuses, révélations inattendues et chassés croisés de personnages. Au lieu de ça, Jonathan Coe a choisi ici de raconter son histoire au travers de 20 photos destinées à Imogen afin de lui révéler ses origines, 20 photos qui sont décrites et enregistrées sur cassettes par Rosamond, la tante éloignée, avant que cette dernière ne mette fin à ses jours. Le procédé littéraire est attendrissant et permet en 20 scènes clefs de reconstituer une épopée familiale avec ses inévitables déchirements. Et il en résulte un joli texte plus poétique que d’habitude, empli de nostalgie et d’amitiés rompues. Un esprit « carte-postale » avec ses moments de grâce et d’instantané de vie.

Néanmoins, à bien des niveaux, « La pluie avant qu’elle tombe » est de loin le moins bon roman de Jonathan Coe, car là où trônaient avant histoires complexes fourmillants d’excitantes révélations, on ne trouve qu’un récit banal, sans ambition, marqué par un certain esprit conservateur. Tout d’abord, il est difficile de s’intéresser aux états d’âme de Rosamond, un personnage finalement assez lisse qui ne cesse de vouloir interférer dans une histoire qui n’est pas la sienne et qui se prend pour une sorte d’ange-gardien, de justicière masquée de la bonne éducation, et ce afin de combler le vide affectif induit par la perte du grand amour. En tant que narratrice, le personnage principal se donne toujours un peu le bon rôle, s’offusque des comportements sibyllins de son entourage mais ne dévoile jamais ses vices et sa part de noirceur. On aurait aimé la voir plus « tendancieuse », plus malsaine, tant cette image de « tante de l’ombre » s’érigeant en modèle de conduite finit par lasser.

De plus, Jonathan Coe nous avait habitué à des textes psychologiquement forts qui se jouaient de tous clichés et qui évitaient les sous-entendus lourdingues. De ce fait, comment ne pas être légèrement écœuré par cette boucle évidente du manque d’amour des mères pour leur fille et de la répétition du schéma d’éducation marqué par le sceau du père qui bat son fils parce que son père le battait ? Ivy rejetait Beatrix, Beatrix détestait Thea et Thea maltraitait Imogen… Une redondance psychologique qui ne fait que confirmer la légère paresse qui guide l’auteur au cours de ce septième roman. De même, on passera sur les différents parallélisme finaux (le chien qui s’enfuit, le mauvais présage interprété par Gill) qui en voulant consolider le texte ne font qu’en révéler les failles.

Ainsi, « La pluie avant qu’elle tombe » souffre de la banalité qui habite tant de romans contemporains. Rien de grave ici, rien qui ne puisse remettre en cause la valeur de Jonathan Coe, juste un texte presque anecdotique où l’obsession de l’auteur pour les coïncidences et les interactions mystiques entre les destins reste prisonnière des nuages et ne mouille jamais le lecteur.

Note : 6/10

10 commentaires
  • Thevioletteroll
    15 septembre 2009
    Et oui je te l’avais dit… :)
    Mais tu as choisi l’optimisme en te disant qu’il va rebondir, moi je reste persuadée que c’est terminé, il se fait vieux…
    Un peu comme pour les films de Christophe Honoré, on va continuer de lire Coe en se disant que le prochain sera meilleur :)

    Ma chronique : http://thevioletteroll.wordpress.com/2009/07/15/la-pluie-avant-qu’elle-tombe-–-jonathan-coe/

  • Benjamin F
    15 septembre 2009
    Ouais j’espère que tu te trompes, mais c’est une éventualité à envisager :(

  • Anonymous
    15 septembre 2009
    Perso j’ai bien aimé, je comprends bien où veut en venir cette critique, et je suis en accord sur le manque d’ambition, mais ça reste tout de même bien plus haut de gamme que tout ce qu’on voit en librairie. Je ne pense vraiment pas que Jonathan Coe soit fini. Bien au contraire, je crois que La pluie avant qu’elle tombe appelle à un futur chef d’œuvre où il conciliera histoire de dingue et poésie.

  • Anonymous
    15 septembre 2009
    Son chef d’oeuvre est et restera Testament à l’anglaise, mais bon, je continuerai à le lire quand même à mon avis :-)
    Manu LB

  • Lapinoursinette
    15 septembre 2009
    On attend toujours beaucoup (trop?) des auteurs que l’on adore. Tu as raison, attendons le prochain. Merci pour ton commentaire sur mon blog qui me permet de découvrir « Playlistsociety »!

  • Sentinelle
    15 septembre 2009
    J’ai aimé ce roman-ci comme j’ai aimé ceux que tu cites également, pour des raisons totalement différentes, même si effectivement il est moins ambitieux ce coup-ci mais cela ne me gêne pas du tout, que du contraire, je trouve cela plutôt positif qu’il puisse changer de style. Ceci dit, je pense qu’il reviendra vite à ses premiers amours… avec tout le talent que nous lui connaissons.

  • Jeff
    17 septembre 2009
    Je réponds ici au commentaire que vous avez laissé sur « Benzine ». Je ne le trouve pas vraiment niais sur le thème de la mélancolie, plutôt déjà-vu sur ce terreau ô combien galvaudé. Par contre, il est intéressant de constater que le personnage de Rosamon vous déplaît à force de trop d’estime de soi-même, alors que je trouve justement que Coe réussit parfaitement à nous rendre cette dame assez peu sympathique au final, une personne ni bonne ni mauvaise mais emplie de contradictions, par-delà sa façade de personne parfaite donneuse de leçons.

  • Anonymous
    19 septembre 2009
    Personellement, j’ai bien aimé ce roman…

  • Julien
    21 septembre 2009
    J’ai moi aussi apprécié ce roman sans prétention, plus sentimental mais bien ficelé, une parenthèse assumée après les chefs-d’œuvre Testament à l’Anglaise et le duo Bienvenue au Club/Le Cercle fermé. Pour autant, écrire que c’est de loin son plus mauvais roman, c’est pour moi faire l’impasse un peu vite sur Les Nains de la Mort qui était d’un ennui abyssal…

  • Anonymous
    29 novembre 2009
    perso, je l’ai bien aimé ce roman, même si l’auteur a déjà écrit mieux.

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