Film français / 2009. On pourrait choisir bien des approches pour parler du nouveau film de Jacques Audiard tant ce dernier recèle de thèmes qui n’ont pour but que d’enfermer le spectateur au sein du film. Néanmoins beaucoup de ces angles d’analyse ne déboucheraient que sur un mur impossible à traverser. Effectivement « Un prophète » aurait pu être un film politique qui aurait dénoncé les conditions de vie dans les prisons françaises et qui, se calant sur l’actualité, aurait étudié les tréfonds de ce microcosme. « Un prophète » aurait également pu être une fable sociale sur les origines, sur la religion et sur la nécessité d’appartenir à un groupe. Ou alors, il aurait tout simplement pu être, comme on a d’ailleurs pu le lire ici ou là, une version européenne de Scarface et des films de Scorsese. Cependant essayer de donner un sens à ce film, essayer de lui chercher des références, essayer de comprendre son combat, c’est déjà diminuer son essence.
Jacques Audiard tourne peu mais ne tourne jamais pour rien. Chacun de ses films est empli d’une ambition qui va bien au-delà du simple message ou de l’exercice de style. Depuis « Regarde les hommes tomber » et jusqu’à « Un prophète », Jacques Audiard a construit une véritable œuvre qui va chercher à chaque fois un peu plus loin la quintessence de l’homme. Qu’il y parle de filiation maître/élève, de personnages au coeur froid, de manipulation, l’auteur est clairement le meilleur ennemi du manichéisme et des explicitations psychologiques de bas étage. Ses protagonistes ne sont pas des héros qu’on aime à la fin du film et encore moins des personnages dont on perce les mystères en moins de deux heures. C’est peut être pour cette raison que Jacques Audiard n’utilise jamais le même acteur. Kassovitz dans « Un héros très discret », Cassel dans « Sur mes lèvres », Duris dans « De battre, mon coeur s'est arrêté » et maintenant Tahar Rahim, chacun à sa propre histoire qu’il ne faut pas confondre avec celle des autres.
« Un prophète » est un film hors du temps, un classique instantané qui brise tous les codes sans jamais chercher à prendre parti contre qui que ce soit. Il est impossible de comprendre les tenants et les aboutissants de la pensée de Malik El Djebena, ses buts, ses envies, sa mission. Au fond, on se demande même s’il sait où il va. Malik n’est pas Tony Montana, et pour cause ! « Un prophète » est un film de l’intérieur, un film qui ne force pas les traits, qui n’alourdit ni le constat, ni l’ambiance, un film qui ne recherche ni le pathos, ni les émotions. Bref quelque chose de radicalement froid et méthodique à l’opposé aussi bien du cinéma français que du cinéma américain.
Laissant aux spectateurs le loisir d’interpréter la notion de prophète, préférant les courts moments de poésie aux scènes d’actions superflues, et ne lésinant pas sur les plans magnifiques (malgré leur discrétion), « Un prophète » propose une approche tellement différente de l’œuvre cinématographique qu’il en donne le tournis. Certains n’y verront pas mieux qu’un épisode de Oz, ou qu’un film policier carcéral, et pourtant derrière l’anodin se cache une maîtrise de la retenue et de la subtilité digne des plus grands cinéastes.
Le scénario d’Abdel Raouf Dafri (déjà derrière le dytique Mesrine) propose une galerie de personnages excitante et novatrice. Niels Arestrup, Adel Bencherif, Hichem Yacoubi et bien sûr Tahar Rahim donnent corps à cette guerre Corses contre Arabes, réussissant l’exploit d’éviter, via les dialogues et les talents de mise en scène, tous clichés et toutes fausses notes.
Jacques Audiard n’avait déjà plus besoin de faire remarquer qu’il était le plus grand réalisateur français et ce nouveau long métrage ne viendra que confirmer l’évidence. Le chalenge était ailleurs, loin de la notion même de compétition, et le pari est clairement gagné. Sans concession, sans extrapolation, sans violon, « Un prophète » redéfinit ici la notion de « justesse ».
Note : 9/10







16 commentaires:
01 septembre, 2009
A force d'annoncer un chef d'oeuvre de partout, je suis forcément déçu (mais vraiment à peine). Ce film est en tout point superbe et je suis tout à fait d'accord avec la notion de justesse que tu défends ici.
01 septembre, 2009
Oui c'est vrai que le film a été un peu trop vendu comme un chef d'œuvre absolu alors qu'il n'a rien des longs métrages qui font l'unanimité. Sans vouloir jouer au connaisseur avisé, c'est quand même un film pour cinéphile, et je reste persuadé que beaucoup de personnes ne seront pas touchées par la fameuse notion de justesse. C'est vraiment pas le genre de film que je conseillerai à tout le monde au risque qu'on me rétorque après qu'il ne s'agit au fond que d'un téléfilm, lol ;)
01 septembre, 2009
Oui effectivement, on dirait plus une série. je vais au cinéma si ce n'est pour me détendre, pour au moins m'identifier aux personnages. Et là rien, aucune émotion. A aucun moment le film ne recherche le plaisir du spectateur.
01 septembre, 2009
Tuerie !!!
01 septembre, 2009
C'est vrai que c'est délicat de naviguer entre plaisir et réalisme, entre justesse et intérêt. C'est tout le soucis du cinéma moderne.
Je pense que je pourrais aimer mais j'ai de gros doutes. A la fois j'adore la capacité qu'on certains de savoir décortiquer le monde et pourtant j'aime aussi quand on arrive à s'immerger dans cet univers.
Mais bon j'essayerais sûrement d'aller le voir en ne me prenant pas la tête et si j'aime tant mieux.
01 septembre, 2009
Ouais de toute façon, c'est un film à voir pour n'importe quel cinéphile...
01 septembre, 2009
C'est un film irréprochable. Donc assez ennuyeux. Mais c'est difficile d'en dire du mal au-delà de ça, d'autant que Niels Arestrup est un génie et que l'autre n'est pas mal non plus.
Parmi mes proches, j'ai trouvé au moins 2 personnes qui ont partagé ma légère indifférence à l'égard de ce qui est incontestablement un bon film. Juste histoire d'essayer de me justifier et de ne pas passer pour un pur snobinard dont le plaisir suprême est de faire la fine bouche.
01 septembre, 2009
"L'irréprochable est-il ennuyeux ?" voici un bon sujet de philo. J'écrirais bien un pavé pour te dire ce que j'en pense mais ce sera plus simple d'en parler la semaine prochaine autour d'un verre ;)
01 septembre, 2009
Chef-d'oeuvre pour moi.
Toujours cette finesse d'Audiard et cet attachement aux itinéraires des gens, par rapport à la figure du père.
Il y a toujours un intermédiaire entre le héros et l'extérieur, la vitre de l'avion, du fourgon, les barreaux d'une prison. Sauf à quelques moments. Le passage de la plage est d'une virtuosité.
Enfin un réalisateur français qui vaut quelque chose.
01 septembre, 2009
Un chef d'oeuvre absolu. Le cinéma est beau quand il est raconté et filmé de cette façon. Jamais un réalisateur (français) n'a autant utilisé jusqu'au bout la caméra (mais aussi la lumière, le son) comme un véritable langage (comme Hugo a pu le faire avec l'écriture) et qui nous parle autant qu'un dialogue bien écrit. Du début à la fin on est avec Malik jusqu'à parfois ne faire qu'un avec lui. Chapeau bas M. Audiard.
Christelle
01 septembre, 2009
Je n'avais pas vu le film sous cette angle et cette critique me fait raviser mon jugement
02 septembre, 2009
Merci, je mets la page sur facebook et Scoupeo.com
02 septembre, 2009
En effet, un film sublime avec des acteurs superbe. Le plaisir du spectateur ? Depuis quand en est-il question avec ce genre de cinéma ?
03 septembre, 2009
Dans le genre rien à voir...CLAP CLAP pour wikio
04 septembre, 2009
Enfin un film qui semble réaliste et traite de la vie carcérale, avant je n'ai vu que de sombres bouses sur le sujet.. Je me pose même la question de savoir si Audiard a fait de la tôle pour un rendu si réel.. un chef d'oeuvre du début à la fin et quelques répliques à mourir de rire (signe astro? cancer)
19 septembre, 2009
j'ai beaucoup aimé pour son écriture,sa réalisation et les acteurs et le côté onirique aussi
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