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L'ECUME DES JOURS de Boris Vian [10/10]

Cette critique a été écrite par Matthieu H de Playlist Society 3

Roman Français / 1947. Pourquoi décider d’écrire sur l’écume des jours, en ce dimanche plutôt gris, plus de cinq années après l’avoir lu pour la première fois ? Pour combler un vide ? Pour rendre hommage à un livre publié il y a soixante ans et qui ne cessera jamais de diviser le monde littéraire en deux catégories : ceux qui ont adoré et ceux qui n’ont pas eu cette chance ? Pour le bonheur de me replonger dans ces lignes qui n’en finiront jamais de me toucher ? Probablement les trois et pour bien d’autres raisons encore… Car l’écume des jours est bien plus que mon roman préféré, celui qui trône au sommet de mon panthéon littéraire ; l’écume des jours est à l’image de son titre, poétique et léger en même temps qu’énigmatique et fascinant ; l’écume des jours est un roman d’amour comme on en écrit plus, il n’est pas que « le plus poignant des romans d’amour » comme le disait Raymond Queneau, il est à mon sens le plus humain des romans d’amour…Colin n’est rien sans Chloé, elle est sa préoccupation suprême et superbe, celle à qui, face à ce nénuphar qui obstrue peu à peu son cœur, il consacrera toute son énergie, toute sa force, tout son amour sans jamais se résoudre à accepter l’inévitable. Et lorsque celle-ci s’en va définitivement, ce n’est pas son monde qui s’écroule, c’est LE monde qui disparait. Colin et Chloé sont des héros ordinaires dans un univers extraordinaire, et non l’inverse comme cela est si souvent le cas ! Ils n’ont ni le côté tragique de Chimène et de Rodrigue dans Le Cid, ni la dimension shakespearienne d’un amour défendu à la Roméo et Juliette et encore moins l’empreinte de la fatalité qui lie Tristan et Yseult. Colin et Chloé feraient davantage penser à Orphée et Eurydice, amoureux transis rattrapés par un sort qui s’acharne. Tel Orphée, Colin luttera jusqu’au bout pour celle qu’il aime ; tel le joueur de lyre, il ne se relèvera pas d’avoir perdu sa muse. Il a beau porter un prénom ridicule, on rêve tous un peu d’être un Colin, d’incarner pour nos « Chloé » cette posture du passionné romantique si éloignée pourtant de toute mièvrerie, et de pouvoir répondre comme lui à la question « Et vous, que faîtes vous dans la vie ? » : « Moi, j’apprends des choses et j’aime Chloé ». Apprendre et aimer, quelle belle ambition, quelle simple philosophie…

Mais l’écume des jours ce n’est pas qu’une déchirante histoire d’amour. C’est également un roman à l’imagination débridée où se mêlent le jazz et l’existentialisme sartrien, un conte fantastique où les pianos font des cocktails et où les souris parlent, un recueil de néologismes à en donner des sueurs froides à un membre de l’Académie française…Il est inutile de tenter de décortiquer tout l’univers de Boris Vian, si inaccessible même aux plus initiés, et il serait même contre-productif de le faire. On ne peut que se laisser bercer par la poésie des images, se laisser entrainer par les frasques de Chick ou de Colin, se laisser envouter par une ordinaire histoire d’amour de laquelle on ne peut se défaire bien des années après l’avoir lue… Alors oui, beaucoup n’aiment pas, pire s’il en est, certains demeurent indifférents, victimes souvent d’une lecture forcée au collège ou au lycée. C’est que, à mon sens, aucun livre ne s’est jamais aussi mal prêté à une lecture obligatoire et à une étude fastidieuse dans le cadre contraint d’une salle de classe. On ne peut « analyser » l’écume des jours comme on étudierait un poème de Rimbaud ou un roman de Flaubert. L’écume des jours oblige à voir au-delà des simples mots, à dépasser le texte et à lire avec un cœur d’enfant qui a déjà un peu vécu, et surtout aimé…

Vian était un proche d’Aragon et on ne peut s’empêcher à la lecture de l’écume des jours d’entendre résonner ces vers du poète : «Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force / ni sa faiblesse, ni son cœur et quand il croit / ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / et quand il croit serrer son bonheur il le broie / sa vie est un étrange et douloureux divorce / Il n’y a pas d’amours heureux (…)
Et pourtant c’est bien leur amour à tous les deux…


L’écume des jours restera à jamais ma plus belle aventure littéraire, Colin et Chloé ma plus belle histoire d'amour, et Chloé ma plus belle rencontre…

Note : 10/10

24 commentaires:

  Thibault F.

11 novembre, 2009

Livre indispensable. Magnifique.

  Maximilien

11 novembre, 2009

Très belle chronique, et un 10/10 en plus !!! En revanche c'est quoi cette histoire de Playlist Society 3

  Benjamin F

11 novembre, 2009

Long story mais en gros à la base il y avait 3 Playlist Society, le mien, celui de Marien (qui fait les live report ici), et celui de Matthieu qui existe toujours (mais par intermittence, lol). Et comme je suis quasiment toujours en phase avec les critiques de Matthieu et qu'il est dans la boucle du projet depuis toujours, il y a du sens à ce qu'il publie parallèlement ici lorsqu'il le souhaite.

  Anonyme

11 novembre, 2009

Elle est émouvante comme tout cette critique ;)
A.

  PH

11 novembre, 2009

Eh beh! Ca donne vachement envie de le lire. Comme quasiment tout le monde lu dans le cadre scolaire. Je n'en ai retenu que les truites qui sortent du robinet de la baignoire, à tel point que je me demande si ce passage existe réellemet ou si je l'ai imaginé. Je finis de lire Gomorra en VO, c'est-à-dire dans six mois à peu près, et je relis l'écume des jours.
Le problème avec les passionnés c'est qu'ils extrapolent. Je ne sais pas si je ressentirais la même chose mais une chose est sûre c'est que tu as suscité l'envie.
Beau billet.

  Anonyme

11 novembre, 2009

Oui moi aussi ça m'a donné envie de le relire ;)

  JS

11 novembre, 2009

Ce livre est d'un beauté absolue. Un des rares bouquin que j'ai relu plusieurs fois. Il m'a marqué à jamais. Bel hommage.

  Lucien

11 novembre, 2009

Je n'aime pas l'idée de mettre 10 sur 10 à un bouquin (ou à un disque) mais bon je dois avouer que l'écume des jours mérite bien son 9,5 ;)

  Julien Lafond-Laumond

11 novembre, 2009

Très beau texte Benjamin. L'écume des jours n'est pas du tout mon préféré de Vian/Sullivan, mais tu me donnes envie de m'y replonger tout de même !

  Paul C.

11 novembre, 2009

Je ne me souviens plus trop pourquoi j'ai lu ce bouquin au collège. Je crois que je suis tombé dessus par hasard. Heureusement que ce n'était pas une lecture obligatoire ;-)

Je ne l'ai pas relu depuis, j'ai presque trop peur d'abîmer les souvenirs magnifiques que j'ai de ce livre.

  Benjamin F

11 novembre, 2009

Merci Julien pour ton commentaire, mais tu as lu un peu vite, la chronique n'est pas de moi mais de mon pote Matthieu de Playlist Society 3 qui est plus branché littérature. C'est souvent comme ça, quand on me fait des compliments c'est pour des textes que je n'ai pas écrit, lol :p

  Alexis F

11 novembre, 2009

héhé, ce que je pense, mais mieux écrit.

En revanche Matt, je me permets de préciser que comme il est dommage que beaucoup de gens passent à coté de l'écume des jours, il serait temps que tu lises Zorba. :)

  Benjamin F

11 novembre, 2009

Putain Matthieu, t'as toujours pas lu Alexis Zorba ? T'es vraiment incorrigible ;)

  Julien Lafond-Laumond

11 novembre, 2009

Bravo Mathieu H alors :)

  Ju

24 novembre, 2009

Allez, juste pour la polémique et la démagogie, voici le lien vers la chronique d'un disque de Boris Vian où mon frère balance un peu sur l'Ecume des jours...

http://www.desoreillesdansbabylone.com/2009/11/boris-vian-chansons-possibles-et.html

Ca va pas faire plaisir à tout le monde je sens, mais bon...

A+
Ju

  Benjamin F

24 novembre, 2009

Lol, ouais je l'ai lu ce matin. No Comment ;)

  Anonyme

29 novembre, 2009

Je l'ai lu il y a quelques années.... de mémoire, j'ai aimé.
La chronique est envoutante.

  Yann M.

16 décembre, 2009

La dernière phrase de ce commentaire est sublime!!!

Matthieu, sur tes conseils j'ai lu ce livre et j'en ai encore des frissons!

  Ph

29 janvier, 2010

En effet, c'est une belle(s) histoire(s) d'amour(s). Le côté surréaliste, les contrepretries et autres jeux de mots, le dénouement avec la souris... En fait c'est un livre "indie".
Vraiment reconnaissante à l'auteur de l'article car jamais je n'aurais pensé relire ce livre et je suis ravie de l'avoir fait.
Merci.

  Aïda

07 février, 2010

la note est bien méritée aussi bien pour le livre que pour la critique..à lire sans modération.

  Anonyme

14 mars, 2010

très très belle critique tt comme ce livre!!! la note est très bien méritée

  yns

19 mars, 2010

Bonne critique dans un blog bien coolos
Vais finir de lire l'ecume des jours que j'avais commencé...
Keep up the good work!

  Anonyme

18 mai, 2010

Pire roman de ma vie calisse

  JB

29 août, 2010

Personnellement, j'ai ressenti un grand malaise en le lisant, dû probablement à cet univers si particulier. Dieu que les dernières pages du bouquin sont angoissantes! Ces pièces qui rétrécissent, ce nénuphar qui ne fait que grandir...

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