Post-Folk Américaine / 2009. Lorsqu’ils sont déprimés les européens ont tendance à errer seul dans les rues de capitales immenses. Ils ont le regard las et contemplent des couples heureux pour aggraver leur détresse. Les américains au contraire filent direct au bar, s’avachissent sur le comptoir, commande un double scoth, et picolent jusqu’à engager la conversation avec un compère d’une nuit. Je n’aime pas fuir les clichés, la posture de rébellion étant devenue elle-même bien édulcorée, je me vautre dedans sans complexe. Ainsi hier soir, empli d’un vague à l’âme post-automnale, je me suis mis à déambuler dans Paris, à arpenter les rues sans but, ressassant des angoisses que le froid ne saurait pas apaiser, et puis au détour d’une ruelle, je suis tombé par hasard sur le « At the cut » un troquet où j’avais mes habitudes à l’époque où « la vie active » n’était qu’un concept destiné à effrayer l’étudiant que j’étais. Le destin me poussait à transformer cette marche solitaire en une saoulerie de l’ouest !
Un bout du comptoir protégé de la lumière, un Jack Daniels commandé de manière fort impolie, puis le regard qui ne tarde pas à se troubler, je n’en demandais pas plus. Provenant de l’autre côté de la pièce, un brouhaha me fit cependant comprendre qu’il faudrait ce soir que je partage ma mélancolie avec un groupe. Je me replongeai dans l’alcool. Puis les mots résonnèrent : « Coward », le chanteur à la voix rocailleuse s’adressait directement à moi ; sans même connaître mon histoire il ne jouait que pour moi. Je ne le reconnus pas tout de suite mais ce foutu fauteuil roulant et la présence de Guy Picciotto (qui m’avait auparavant été présenté par Ian MacKaye lors d’un concert de The Evens) ne laissait pas la place au doute, c’était bien Vic Chesnutt en personne qui m’attendait pour me sauver.
Je relevai la tête et aperçus près de la scène, cinq autres têtes connues : Martin, Thomas, Marc, Edouard et Olivier, cinq potes de prépa que je n’avais pas recroisé depuis des années. J’aurais aimé savoir ce qu’ils étaient devenus mais je n’avais pas le courage de leur parler, pas la force de m’étendre sur mon propre parcours, pas l’envie de m’épancher à leur table.
La pureté de « When The Bottom Fell Out », l’émotion de « Chinaberry Tree », la langueur de « Chain », tout ça été trop pour moi, j’avais la gorge nouée et commandai un second verre, puis un troisième, puis un quatrième. Le barman essayait de me résonner mais je ne l’écoutais pas, focalisé que j’étais sur cette voix qui faisait vibrer mes artères (« We Hovered With Short Wings »). Les souvenirs refaisaient surface, ils étaient lancinants et hypnotiques, je me rappelais le sens de cette échappée nocturne, je me remémorais ma bêtise, son abandon. Les guitares m’assaillaient et je me laissais faire (« Philip Guston »).
J’avais bien remarqué que depuis quelque temps mes trois anciens camarades ne riaient plus du tout (« Concord Country Jubilee »), n’évoquaient plus les moments cocasses du passé (« Flirted With You All My Life »), eux aussi laissaient leurs vies de côté. Notre passé, leur avenir ne comptaient plus face à l’importance que les chansons de Vic Chesnutt prenaient dans nos cœurs. Alors que j’avais pris un chemin balisé, les chansons, elles, ne cessaient d’arpenter de sinueux chemins, de noircir la folk d’electricité, ou encore de jouer de l’épuration avec une honnêteté troublante ; jamais égoïste toujours au service de l’âme (« It Is What It Is »).
Sur « Granny », je ne pu m’empêcher de verser une larme. Accablé, je quittai la salle quelques secondes avant la fin de la chanson. Je ne voulais pas que mes anciens camarades s’aperçoivent de ma présence, je ne pouvais toujours pas parler. Dehors le froid persistait. J’étais tout aussi malheureux qu’à mon entré dans « At The Cut » mais quelque chose avait changé : sous la tristesse brillait dorénavant l’espoir.
Note : 9/10
THE SOFT PACK - The Soft Pack
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[image: The Soft Pack]Indie Post Punk américain / 2010. Alors que le rock
indé traverse une vraie crise et qu'il déborde de prétendants ayant leur
avis su...








21 commentaires:
25 novembre, 2009
Une trop belle critique pour un somptueux disque. Vic Chessnutt au sommet de son art. Moi aussi j'ai été à deux doigt de pleurer
25 novembre, 2009
Je me souviens quand j'ai commencé à lire ce blog il y a six mois, j'étais loin de me douter que la qualité des textes augmenterait autant ! On est vraiment au de là de la critique sans pour autant jamais oublié le disque. C'est fin et discret, j'adore.
Merci,
Pierre
25 novembre, 2009
Malheureux. Je n'aurais jamais été pris en prépa avec ma moyenne pourrie au lycée ! :-)
Content de ce neuf (même si bon, un 10 ne m'aurait pas choqué non plus ^^)
25 novembre, 2009
@Pierre : Merci ;)
@Thomas : Oh je suis sûr que tu aurais cartonné en philo et en synthèse de texte :)
25 novembre, 2009
Très très joli texte pour un bien formidable album.
25 novembre, 2009
Mais, m...., Benjamin, ma femme croyait que j'étais au football, pas dans un bar!
25 novembre, 2009
Superbe texte. Il estdonc possible de parler de soi en sautant la case Gonzo à la con ? Oui. Et c'est vraiment très beau. Limpide comme une larme discrète, par exemple ...
Perso, c'est ce texte qui n'est pas loin de m'arracher une larme (et d'écouter le Vic Chesnutt, artiste que j'ai toujours rangé, après écoute, hein, dans la catégorie "doué mais tiens je m'ennuie")
Merci, donc.
25 novembre, 2009
Pareil, je n'accroche pas trop au disque que j'ai tendance à trouver vite chiant, mais j'adore ce texte qui s'éloigne comme le disait Olivier et de la critique classique et du journalisme gonzo. Après les critiques du Air et du Lightning Bolt, je crois que tu te positionnes vraiment sur un créneau brillant !
25 novembre, 2009
Vraiment merci à vous tous. Ça fait effectivement pas mal de temps que je cherche un moyen de casser la routine d'écriture de chronique de disque, mais je ne voulais ni faire dans le gonzo égocentrique, ni dans le texte décorrélé des chansons qui sous ses attraits littéraires en oubliait de parler du disque. Enfin bon voilà, juste merci pour vos coms ;)
25 novembre, 2009
Alors. Pour le coup, là, je trouve que tu pars quand même un peu loin. Enfin, c'est surtout une question de goût. Chez moi, ça me laisse une impression un peu too much, un peu trop en marge de la critique musicale de base. Pas mon truc donc. Mais enfin je salue sincèrement l'effort de casser la routine, comme tu le dis si bien. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut que j'écoute l'album dans les plus brefs délais.
25 novembre, 2009
@Thibault : Je vois ce que tu veux dire, mais hé, relis ta dernière phrase : "Ce qui est sûr, c'est qu'il faut que j'écoute l'album dans les plus brefs délais." Si c'est pas une critique réussie, ça... Parce que c'est quand même l'idée, quand il y a un 9/10 en haut. (ce qui nous change du 3,5 du Girls, mais c'est une autre histoire, hahaha, le - déjà - vieux dossier)
25 novembre, 2009
Une fois de plus je dois intervenir dans ce consensus mou. Alors tout le monde se congratule, se tartine l'ego de "je t'aime bien", "c'est cool ce que tu fais".
Eh bien désolé de vous le dire mais je suis tout à fait d'accord. Et sur le fond et sur le forme. Non mais.
25 novembre, 2009
Il me semblait bien t'avoir aperçu à un moment ;)
Nom d'un chien, ce genre de chronique m'ôte toute envie de parler de musique, tant c'est à la fois beau, intelligent, sensible et intéressant.
Bien joué et surtout, continue !
25 novembre, 2009
@Olivier R.: Héhé, non mais de toute façon, je m'intéresse à peu près à tous les disques chroniqués par Benjamin du moment que ça touche à un registre musical auquel je suis sensible ;)
25 novembre, 2009
L'album et la chronique sont tellement appréciés que c'est presque moi qui tiendrait le plus gros troll de la journée sur PS :p
25 novembre, 2009
Histoire d'ajouter à la polémique : pas mieux.
25 novembre, 2009
ben alors, pourquoi s'arrêter en si bon chemin puisque ça te fait un tel effet, benjamin? ^o^
un bon 10 histoire de marquer le coup pour ce candidat sérieux aux palmarès de fin d'anée, et hop :-)
25 décembre, 2009
Peut-être l'une de tes plus belles chroniques.
27 décembre, 2009
"...Sous la tristesse brillait l'espoir..." ? Vraiment ? Et aujourd'hui alors ?
Il n'y a plus qu'elle...la tristesse, sans retour...
RIP Mr Chesnutt
02 janvier, 2010
j'étais passé à coté de cette critique comme j'étais passé à coté de cet artiste dont il faut le suicide pour le découvrir... Mélancolie dans les deux cas. Très beau texte et très belle oeuvre.
02 janvier, 2010
@Anonyme : Merci pour ton com. Comme tu t'en doutes sa mort m'a beaucoup touché. Il laisse derrière lui un paquet de petits chef d'oeuvre qu'il faudra déguster avec modération.
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