Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

TETRO de Francis Ford Coppola

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (1 vote)
9 /10
9 /10

[Attention spoilers] « Tetro » commence comme l’histoire de deux frères qui s’apprêtent à reproduire la même erreur que la génération précédente. Suite à un traumatisme dont personne ne connait les tenants et les aboutissants, Tetro s’est exilé à Buenos Aires. Dix ans plus tard son petit frère Bennie le rejoint avide de retrouvailles et d’explications. Connaissant parfaitement nos habitudes de spectateurs, Francis Ford Coppola joue et fait mine de nous entrainer dans un drame fraternel classique. On n’imagine très vite que, tout comme leur père Carlo qui a trahi et méprisé leur oncle Alfie, les deux frères vont être amenés à reproduire le schéma et que Bennie s’appropriera le manuscrit inachevé, tout en rejetant son ainé. Mais c’est tout le contraire qui se passe, en mettant le doigt dans l’engrenage, c’est toute l’histoire de la famille qui se déroule jusqu’à remonter aux sources du traumatisme. De la fraternité à une relation père-fils, « Tetro » est au contraire un film sur la l’apprentissage, la rébellion face au carcan et la volonté de faire mieux que la génération précédente.

Au premier abord Francis Ford Coppola utilise des effets stylistiques un peu convenus mais très vite ceux-ci cimentent la puissance du récit. Les scènes (en flashback) précédant le traumatisme sont en couleur et s’opposent à la rugosité et à la blessure d’un présent en noir et blanc, auquel seule la mise en abyme via le théâtre et l’opéra peut redonner vie. Au niveau réalisation, l’américain donne tout ce qu’il a. Chaque plan, murement pensé, alterne entre la rigueur allemande et la légèreté italienne. La photographie frôle les clichés du cinéma indépendant, mais arrive toujours à se rattraper à une justesse émotionnelle. Quant aux scènes sur les planches, elles permettent une incursion de la folie et de la grandiloquence sans pour autant éloigner le film de la réalité et de la cohérence de son récit.

« Tetro » est un film sur le poids des absents. Dès le début du film, la présence de Vincent Gallo inonde la pièce alors qu’il n’apparait pas à l’écran tandis que la figure du père qui n’intervient que par intermittence pèse de toute sa vulgarité sur les personnages. Avec son casting de gueule qui tape là où ne l’attend pas, le film arrive surtout à dompter un acteur phare pourtant maître en auto-parodie.

A 71 ans, Francis Ford Coppola livre ainsi un film d’un raffinement exquis et d’une complexité sans limite. L’exploration thématique de « Tetro » peut à peine être efflorée par une critique. La famille, la célébrité, l’argent, l’amour, la folie, l’adolescence, le film ne se refuse aucun angle et dresse une toile particulièrement lettrée aux références pointues (cf « Les contes d’Hoffmann »). Il y a quelque chose de touchant chez ce Grand qui se sentant vieillir décide de réinventer son propre mythe et de cracher sur la pellicule ses peurs, ses angoisses et sa philosophie. Dans « L’idéaliste », le tribunal rapetissait au fur et à mesure de l’avancée du film afin d’accroitre l’oppression, mais ici nul besoin d’artifice, « Tetro » est une œuvre qui a sa propre logique et dont le sens n’est connu que d’elle-même.

Note : 9/10

>> A lire également, la critique de Rob Gordon sur Toujours Raison et la critique de Pascale de Sur La Route Du Cinéma

12 commentaires
  • Laure
    4 janvier 2010
    « Les scènes (en flashback) précédant le traumatisme sont en couleur et s’opposent à la rugosité et à la blessure d’un présent en noir et blanc, auquel seule la mise en abyme via le théâtre et l’opéra peut redonner vie » C’est vraiment bien vu, je m’en étais même pas rendu compte :)

  • Idlewoodarian
    4 janvier 2010
    Excellent film en effet, j’ai peut-être pas autant aimé que toi mais Coppola ne m’a pas déçu. Et les trois acteurs principaux sont vraiment épatants !

    (par contre, une ‘tite faute, dernière phrase, « ait » au lieu de « est » ^^)

  • Dr FrankNfurter
    4 janvier 2010
    un peu long tout de même, Gallo fait du Gallo, mais un film qui reste excellent, qui plus est de la part d’un cinéaste qui n’a plus rien à prouver.

  • Benjamin F
    4 janvier 2010
    @Laure : Non mais peut être que je me craque, hein :)

    @Idlewoodarian : Merci c’est corrigé. Oui même si on peut trouver ça un peu frois par moment, c’est difficile de ne pas être à minima agréablement surpris

    @Dr Franknfurter : Gallo fait du Gallo mais sans se toucher sur le fait qu’il fait du Gallo, ce qui donne l’impression qu’il fait moins du Gallo. La moindre des choses, vas-tu me rétorquer, de la part d’un acteur qui lui au contraire à encore des choses à prouver :)

  • SysTooL
    4 janvier 2010
    Cool, ça me fait plaisir de lire ça…

    Je vais peut-être lui laisser une chance, dans ce cas…

  • Christelle
    4 janvier 2010
    Bien d’accord avec ta critique, j’y vois aussi (forcément) une quête d’identité de la part des personnages principaux. D’où viennent-ils, qui sont-ils? Questions existentielles mais tellement indispensables à notre identité. Tragédie classique parce qu’elle concerne tout un chacun. Pour la mise en scène j’ai éprouvé quelques longueurs mais l’histoire en valait la peine. Gallo égal à lui même, trop rare à mon goût. Par contre très belle découverte du jeune acteur Alden Ehrenreich (Bennie). Est-ce que c’est moi ou il a un air de ressemblance avec Leonardo Dicaprio?

    Christelle

    PS : j’ai quand même préféré les questions existentielles sur l’Humanité avec le film La route, autre film sur la relation père-fils, sur la transmission et surtout sur à quoi ça sert de vivre quand il n’y a plus rien. Très beau film qui m’a bouleversée.

  • Arbobo
    5 janvier 2010
    un très beau film en effet,
    toujours sur la famille, décidément obsession du bonhomme,
    et on pourra regretter ces fins enchainées qui n’en finissent plus de finir,

    mais outre une image splendide et des comédiens fabuleux, j’ai beaucoup aimé qu’un cinéaste aussi installé que lui s’adonne à ce cocktail savant entre classicisme (il y a de la tragédie grecque là-dessous) et ambiance de cinéma « indépendant ».
    on croirait voir un film sélectionné à Sundance ^^

  • Benjamin F
    5 janvier 2010
    @Christelle : Oui la notion d’identité est vraiment forte et a des résonances particulières. Je n’ai pas écrit sur « La Route » parce que tout avait été dit et que je n’avais d’axe plus pertinent à soulever. Mais c’est vraiment un des meilleurs films post-apocalyptique qui m’ait été donné de voir. La question de la transmission d’une génération à une autre est poignante.

    @Arbobo : Oui on dirait vraiment un jeune réalisateur avide d’imposer son univers et ses codes !

  • Mathieu
    5 janvier 2010
    Superbe film de Coppola, très beau dans son utilisation du N&B et de la couleur. Coppola revient à son thème fétiche (la famille), et les acteurs sont superbes (Mention spéciale pour Gallo).

  • Idlewoodarian
    6 janvier 2010
    @Christelle : Oui d’ailleurs Vincent Gallo ressemble parfois à Willem Dafoe (dans les gros plans) et Alden Ehrenreich à Leonardo DiCaprio :D

  • Frederic Garcia
    14 janvier 2010
    Très bonne analyse du film!!!
    Et n’oublions pas la présence de Maribel Verdu qui se fait plutôt rare sur les écrans!!!

  • BMR
    19 janvier 2010
    Très beau film : un noir et blanc qui nous ferait presque regretter que le technicolor ait été inventé …

    Giuseppe COPPOLA (oui, oui !) était le nom du marchand ambulant du conte d’Hoffmann qui inspirera plus tard le ballet Coppélia …

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