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LE LION de Joseph Kessel

Par Matthieu Hybert, le 27-02-2010
Analyses et critiques
?
Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Cette critique a été écrite par Matthieu de Baudelire, vous pouvez également la retrouver ici

A l’instar de L’écume des jours que l’on fait à mon sens lire beaucoup trop tôt aux enfants (ceux qui me connaissent savent à quel point ce combat m’est cher!), je me suis toujours méfié des romans qualifiés de « classiques de jeunesse ». Non parce que ce sont de mauvais romans, bien au contraire, mais justement car ce sont des livres qu’on ne relira probablement plus alors même qu’ils mériteraient souvent une lecture plus adulte. Je me faisais à nouveau cette réflexion hier à la FNAC en feuilletant la sélection des livres « jeunesses », et en tombant sur des romans tels Les Royaumes du Nord ou Le journal d’Anne Franck, œuvres phares des rayons jeunesses s’il en est et qui pourtant admettent volontiers plusieurs niveaux ou degrés de lecture. Or, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris que figurait, parmi les indispensables à lire pour les 10-12 ans, “Le lion” de Joseph Kessel, pris en tenaille entre Toi + Moi = Cœur et Le journal d’une sorcière (j’exagère à peine) ! Certes, Le lion est une merveilleuse histoire, un conte éblouissant accessible aux plus jeunes par la simplicité du récit, mais de là à le faire lire dès 10 ans…Bref, tout ça pour dire que si vous n’avez jamais lu ce chef-d’œuvre de Kessel et que vous avez toujours pensé être trop vieux pour vous y plonger aujourd’hui, il n’est absolument pas trop tard, bien au contraire. Et je ne saurai que conseiller également à tous ceux qui l’ont lu lors de leur prime jeunesse de se laisser tenter et de redécouvrir ce très beau roman…

Le lion“est en effet au premier abord un roman que l’on recommanderait volontiers aux plus jeunes. Car Le lion c’est d’abord et avant tout le récit d’une histoire d’amour aussi belle qu’improbable entre un jeune fauve et une petite fille. Recueilli à sa naissance par le garde du parc national, King a grandi auprès des hommes, et notamment aux côtés de Patricia, la fille du gardien. Très vite, une relation unique s’établit entre le jeune lion et Patricia. Devenu adulte, King est relâché dans la nature mais il n’en oublie pas pour autant ceux qui l’ont élevé : la complicité entre lui et la jeune fille perdure, et rien ne semble alors pouvoir entraver cet amour si particulier…

Mais si le récit est on ne peut plus envoutant, si on se laisse prendre comme de grands enfants par cette touchante histoire, l’œuvre de Kessel est bien plus que cela ; et c’est pourquoi elle est à mes yeux davantage qu’une simple lecture d’adolescents… Journaliste, Joseph Kessel est d’abord et avant tout un grand reporter. Avec “Le lion“, il nous offre un voyage en terre kenyane, à la découverte de sa faune, de sa diversité, de sa richesse. On gambade avec les impalas, on déboule avec les buffles, on charge avec les rhinocéros et on se laisse totalement transporter et immerger au cœur d’un univers inconnu mais fascinant, le tout porté par une plume magnifique. Ethnologue, Kessel nous emmène à la rencontre des tribus composant ce grand pays. On fait la connaissance alors du peuple Masaï, on découvre son quotidien, on apprend ses rites, et parmi eux celui consistant à combattre un fauve à main nu pour entrer dans l’âge adulte… On sent alors poindre le drame, on voit se profiler l’inévitable confrontation mais on ne cherche pas pour autant à en deviner davantage, préférant se laisser bercer par le fil du récit. Anthropologue, Kessel étudie les hommes et leur conditionnement, leur réaction, leur adaptation dans ces milieux inhospitaliers, tâchant alors de comprendre quelle place ceux-ci peuvent y prendre sans venir pour autant troubler le subtile équilibre des choses. Ecrivain, il signe un roman puissant et dépaysant servi par une vraie belle écriture. Dans les premières pages du livre, Kessel a ainsi cette phrase magnifique : « Rideau après rideau, la terre ouvrait son théâtre pour les jeux du jour et du monde ». Avec Le lion, c’est page après page que l’auteur ouvre notre imaginaire pour les jeux des hommes et de la nature. Des jeux qui, aussi harmonieux soient-ils, n’en demeurent pas moins dangereux comme la fin du récit ne manque pas de nous le rappeler…

Pascal écrivait : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye ». Ici, grâce Kessel, c’est tout le contraire qui se produit… Cette riche nature rassure, ces grandes étendues silencieuses apaisent et l’on se sent enveloppé d’une douce chaleur, d’une parfaite quiétude… Longtemps après avoir fermé le livre résonne encore l’écho de la savane, longtemps s’impose cette vision majestueuse du Kilimandjaro surplombant une nature généreuse, longtemps demeurent ces envies d’aventures, ce profond désir d’évasion, cette aspiration à regarder le monde, dans ce qu’il a de plus beau et de plus noble, chaque jour comme si c’était la première fois sans jamais finir de s’en émerveiller …

Avec “Le lion”, Kessel se substitue à Baudelaire et nous invite lui-même au voyage en ces terres où tout ne semble qu’ « ordre et beauté ; luxe, calme et volupté ». Il serait bien dommage alors de se priver d’une si belle invitation…

Note : 9/10