Film américain / 2010. Le monde se divise entre deux sortes de critiques : Ceux qui peuvent potentiellement à chaque nouveaux films titrer une connerie du genre : « Le meilleur film des frères Coen » et ceux sui restent partisan de la théorie comme quoi les deux frères se seraient volontairement condamner à alterner invariablement un chef d’œuvre et un film léger. Peut-être existe-t-il une troisième voie à chercher du côté des critiques amateurs, une voie qui n’en ait pas une et qui prend les films telle qui viennent. Mais en bon suiveur focalisons-nous sur la doctrine. Après le très mitigé « Burn After Reading », « A Serious Man » serait donc à classer au près de leurs plus grandes réalisations ? Effectivement à la vision du film, je ne me sens pas le courage de remettre en question une théorie devenue axiome.
D’un point de vue décryptage est-il bien utile de revenir sur l’onctuosité de la galerie de personnages, marque de fabrique depuis toujours du tandem ? A ce stade là, il s’agit quasiment d’un acquis social ! D’ailleurs les chroniqueurs du dimanche n’oublieront pas de rappeler le mépris que le duo a envers ses personnages, de répéter à outrance que celui-ci n’utilise les acteurs que pour les tourner en ridicule et ce sans la moindre émotion. Ils n’oublieront pas car cela fait déjà dix ans qu’ils nous resservent la même analyse. Mais la vérité c’est qu’il s’agisse de la dream-team hollywoodienne ou d’illustres inconnus du grand public, Joel et Ethan Coen aiment juste humaniser leurs héros quitte à franchir les limites. Ce n’est pas pour autant qu’ils leur manquent de respect ou qu’ils les dédaignent, c’est juste qu’ils aiment la bêtise humaine, qu’ils évoluent dedans, qu’il s’agit de leur sphère culturelle au même titre que la religion juive fait partie de leurs fondations. Ils vivent avec en se moquant de ses défauts et de ses extrêmes mais sans jamais chercher à la renier.
Ce rôle de la bêtise humaine et sa comparaison avec le judaïsme me semble ici, cinématographiquement parlant, au cœur de la question. Jamais les frères n’avaient si frontalement traité la question, et malgré qu’ils ne cessent de la tourner en dérision, il en résulte justement une forme de respect. « A Serious Man » ne cesse de démontrer comment les dogmes qui régissent nos vies sont dénués de sens. Toutes les symboliques du film ne débouchent que sur des interrogations. Hasard et coïncidence sont les seules déductions que l’on peut tirer des voies sacrées. Pendant tout le film, Larry Gopnik ne trouvera aucun soutien moral dans la religion, mais lorsqu’il décidera enfin que tout ça n’est qu’un grand cirque, et qu’il transcendera ses croyances (en trafiquant la note d’un de ses élèves), il sera immédiatement rattrapé par la parole divine et sera châtier par une maladie grave.
Au cours de ce parcours initiatique riche en fous rires, en passages psychédéliques, en purs moments d’hystérie collective et empli d’un succulent sens de l’absurde, le personnage principal croisera trois rabbins qui traduisent à eux seuls 50 ans d’évolution de la culture juive. Le sage Rabbi Marshak joue avec le silence de la tradition et ne déverse des éléments qu’au travers de métaphores alambiquées, le second rabbin a tout du yuppie américain chez qui la religion est devenue plus « culturelle » qu’autre chose, tandis que Simon « The Big Bang Theory » Helberg incarne le renouveau de la croyance d’une façon exacerbée, un renouveau qui ne possède pas les grilles de lectures et ne maîtrise pas les codes (la drolatique allégorie du parking). Ces trois rabbins sont une carte de lecture qui pèse au dessus d’un film dont les ambiances sont aussi changeantes et incohérentes que la vie. Tout y est à la fois hilarant et grave comme dans une comédie dépressive.
Finalement « A Serious Man » pourrait se résumer à une unique maxime : La religion c’est un peu comme la connerie, on a beau la montrer du doigt et vouloir s’en débarrasser, elle n’en reste pas moins un élément implicite de nos vies.
Note : 8/10
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19 commentaires:
07 février, 2010
Très bonne critique... :-)
Et ton idée de l'évolution de la religion à travers les trois rabbins n'est pas bête du tout. Je ne l'avais pas vu comme ça, mais maintenant que tu le dis, ça fait sens. C'est amusant, du coup, que le vieux rabbin soit celui qui s'exprime à coup de paroles de Jefferson Airplanes, groupe contemporain au film.
J'ai bien aimé aussi le message très sombre du film sur le sens de la vie et tout simplement la stupidité qu'il y a à vouloir le chercher (cf l'anecdote du dentiste).
07 février, 2010
Plus on avance, plus les Coen poussent le vice loin. Et ça commence à m'ennuyer ce côté "allez vous faire foutre on met pas de fin, on fait deux heures qui servent à rien à part faire quelques sketchs".
Ce film est super drôle. Il y a des moments brillants (la bar-mitzva en tête), mais voilà... A quoi ça sert ? Leurs derniers films sont tous les mêmes : des pauvres types qui cherchent à s'en sortir, ils sont ni bons ni méchants. Et à la fin, c'est la fatalité et le hasard qui l'emporte. C'est devenu leur fond de commerce, et ils en sortent plus. Des fois, l'esthétique brille (No Country for Old Men), d'autres c'est l'humour (celui-la), mais en somme, c'est qu'une déclinaison du même film, en encore pire... Un peu de sérieux et de recherche ne ferait pas de mal, histoire de retrouver un The Barber ou Fargo...
Maintenant j'ai envie d'écouter le Jefferson Airplane.
07 février, 2010
la critique est excellente....Bravo
08 février, 2010
J'ai pas du tout vu ça comme ça, ou en tout cas pas cherché à interpréter le film de ta manière. Ta meilleure critique depuis longtemps (je veux pas dire par là que tout ce que tu traites à côté, c'est de la merde :D). De mon côté, j'ai apprécié le film davantage avec le recul que sur le l'instant. Au delà du gag, de l'importance éventuelle de la religion juive et de la galerie des personnages, j'ai trouvé la descente en enfer de Larry superbe. De le voir s'enfoncer comme ça comme dans des sables mouvants, c'est vraiment jouissif. Maintenant, j'ai moins aimé l'abondance d'absurde, d'interrogations en suspension permanente, parce qu'on ne sait jamais trop si ces séquences résultent d'éclairs de génie ou non. Mais c'est au minimum un bon film ;)
08 février, 2010
@Nicolinux : Le message est vraiment intéressant même si parfois un peu opaque. Justement, je trouve ça succulent lorsque l'on pense que le troisième rabbin va enfin s'exprimer, donner les clefs de compréhension et qu'en fait il se met à parler du Jefferson Airplanes. Jusqu'au bout le sens n'est pas offert au "commun des mortels".
@Nathan : Mais si il y a tout à fait une fin. La fin c'est l'apocalypse ! Le père transgresse, il s'apprête à apprendre qu'il a une maladie grave, tandis qu'une tempête divine se dresse devant l'école de son fils. Pas besoin d'en dire plus, pas besoin de montrer en image ce qui est déjà implicite. Il aurait été vulgaire de montrer une fin qui aurait sombrer dans le pathos ! Le film ne "sert" évidemment à rien, puisque le rien est sa thématique. Après loin de moins de prétendre que c'est du niveau de The Barber ou de The Big Lebowsky (9,5/10 pour les deux^^).
@Thibault F : Merci mon grand ! Après j'avoue qu'il est souvent difficile de rattacher l'extrême absurdité de certains passages à la logique du film.
08 février, 2010
Il y a une esquisse de fin, oui. Mais moi je suis resté sur ma faim, justement. Heureusement qu'ils évitent le pathos, d'ailleurs ! Ça aurait été encore pire.
Avec le recul, le film prend du sens, tout est clair même. Mais ça fait maintenant deux semaines que je l'ai vu et puis... Je l'ai oublié. Il m'a pas marqué.
Et j'en ai marre que les Coen fassent des films sur le "rien", ils font que ça, et ils l'ont tellement bien fait avant que maintenant, ça manque de piment.
C'est un bon film, mais anecdotique. Je comprends pas l'engouement (même Télérama y a été de son éloge dithyrambique, et je leur fais souvent confiance en cinéma). J'ai été déçu. Mais déjà depuis "No Country for Old Men" ils me déçoivent. Faudrait que leur mère leur foute un coup de pied au cul.
08 février, 2010
@Nathan : Je vois ce que tu veux dire, mais au final après "No Country for Old Men" (dont je suis fan), il n'y a eu que le décevant "Burn After Reading". Pas de quoi de tirer la sonnette d'alarme, non ? Encore une fois, même replacé dans leur filmographie, je ne pense pas que A Serious Man soit "anecdotique", ne serait-ce que par l'éclairage qu'il apporte sur leur rapport à la religion.
08 février, 2010
"Ladykillers" et "Intolérable Cruauté" sont pas leurs films les plus prometteurs...
"No Country For Old Men" était brillant pour le jeu d'acteur et l'ambiance, l'esthétique du film. C'était à peu de chose près la même chose que les deux derniers sur le fond.
Mais je garde espoir !
08 février, 2010
@Nathan : J'avoue "Ladykillers" et "Intolérable Cruauté", c'était rude :)
09 février, 2010
'No Country For Old Men' m'avait plu jusqu'à la fin "tout ca pour ca?". C'est récurrent chez les frères Coen mais là, on atteignait des sommets de ridicule. J'ai trouvé ça bidon, mal amené. Bref. Comme j'ai pas vu 'BAReading', j'y suis allé sur la pointe des pieds pour ce 'A Serious Man'.
J'ai trouvé ce film drôle, sans queue ni tête et complètement allumé. Par contre, il m'est encore difficile de savoir si les auteurs ont voulu dire qqch de concret. Ta chronique m'éclaire un peu mais je pense que ce n'est pas du tout dans l'esprit des Coen Bros toute cette théorie sur les rabbons. La fin a au moins du corps ici, pas comme précédemment.
J'ai passé un bon moment mais dur au final aussi de savoir si j'ai vraiment aimé. Mais allumé ce film. Complètement.
09 février, 2010
@Twist : Dis donc j'ai un peu envie de te renvoyer à ma chronique de No Country For Old Men : http://www.playlistsociety.fr/2008/02/no-country-for-old-men-de-joel-et-ethan.html :)
Ayant comme à mon habitude évité tout interview des auteurs, il s'agit ici d'une analyse très personnelle peut être assez éloignée de la réalité du propos. Mais bon je pense que c'est le principe du blog de proposer des critiques qui sont déconnectées de tout élément factuel :)
Mais oui sacré film d'allumé :)
09 février, 2010
Ah mais completement et encore heureux hein. :) Moi je donnais juste mon avis sur ton analyse ;)
09 février, 2010
j'ai été très déçu par ce film notamment au regard des critiques dithyrambiques mais de plus en plus on constate cet écart entre la critique et le public mais bon...ce film n'est pas mauvais il est juste moyen, et on accède parfois à l'ennui ce qui est mauvais signe, et le coup des joints pendant la cérémonie juive ça fait un peu american pie quand même. Bref on est loin du sommet qu'était BARTON FINK.
09 février, 2010
@Loulouille : Ah ouais j'avoue que ce passage est un peu facile et relativement cliché...
10 février, 2010
Comme je viens de l'écrire chez Paco, un très bon Coen qui m'a permis de me réconcilier avec eux après un Burn after readin' que je n'avais pas apprécié du tout !
Pour moi, le sommet des Coen restera The Big Lebowski.
10 février, 2010
@Thierry : La même, The Big Lewboski reste une apogée en terme de maitrise et d'humour. Pensez à publier mon classement de l'intégralité de la filmographie des Coen (pour le coup j'ai vraiment tout vu sans exception).
11 février, 2010
je trouve ton analyse sur le film très bonne, surtout ce que tu en dis question religion. contrairement à beaucoup je suis un inconditionnel des coen et j'avais même aimé le burn after reading (plus léger certe mais vraiment drôle) pour lady killer et intolerable cruauté je suis plutôt d'accord avec ce qu'en dis nathan. mais un mauvais film des coen vaut bien pas mal de film dis bon...moi j'ai aimé cette fin avec la tornade — chi8_
28 février, 2010
Salut.
Aimant bien tes analyses de film et ayant été schotché hier par le dernier Scorsese, je suis venu chez toi voir ton avis. Ne trouvant pas ta critique (l'as-tu vu ? et si oui, ton avis m'intéresse !) donc, je suis attiré par celle du dernier film de MES REALISATEURS CULTES.
Je ne l'ai hélas pas vu. Mais ta critique est très intéressante et me donne encore + l'envie de le voir.
Je suis entièrement d'accord avec ton analyse sur leur travail des personnages, leur attirance pour les looser. Le rôle de la bêtise humaine, excatct !!
Et un autre film à l'affiche traite aussi de judaïté : "Gainsbourg, une vie héroïque", du génial dessinateur Joann Sfar. Je suis curieux de voir ce que les Coen en ont dis...
Bravo pour cette chronique. Mon film préféré des Coen reste "THE BIG LEBOWSKI", référence ultime de cinéma décalé, jubilatoire et déjanté (même si j'ai adoré "Barton fink", "Fargo" et "No country for the old man").
Et vous, quel est votre Coen préféré ?????
A + +
28 février, 2010
@Francky 01 : Merci beaucoup pour ce com :) Pas encore vu le Shutter Island et ce soir ce sera A Single Man. Pour ce qui est des Coens, la question est difficile. Objectivement je dirais The Big Lebowsky également, subjectivement, parce que c'est un film fondateur de mon amour pour le cinéma et parce qu'il est trop peu cité, je dirais Le Grand Saut :)
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