Folk Américaine / 2010. Prédisposition des schémas de vie, l’homme a toujours intuitivement organisé son existence autour de la temporalité naturelle. Désir sournois de contrôler son environnement, l’homme a toujours essayé de briser les règles. Les repères sont des bouées dont nous essayons sans cesse de nous éloigner tout en continuant inlassablement de graviter autour. Courber le temps, toiser du regard les cycles, consommer des fraises en hiver et des clémentines en été, jouir la nuit et dormir le jour, voler des heures ici où là, rigoler en contemplant la neige et filer à Lanzarote. Nous aimons imaginer contrôler les choses, mais nous ne faisons que jouer comme des enfants avec des paramètres qui nous dépassent.
Refuser d’écouter « Have One On Me » dans son univers de naissance, chercher à lui tordre le poignet, à le pousser à devenir un disque de printemps, était d’une arrogance dont seuls les hommes sont capables. On pense avoir de l’influence sur un tel disque, être capable de décider à quels moments de vie il sera associé, mais la vérité est que comme les forces de la nature on ne dompte pas Joanna Newsom, on ne décide pas de quand fleurissent les Sakuras.
Les chefs d’œuvres sont machiavéliques. Ils vous laissent imaginer que vous avez le contrôle alors que vous êtes prisonnier depuis le premier regard. Bien que l’on contrôle nos gestes, bien l’on intellectualise nos sens, il n’y a nul moyen d’échapper aux photos qui orne la trilogie. Réalisées par Annabel Mehran, elles affirment la mutation, de jeune-fille à femme, d’artiste à déesse. Amour et frustration, Joanna Newsom est l’âme sœur que vous ne rencontrerez jamais.
D’abord l’urgence de la passion dévorante entre harpe et piano sur « The Milk-Eyed Memder » puis le chemin de croix solitaire d’une harpe torturée, abandonnée par l’amour mais soutenu par les arrangements imposants de Van Dyke Parks sur « Ys ». Enfin la reconstruction, un parcours initiatique en 18 étapes que retrace « Have One On Me », un album plus intimiste, focalisé sur le moi profond.
I was tired of being drunk, my face cracked like a joke, so i swung through here like a brace of jackrabbits, with their necks all broke.
L’oeuvre ne s’impose pas, elle est de fait. Il y a une approche mystique dans la conception et l’organisation des titres, comme s’il s’agissait de quelque chose d’immuable que le destin avait depuis toujours scellé. « Have One On Me » ne pouvait être dual, il se devait de se répartir sur trois disques. « Easy » et « Have One On Me » ne sont pas des grandes pièces de songwriting, ce sont des commandements. Joanna Newsom est-elle sacrée parce qu’elle est l’élue ou est-elle l’élue parce qu’elle est sacrée ? C’est l'éternel dilemme d'Euthyphron.
Le courroux s’est apaisé, et l’enchantement vocal est inévitable. Entre Joni Mitchell (« Good Intentions Paving Company ») et Kate Bush, Joanna Newsom délaisse les incantations elfiques pour se tourner vers des chatoiements félins (« On A Good Day »). Des sonorités arrivent sans prévenir comme si elles s’étaient trompées de morceaux. « Have One On Me » est une série où chaque chanson est un épisode et où les multiples intrigues développées ne prennent sens que lorsque que le clap de fin est tombé. Ainsi une fortuite rythmique de claquette ne débouchera que plus tard sur une ambiance cabaret (« « Soft as Chalk ») tandis que la trompette de Eric Oberthaler se révélera être un miroir aux mots oubliés (« You And Me, Bess »).
I can feel a difference. Today, a difference : all of us, in our tents fearing god like a mistress.
Chaque note est pesée, les blancs comme les passages à vide font partie de l’histoire. Joanna Newsom recherche la stabilité éternelle et non la jouissance de l’instant. Les moins ambitieux « Esme » et « Automn » servent à apaiser l’âme, à densifier le chant des rêves, à dresser la piste pour « Kingfisher ». Et si par malheur un des fils venaient à craquer, le croyant pourra toujours se raccrocher à ses textes qui vont bien au-delà du prétexte.
Last night again, you were in my dreams, several expendable limbs were at stakes.
Note : 9/10
>> A lire également, la critique de Erwan sur Dans le mur du son, la critique de Cécile sur Words & Sounds, la critique de Laurent sur Esprits Critiques, la critique de Panda Panda sur Ears of Panda, la critique de Emilien sur C'est Entendu, la critique de Bertand sur L'essentiel est ailleurs et la critique de Nathan sur Brainfeeders & Mindfuckers







31 commentaires:
31 mai, 2010
Le disque est scotché à ma platine depuis un mois déjà. Cette note est amplement justifiée ! :)
31 mai, 2010
Je te rejoins tip top sur la note, bien sûr. Par contre, détail amusant, je disais justement dans ma critique que l'enchaînement des interminables 'Esme' et 'Autumn' constituait peut-être les 16 minutes de trop, et tu y vois pour ta part un quart d'heure de répit. Sinon, d'accord avec l'analayse, d'accord avec les références, et grâce à toi j'ai appris un nouveau mot ("sakura") ! Excellente chronique en tout cas.
31 mai, 2010
Désolé de venir encore jouer mon trouble-fête. Soyons clairs. J'aime énormément ces disques. Seul problème, l'ensemble est beaucoup trop long. Tout comme l'album blanc des Beatles, je suis incapable de l'écouter en une seule fois. Les 3 parties sont, pour moi, très proches du 08 (pour celui où il y a Esme / Autumn ... interminables !)-09 / 10. Je me refuse néanmoins à le mettre dans mon classement perso car je considère un disque comme un tout.
Par contre, comme je l'écrivais le mois dernier, ce(s) disque(s) de Joanna Newsom remportent haut-la-main du Jazz, Blues & Co d'Or du (très) bon album trop long.
Une question pour finir ... Qui écoute régulièrement les 3 disques enchaînés, sans la moindre pause ? Et sans mentir, svp ^^
31 mai, 2010
encore un disque dont je ne comprends pas l'engouement, ces déambulations vocales et instrumentales me paraissent vaines et ennuyeuses.
31 mai, 2010
il faut que je réécoute les précédents, je ne me souvenais plus que son chant nasal et son vibrato appuyé m'agaçaient autant.
mais chanté par une autre (ou juste chanté plus sobrement), j'accroche bien aux morceaux.
il me faudra encore quelques écoutes pour avoir un avis :-)
31 mai, 2010
@Alex(Le Yeti) : Moi aussi, ça va faire un bail que je l'écoute mais je n'osais tellement pas écrire dessus...
@Laurent : Oui j'ai relu ta critique tout de suite après avoir fini la mienne et j'avais relevé le point. J'aime bien l'idée que les passages moins prenant participent au charme de l'ensemble. "Esme" et "Autumn", c'est un peu comme Jack et Kate qui marchent dans la jungle, c'est ennuyeux, ça n'apporte rien à l'histoire mais c'est pourtant une pièce indissociable du tout.
31 mai, 2010
@Thierry : Oh on t'excuse, ça nous manquerait si t'agissais autrement^^ :) Le problème de la longueur a été un perçu par tout le monde je pense, et c'est pour ça que je dis que c'est une série où chaque chanson est un épisode. Non clairement, je n'écoute jamais les trois disques la suite, mais je ne me suis jamais fait les trois tomes des Chemins de la Liberté en one shot :)
31 mai, 2010
@Loulouille : Ouais tu connais ma capacité à trouver magnifique ce qui est ennuyeux :p
@Arbobo : Euh en fait c'était pire avant... mais je serai étonné qu'au final tu n'accroches pas
31 mai, 2010
Je trouve le disque toujours difficile d'accès, c'est beau mais crispant. Pourtant à te lire, on a vraiment l'impression d'être face à un mythe.
31 mai, 2010
@Thierry : Moi j'écoute les trois à la suite. Sans mentir. C'est clairement pas fait pour, mais j'aime bien.
Après je suis d'accord sauf pour la note. Parce que c'est de loin le meilleur disque de l'année voire de la décennie, déjà. Alors faut mettre 10 Benjamin ! Faut oser. :)
(Et faut mettre ma chronique en lien aussi : http://brainfeedersandmindfuckers.blogspot.com/2010/02/and-these-visions-of-joanna-are-now-all.html)
31 mai, 2010
@Lucien : Beau et crispant, ça m'a justement l'air d'être des conditions idéales au mythe !
@Nathan : Vraiment confus mec, j'ai rajouté tellement de lien à cette critique que je ne pensais nullement avoir pu oublier la tienne. Enfin c'est corrigé ! Encore désolé !
Pour le 10, je n'en ai encore jamais mis (ni un 9,5). A mon avais je me le réserve pour ma critique de l'intégrale de One Piece ! :)
31 mai, 2010
Merci ! :)
Et voir Joanna dépassée par un manga, ça me fend le cœur...
31 mai, 2010
@Nathan : C'est rien pour Joanna, imagine ce que doit penser un David Lynch... Mais bon que veux-tu, à côté de One-Piece le Seigneur des Anneaux a l'air d'être un un conte d'une dizaine de page...
31 mai, 2010
Et ce que doit penser une Ségolène Royal !
Mais je suis imperméable aux mangas. Et au Seigneur des Anneaux et à la "fantasy" en général aussi.
D'ailleurs, tu parles pas d'Occident, qui est pour moi le sommet de ce triple, avec Have One On Me et Autumn... Étonnant.
31 mai, 2010
@Nathan : Oui c'est un acte manqué :) Pas de chance d'être imperméable au genre, c'est dans les mangas qu'on trouve les histoires et les scénarios les plus complexes. Les japonais ont cette capacité à écrire des scénarios tellement longs et denses qu'il leur faut des années pour les mettre sur papier ou sur pellicule. Et il est nullement question de commencer une oeuvre sans en connaitre précisément toutes les étapes (à contrario des séries américaines^^).
31 mai, 2010
Elle est trop belle cette critique. Un des meilleurs hommages que j'ai lu sur ce grand disque ! Merci.
31 mai, 2010
je rejoins le camp de ceux qui, définitivement, n'arrivent pas à pénétrer l'univers de JOANNA NEWSOM... Allez, je me refais une tentative en lisant ton papier ;-)
31 mai, 2010
Ta critique m'emballe, le disque, lui, pas du tout. Trop long et univers impénétrable pour ma part :)
31 mai, 2010
Moi je trouve que vous en faîte un peu trop avec ce disque. Ok c'est un bel album de folk comme il y en a tant d'autres et après ?
31 mai, 2010
Oserais-je dire que je ne l'ai pas écouté. J'ose : c'est un de mes cadavres dans le placard. Et, bon, faut bien dire qu'il est lourds à sortir...
C'est pas un jugement de valeur, simplement une question de temps à y consacrer!
:-DD
31 mai, 2010
Tellement lourd le cadavre que j'en ai mis un "s" à lourd!
31 mai, 2010
@Anonyme : Thanks :)
@Benoit et Thibault F : Oui le ticket d'entrée est un peu fort mais le jeu en vaut la chandelle.
@Pierre : En fait justement, on en fait trop parce que c'est plus qu'un disque de folk lambda. Il se passe émotionnellement parlant quelque chose de bien plus fort.
@Mmarsupilami : Un peu comme moi au fond, c'est vraiment le genre de disque que t'as envie de te mettre de côté et de ne l'écouter qu'à la période adéquate.
31 mai, 2010
Un 9/10, une telle chronique, je pensais découvrir là un oiseau rare. Après une visite sur myspace, je n'oserais m'attaquer à l'album, l'oiseau est rare mais son chant ne m'a pas plu du tout ... dommage.
Dans la série des chants particuliers, tu as chroniqué The Tallest Man on Earth ??? Celui là je l'adore, va comprendre ...
31 mai, 2010
@Klak : Oui comme dit plus haut, il y a un ticket d'entrée assez fort au niveau du chant, mais quand on se l'est approprié, la belle dégage une attirance quasi-mystique. Je comprends bien la perplexité que peut générer la première écoute au regard de ma critique, mais il faut vraiment se plonger dans la richesse du songwriting.
Je n'ai pas chroniqué The Tallest Man on Earth, parce que Thomas avait déjà traité le sujet en long et en travers sur Le Golb : http://www.legolb.com/2010/04/tallest-man-on-eart-ebourrifant.html
Mais c'est vrai qu'il est bien ce disque et que je regrette de ne pas lui avoir consacré quelques mots.
31 mai, 2010
@Klak : Tiens je rajoute aussi le lien vers la tienne qui va droit au but et résume bien le disque : http://lebaldesvauriens.over-blog.com/article-semaine-lxxv-the-tallest-man-on-earth-the-wild-hunt-49805172.html :)
31 mai, 2010
rhââââââââ
mais j'y comprend rien à ce truc. J'aime pô. Et tu m'agaces avec ta chronique, tu me fous le doute
Yen a marre !! je vais devoir la ressortir du placard où je l'avais soigneusement rangée !
(part en maugréant "fait chier avec ces belles chroniques, maintenant, Ben..."
:)
31 mai, 2010
@Catnatt/Belam : Un disque où on est en phase avec KMS, Ulrich, Erwan, Laurent et Nathan ne peut pas être foncièrement mauvais :) Encore une fois, on peut vraiment le trouver ennuyeux mais il y a quelque chose de grandiose caché derrière les chansons. (Merci pour les compliments ^^)
01 juin, 2010
Roan Press vient de publier un livre consacré à la divine Joanna: "Visions of Joanna Newsom" est disponible chez http://tinyurl.com/ydltm76
01 juin, 2010
Merci pour cette belle découverte. Très belle chronique encore. Votre site est vraiment super
01 juin, 2010
@Willydemon : Ravi que ça te plaise et merci pour ces gentils compliments :)
04 juin, 2010
9/10 quelle honte! ;-)))))
Et en live... mon dieu... quelle beauté!
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