Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

ARANDEL – In D

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (Aucun vote)
7 /10

Les musiciens sont devenus des têtes anonymes dessinées sur un bout de carton et les taches autour de leurs yeux sont des tests de Rorschach. Que voit-on dans cette flaque d’encre ? Du krautrock qui se serait muté en dubstep, de l’electro new-yorkaises fonctionnant avec les codes du lo-fi ? Arandel n’a pas de visage, pas de nom. A la manière d’un Burial, il réinvente le mythe du dj masqué qui ne se produit que dans l’ombre de ses mix.

« #1 » réussit à nous plonger dans la chaleur d’un univers dont tous les codes nous sont pourtant inconnus, mais au lieu de craindre le mystère celui-ci devient une source d’inspiration. Très vite un sentiment protecteur envahit l’auditeur comme si la moiteur générée lui rappelait sa gestation : l’électronique est ici organique au point de devenir humaine. Le mystère est naturel et n’a rien d’artificiel. Il faut dire que plutôt que de chercher la cohérence, « In D » s’homogénéise sur sa démarche, une démarche en forme de dogme sonore, sorte d’inévitable pendant musicale au Dogma 95 de Lars Von Trier, où l’auteur s’interdit d’avoir recours aux techniques trop modernes qui multiplient à l’infini le champ des possibles. La règle se définit ainsi autour d’une notion d’authenticité et d’honnêteté créatrice : seuls les sons qui ont été produits lors de la session d’enregistrement ont le droit d’être utilisés ; les samples, les kits de batterie, et tous les sons MIDI sont proscrits. Il y a ici une envie de redéfinir l’électronique comme une musique qui n’aurait rien d’informatique pour un résultat qui se veut forcément intrinsèque et au plus proche des battements du cœur.

« #6 » est une chorale électronique, une incantation qui lorgne vers un opéra post-moderne d’une manière plus frontale que The Knife et où Fredo Viola pose sa voix dans un contexte angoissant mais toujours chaleureux. « #5 » poursuit cette descente dans un monde où les fréquences d’abord à peine audibles forment peu à peu un champ magnétique dont l’auditeur ne sortira plus via des sub-bass d’une rare profondeur et des coups de baguettes inspirés par Massive Attack. Il y a dans ce titre une technologie organique qui possède une telle force évocatrice que tout « In D » n’arrivera pas à s’en relever. Effectivement le risque n’était-il pas de dévoiler trop tôt un coup de génie impossible à reproduire ? Quels autres choix s’offraient alors à Arandel que de se perdre dans son propre monde ?

« #9 » a tout du chaos instrumental où les flûtes se transforment en guitares saturées et où l’on jurerait que le son des batteries a été décuplé et bidouillé à même l’ampli, mais ne réussit pas à émouvoir comme les premières pistes, car en voulant prouver qu’il ne sera jamais prisonnier des codes de la musique électronique, Arandel se retrouve à devoir composer avec ceux du post-rock. Le tout débouche sur « #10 », un voyage initiatique psychédélique porté par un sitar qui essaye de se caler sur des notes improvisées de piano ; on y sent la saine volonté de se remettre en cause à chaque chanson mais aussi une certaine crainte à l’idée de ne pas réussir à se réinventer en conservant les mêmes fondements. Ainsi Arandel n’ose pas affronter ses peurs et préfère s’en détourner quitte à fréquenter des lieux où sa grandeur s’exprime moins et où les chansons se transforment en simple exercice de style (« #8 »). Du coup à force de trop vouloir multiplier les effets de différenciations, « In D » devient parfois un patchwork qui manque non seulement de ligne de route mais qui surtout produit des titres un brin académique qui sombrent dans ce qu’ils voudraient dénoncer.

Paradoxalement, il ressort ainsi de l’utilisation d’un dogme une liberté trop forte, car ici la contrainte agit sur la forme et non sur le fond au point que Arandel manque, dans son univers pourtant si défini, de repères. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’il retrouve les bases de « #1 », qu’il se les réapproprie, que les plages instrumentales sortent du cadre des vapeurs nocturnes pour se muter en un long voyage cinématographique à la polyphonie violionique haletante (« #3 »).

Lorsque l’épilogue se termine, lorsque le générique de fin envahit l’écran tacheté, on réalise que Arandel a bien les épaules assez larges pour porter un tel concept mais que plus que sur les typologies de sons, c’est sur l’univers que le dogme devrait porter.

Note : 7/10

>> A lire également, la critique de JS sur Good Karma et la critique de B2B sur Chroniques Electroniques

20 commentaires
  • Thierry
    21 juin 2010
    Mais comment vous faîtes pour écrire des trucs pareils : « Paradoxalement, il ressort ainsi de l’utilisation d’un dogme une liberté trop forte, car ici la contrainte agit sur la forme et non sur le fond au point que Arandel manque, dans son univers pourtant si défini, de repères. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’il retrouve les bases de « #1 », qu’il se les réapproprie, que les plages instrumentales sortent du cadre des vapeurs nocturnes pour se muter en un long voyage cinématographique à la polyphonie violionique haletante (« #3 »). » ?

    A chaque fois, je suis impressionné.

    Quand j’écoute de la musique, je ne pense pas à de telles choses ;-)

    En l’occurence, je n’ai pas écouté Arandel. Je vais essayer de le trouver et je reviendrai te dire si oui ou non, la même pensée me vient !

  • Thierry
    21 juin 2010
    Bon, j’écoute In D10 sur Soundcloud. J’enchaîne avec In D5 grâce à la compil’ Balance 16.

    Mais non, les mêmes mots que les tiens ne me viennent pas, je ne parviens pas à aller plus loin que « beau, sombre, atmosphérique, mélancolique ».

    Ceci dit, j’aime beaucoup et j’attends le 28 juin avec impatience pour écouter l’album complet (Deezer).

  • Pierre
    21 juin 2010
    Je sais pas qui est ce type mais comme le dit Thierry, c’est encore de la critique haut de gamme :)

  • Thierry
    21 juin 2010
    Moi, c’est entre autres le « polyphonie violionique haletante » qui m’a estomaqué !

  • Laure
    21 juin 2010
    Rien que la pochette donne super envie…

  • Benjamin F
    21 juin 2010
    @Thierry : Si ta question est comment faire pour écrire des critiques de disques chiantes que tout le monde a la flemme de lire, la réponse est effectivement qu’il suffit d’être ultra-pédant :p En fait, mon message ne contient pas plus de fond que ton « beau, sombre, atmosphérique, mélancolique », c’est juste que j’ai besoin de l’exprimer autrement pour ne pas tomber dans la lassitude et que… et que comme d’hab Playlist reste autant un projet d’écriture qu’un projet musical. (On dirait pas mais je m’entraine et je teste des trucs ici pour le roman sur lequel je bosse^^).

    Enfin, comme tu le sais (vu qu’on en a déjà beaucoup parlé) je ne pense nullement qu’il y ait « une bonne façon de parler des disques » et encore moins que ce que ma manière d’écrire serait plus noble que celle de qui que se soit. L’important c’est la passion et l’honnêteté ; la forme on s’en fout un peu. En fait je me fais clairement un peu plaisir ici, de manière plutôt égoïste :)

    Pour ce qui est d’Arandel, je suis ravi que les premiers titres t’aient convaincu. 2010 c’est vraiment l’année électronique pour toi ! :)

  • Benjamin F
    21 juin 2010
    @Pierre : Merci mec (même si même commentaire qu’auprès de Thierry^^)

    @Laure : Oui elle est chouette cette pochette, c’est pour ça que j’ai attaqué la critique sous cet angle :)

  • Thierry
    21 juin 2010
    Tu as combien de vies ? ^^

  • Benjamin F
    21 juin 2010
    @Thierry : Malheureusement, pas encore assez pour tout faire… :)

  • Pierre
    21 juin 2010
    En en plus il est humble (ou faux-modeste^^)

  • B2B
    21 juin 2010
    Il est excellent ce disque d’Arandel, vraiment captivant, utilisant tous les codes de la techno, se les réappropriant pour mieux les resservir.
    La scène électro française se porte décidément bien ces derniers temps. Et comme tu le dis, 2010 est une sacrée année en ce qui concerne la scène électronique.

  • Laurent
    21 juin 2010
    Je ne connais pas mais en lisant ta (très jolie) critique, je ne peux pas m’empêcher de penser au dernier Four Tet…

  • Benjamin F
    22 juin 2010
    @Pierre : Au choix je préfère humble :p

    @B2B : Ouais très grande année même, au point que je verrai bien pas mal de disque electro trusté les premières places des classements indie !

    @Laurent : Oui il y a forcément un amour du son qui fait penser à Four Tet mais le résultat est bien plus organique (bien que moins passionnant dans ses développements).

  • Anonymous
    22 juin 2010
    Tiens je vais l’acheter celui-là

  • Nicolinux
    26 juin 2010
    Ta critique m’a donné envie de découvrir, mais comment fait-on ? J’ai cherché, rien dans iTunes, rien sur les réseaux moins légaux… Si j’en crois la page MySpace, l’album n’est pas sorti en fait ?

    Bon sinon, très bonne critique comme toujours, moi je suis fan. :-)

  • Nicolinux
    26 juin 2010
    Il ne m’a pas fallu beaucoup d’effort supplémentaire pour apprendre que l’album sortait le 28 juin… soit lundi si je ne m’abuse. Je vais patienter un peu plus alors… ;-)

  • Benjamin F
    27 juin 2010
    @Nicolinux : Oui il y a eu un peu un loupé là. Il était annoncé le 21 juin, j’avais pré-publié pour le jour même de sortie, et je n’ai réalisé qu’après publication qu’il avait été repoussé au 28…

    Toujours ravi de lire que les critiques te plaisent toujours. On en reparle quand t’as pu écouter :)

  • Thierry
    29 juin 2010
    Nous sommes le 29. Je viens donc d’écouter l’album dans son intégralité et, ma foi, c’est pas mal du tout.
    Je l’ai même commandé pour la Médiathèque dont tu es donc devenu un « sponsor officiel » ^^

  • Benjamin F
    30 juin 2010
    @Thierry : Ah ah c’est trop d’honneur :) (J’aurai le droit à ma photo dans le hall ?)

  • Thierry
    30 juin 2010
    C’est prévu ! J’ai lancé la machine administrative, en tout cas ^^

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