Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

CURRENT 93 – Baalstorm, Sing Omega

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (Aucun vote)
8 /10

Druide mystique et insaisissable arborant les symboles d’une religion qu’il aurait lui-même créée, prophète de l’apocalypse vêtu de pantalons en cuir et de chemises aux décorations joyeusement florale, devin adepte des enseignements occultes, David Tibet évolue dans un monde au sein duquel il faut sans cesse réévaluer son degré de lecture. Current 93 est à la fois une cartographie complexe de l’histoire de l’ésotérisme et une histoire très humaine aux thématiques ancestrales où l’on traite de la mort, de la vie et du destin.

« Baalstorm, Sing Omega » clôture une trilogie entamée en 2006 avec « Black Ships Ate the Sky », une trilogie qui tire sa cohérence dans ses thèmes, dans ses sens cachés et dans les visions chimériques de son auteur, et nullement dans sa continuité musicale ; la grande messe collaborative du premier épisode étant rétrospectivement à l’opposée de la démarche intimiste des deux suivants. La structure elle-même explose, le développement en huit parties de « Idumea » (on se souvient le troublant passage avec Anthony Johnsons) a laissé place à des titres autonomes mais qui ne connaissent pas pour autant les variations du passé. En ça, ce nouvel opus est dans la continuité directe de « Aleph at Hallucinatory Mountain » au point qu’on serait plus tenté de parler de diptyque que de trilogie.

Tout en conservant les grandes lignes directrices de l’œuvre de Current 93, « Baalstorm, Sing Omega » dérape par moment au point de laisser entrevoir un nouveau stade dans la contamination de l’homme par la folie de l’obscurité. Sur « December 1971 », David Tibet se laisse emporter, c’est comme si sa voix sortait du disque, comme si le mixage n’arrivait plus à contenir sa haine (au sens littéral du terme). Jamais une musique aux instrumentations folks, aux accointances médiévales n’aura été si violente, si malsaine, au point que la chanson en devienne presque désagréable à l’écoute, comme si la courbe isosonique cédait par intermittence sous le poids des fréquences de l’autre monde.

Il y a ici une tension toujours renouvelée comme si les années qui passent ne faisaient que renforcer la légitimité de la croisade. « Baalstorm ! Baalstorm ! » démarre par quelques notes de piano égrainées jouées pianissimo et à discrétion par James Blackshaw, puis alors que d’une voix apaisée David Tibet laisse retentir un « A sound of the dead » et que tout laisse supposer qu’il s’agira d’une ballade dépressive à la noirceur exacerbée, le prêcheur, à chaque temps, à chaque avancé, hausse le ton, et une incroyable rage corrompt petit à petit son chant. Current 93 se vit plus que jamais de l’intérieur afin d’apprécier l’immensité de son champ d’émotion. De par leur capacité à relier le blanc et le noir par de discrètes montées en puissance, la structure des morceaux rappelle celles du post-rock, si ce n’est que les enjeux sont tout autre.

Le mystérieux côtoie le malsain. A la fin de « Passenger Alpeh In Name », lorsque David Tibet semble enfin avoir repris le contrôle de son esprit, une voix grave résonne subrepticement et double ses mots. Si l’apparition ne dure qu’un instant, au point de se demander si on ne l’a pas juste rêvé, la symbolique n’en est que d’autant plus forte. David Tibet a toujours été considéré comme un chanteur « possédé », et il y a quelque chose de très cinématographique à laisser entrevoir cette preuve comme un cliffanger qui intervient à quelques secondes de la fin. L’image se forme sous nos yeux, le Horla se dévoile pour la première fois, les ondes sonores se répercutent et dessinent un spectre vocal.

« Baalstorm, Sing Omega » impose un romantisme né dans les cendres, une beauté issue des flaques de sangs qui génère des ballades comme « Tank of Flies ». En fait, il y a une telle incandescence chez Current 93, une telle flamme qui consume tout ce qu’elle touche, qu’on est toujours étonné lorsqu’au détour des ténèbres on tombe sur une chanson qui ne cherche pas à détruire le monde, qui ne cherche pas à nous plonger dans les abysses, lorsqu’au détour des roches érodées des enfers on découvre effaré une nouvelle pièce de songwriting qui possède une dimension qui joue dans la même cour que les monuments timides de Joanna Newsom (« The Nudes Lift Shields for War »). Oui sous sa production inextricable, ce nouvel album offre via des morceaux comme « I Dreamt I Was Aeon » une sensibilité qui résonne encore avec le « Earth Cover Earth » de 1988.

On retire de ces impressions contraires une forme dualité. Deux chansons différentes, aux émotions, aux lignes mélodiques, aux enjeux différents se superposent sur « Night ! Death ! Sorm ! Omega ! », une juxtaposition qui rappelle le « The Murder Mystery » du Velvet Underground au point que l’on tourne le bouton de la balance afin d’espérer pouvoir distinguer nettement et successivement les deux côtes du monde.

Pour autant, on peut considérer « Baalstorm, Sing Omega » comme une semi-déception tant celui-ci vit dans l’ombre du brillantissime « Aleph at Hallucinatory Mountain ». Effectivement, toujours mélodiquement plus faible que des titres à la beauté froide comme « 26 April 2007 », il passe parfois pour une collection de chansons qui aurait été issue de la session précédente. Une impression objectivement infondée mais qui reste ancrée la faute à cette production imparfaite qui ne facilité pas toujours l’adhésion. Encore une fois, aucune limite ne semble avoir été posée ici, aucune barrière pour canaliser le chant de David Tibet et ce pour le pire et pour le meilleur.

Sous fond de fête foraine (« I dance Narcoleptic »), l’apôtre du mal déclame ainsi l’épilogue de la tragédie. Peu à peu le tonnerre se lève et ce n’est plus la voix de David Tibet qui ressort du mixage mais celle d’un enfant dont les rires puis les cris puis les rires glacent le sang. La musique ne coule plus dans les veines, elle est prisonnière de celle-ci.

Note : 8/10

>> A lire également, l’article de Nathan sur Brainfeeders & Mindfuckers et l’article de Mmarsupilami sur Little Reviews.

31 commentaires
  • Laurent
    4 juin 2010
    Alors que Mmarsupilami prépare déjà l’huile bouillante pour ce minable 8/10…

  • Mmarsupilami
    4 juin 2010
    Une minute, j’astique les machicoulis!!!

  • Mmarsupilami
    4 juin 2010
    Par ailleurs, très chouette review, sur laquelle je ne diverge que d’un point subjectif : je préfère celui-ci au précédent et ne l’ai pas perçu comme en retrait d’intérêt…
    Mais, bon,…
    ;-)

  • Maximilien
    4 juin 2010
    Et bien, ça c’est de la critique ! Je suis (encore) soufflé. Je ne savais même pas que Current 93 ressortait déjà un album mais je suis content d’apprendre que je vais avoir ma dose annuelle de Tibet.

  • Nathan
    4 juin 2010
    Moi aussi je préfère celui-ci au précédent. Sinon, c’est tout à fait ça.

  • Pit
    4 juin 2010
    Excellente critique, qui m’ouvre d’autres regards sur le bonhomme et son œuvre (que je connais mal). Pourtant, m’étant remis récemment à écouter le précédent, j’aurais du mal à dire que celui ci est mieux, ou moins réussit, tant je le trouve dans une continuité logique. Mais il va falloir s’y pencher plus avant ;)

  • Benjamin F
    4 juin 2010
    @Laurent : Disons que ce n’est pas comme si j’avais lâché un vulgaire 8 dans des commentaires. J’ai quand même pris 3h pour l’expliquer mon 8/10 ! :) Non seulement je ne craignais pas l’huile bouillante mais plus encore j’espérais lui faire changer d’avis !

    @Mmarsupilami : Oui à ce niveau de génie, je titille forcément, mais je maintiens qu’il reste légèrement (genre d’un chouia hein) en deçà la faute à une production parfois approximative. Écoute December 1971 sur des grosses enceintes, c’est flagrant :)

  • Benjamin F
    4 juin 2010
    @Maximilien : Merci :) J’espère qu’on aura une nouvelle dose en 2011 !

    @Nathan : Bah je veux bien les enfants que vous préfériez celui-ci mais expliquez nous pourquoi :) Je sais que je chipote mais il semble que les compositions sont un peu moins fouillés…

    @Pit : Merci beaucoup Pit pour ton com. Oui globalement les deux se suivent quasiment comme un même album, c’est pour ça que je parlais vraiment de diptyque. Tu vas voir la discographie est colossale mais fourmille de pépites. En tout cas, David Tibet reste l’un des rares musiciens à être autant/plus brillant 30 ans après ses débuts.

  • Nathan
    4 juin 2010
    Le précédent était plus produit, plus travaillé par rapport à celui-là. La force de « Baalstrom », c’est qu’il est fait avec rien. Très acoustique, genre fait en une seule prise à l’arrache. Ce qui lui donne plus de puissance émotionnelle je trouve. Un truc genre « vraiment je me retiens d’exploser » (la prod’ sur « Aleph » permettait des explosions sonores trop cool d’ailleurs). Et finalement, c’est une implosion sur « Baalstrom » et c’est encore plus beau.

  • Mmarsupilami
    4 juin 2010
    Je crois qu’entre les deux, il a compris qu’il fallait arrêter de faire de la musique pour les gens qui ont des grosses enceintes. Il est devenu populaire, David. Je charrie, bien entendu!

    Quant à objectiver pourquoi je préfère celui-ci, j’en suis incapable. Tout simplement, ces incantations-ci me transportent plus. Peut-être parce que les compositions sont moins fouillées? Pas impossible et on en revient à une dimension purement subjective, j’ai un faible pour les incantations plus dépouillées…

    ;-)

  • Mmarsupilami
    4 juin 2010
    Marrant, j’étais en train de faire mon commentaire alors que Nathan postait le sien. Je le découvre. Le fond est celui que je voulais aussi exprimer : le dépouillent contribue à la beauté. Mieux dit par Nathan…

  • Benjamin F
    4 juin 2010
    @Nathan & @Mmarsupilami : Je pourrai également soutenir cette thèse, le dépouillement permettant souvent de toucher de manière encore plus directe. Mais ce n’est pas cela qui me choque dans la prod, je ne parle absolument pas des compositions, je parle vraiment du mixage et de cette manière dont la voix saute parfois où dont sont incorporé les voix d’enfant, mais bon encore une fois c’est un détail. Sinon je plussoie sur le côté « je me retiens d’exploser ». Bon on en reparle dimanche après la messe noire…

  • Pascal C.
    4 juin 2010
    Tres belle chronique,
    L’album est pour moi assez proche de l’atmosphere Birth Canal Blues, et de l’intensité des émotions. en tout cas parmi les meilleures production de david tibet.

  • Benjamin F
    4 juin 2010
    @Pascal C : Ah mais je l’ai pas Birth Canal Blues !!! C’est un des nombreux EP sortis après Black ships ate the sky ? Tibet est trop productif, j’ai du mal à le suivre :) Sinon de manière plus globale, on peut dire que la trilogie complète est une sacrée réussite, un des projets musicaux les plus riches de ces dernières années. Merci pour ton commentaire :)

  • Thierry
    4 juin 2010
    Current 93 … J’en suis resté à Earth Covers Earth ;-)
    Je n’avais pas du tout accroché au Aleph de 2009. Trop sombre, trop « too much » pour moi.
    Je ne pense donc pas que le petit dernier me parlera !
    Il est là quand même dans le coin, en attente d’écoute.
    Il ne faut jamais dire jamais.
    J’adore le Ben Frost de 2009 alors qu’au départ, je ne dépassais pas le 2ème morceau.
    Les Current, il faut donc que je m’y replonge !

  • Benjamin F
    5 juin 2010
    @Thierry : Ah mais ça ne va pas du tout, il faut absolument te replonger dans ce grand groupe qu’est Current 93 !!! A commencer par Aleph at Hallucinatory Mountain qui n’est ni plus ni moins qu’un des meilleurs albums de l’année passée ! Surtout que ça reste bien plus accessible que le Ben Frost ! :)

  • Thomas
    5 juin 2010
    Je ne sais pas trop quoi ajouter à ce très bon papier.

    C’est vrai que Baalstorm ne bénéficie pas du même effet. Mais cela dit, il y a des passages que je trouve supérieurs à Aleph. Globalement, je dirais que celui-ci est peut-être légèrement plus accessible, aéré, moins insupportable et étouffant…

  • -Twist-
    9 juin 2010
    Rah, faut vraiment que j’y jette une oreille à cet album. :p

  • Benjamin F
    9 juin 2010
    @-Twist- : Oh bah oui surtout toi qui est celui avec qui j’ai le plus partagé ma passion pour Aleph at Hallucinatory Mountain :)

  • -Twist-
    11 juin 2010
    Ca sera fait ce wikend. Mais faut les conditions adéquates aussi!

  • Tiffauges
    15 juin 2010
    Pourquoi 10/10 : parce que Tibet parle de lui, clairement, je veux dire prosaiquement, comme jamais depuis 2000 je crois, année funeste comme c’est pas permis pour lui, de Sleep Has His House (adieu au père) à Bright Yellow Moon/Great in The Small (la mort de très, très près). Et ça a été la fin des albums pendant longtemps (six ans avant le disque suivant!). Et exeunt Cashmore et Stapleton, grands collaborateurs depuis dix et vingt ans, remplacés semble-t-il par Baby Dee et Andrew Liles clairement depuis Birth Canal Blues.
    Et avec Baalstorm, c’est de la fin dwe qqch qu’il s’agit. En fait de trilogie, les trois albums de ces années 2000 n’ont guère plus en commun que d’etre… les trois c93 des années 2000! et partant, une mise au point sur l’état sentimental et affectif de notre cher Tibet, et où il en est par rapport à l’enfance loin derrière, à la mort loin devant et (Dieu?) de plus en plus proche au-dessus, au dedans, partout autour et à l’intérieur de lui.
    Et à ce qu’en dit Tibet dans les notes, c’est une période qui se clot avec Baalstorm sur une autre qui s’ouvrira direction à venir.

    10/10, enfin, pour la phrase clé, essentielle, contenue dans le titre : « Speak omega, and do not allow omega to speak you » !

    Prolongez l’aventure orageuse de ce disque avec les très méditatives « Haunting waves… » qui viennt de sortir en parallèle en versions courte (vinyle) et longue. L’appaisement après l’orage ou la tension juste avant, je sais pas trop… Mais c’est du très très bon !

  • Benjamin F
    17 juin 2010
    @Tiffauges : Merci pour ce long commentaire érudit ; il faut dire qu’il est rare de rencontrer des gens avec une maitrise en David Tibet. C’est vrai que pour la première fois on sent qu’il est de plus en plus concerné par sa propre finitude, et qu’il veut utiliser le temps qu’il lui reste différemment. En fait, je n’aurai pas été étonné s’il avait annoncé après cet album qu’il arrêtait la musique définitivement.

    Le Haunted Waves, Moving Graves est à se procurer d’urgence (d’autant que moins de 1000 exemplaires sont disponibles…)

  • Mmarsupilami
    17 février 2011
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