Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

THE CORAL – Butterfly House

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (Aucun vote)
7 /10

La colorimétrie des fleurs a beau être infinie, l’automne finit toujours par revenir et par faire flâner les pétales. C’est un cycle permanent et autosuffisant, un cycle dont est exclu l’homme. On peut cumuler les souvenirs (les photos) et les distractions (les dés), le temps (symbolisé par l’horloge) n’épargne personne, quoi qu’il advienne il ne reste que la mort et un crâne pour la matérialiser. La pochette de « Butterfly House » de The Coral s’inscrit dans le courant des vanités période nature morte et fait échos à l’exposition « C’est la vie » du musée Maillol. Il s’agit ici de replacer la musique de The Coral sur un échiquier plus métaphysique. La musique a toujours joué un rôle phare dans les vanités (chez Simon Renard de Saint André en particulier) où elle incarne l’une des principale distraction terrestre de l’homme. Illustrer son album par une imagerie qui s’y réfère laisse à penser que la bande à James Skelly cherche à souligner combien leur musique est à relativiser.

De la même manière que « Roots & Echoes », « Butterfly House » ne modifie ainsi pas d’un iota la formule désormais bien connue du groupe de Liverpool. Il faudrait donc prendre les chansons de The Coral comme une succession de plaisirs instantanés qui n’auront pas de répercussion en dehors du cycle de vie de leurs auteurs. On veut bien mais vue, une fois de plus, la qualité de certains titres, il sera difficile de ne pas considérer certains comme de la matière pour la postérité. Chaque titre est ici l’égal du précédent, aucun ne doit être mis en avant, aucun ne doit être laissé de côté (et ce malgré l’incroyable durée de l’album). Sur « Butterfly House », il n’y a pas de titre twee à la « So Long Ago » sur « The Invisible Invasion », pas de single à la « Dreaming Of You » mais une succession de chansons à doubles facettes qui jouent le jeu de la pop psychédélique avec un surplus de Love.

On ne sait ainsi jamais sur quel pied danser avec The Coral : Sur les éclatantes chansons comme « More Than A lover » qui ouvre ce sixième album, on sent à la fois l’odeur du souffre et les effluves printanières, c’est à la fois particulièrement joyeux et sombre. Les hallucinations ont cette propriété de déboucher sur des sensations différentes selon le contexte et le lieu.

Il y a tellement de titres ici (surtout si l’on inclue le second disque de l’édition limitée) qu’on ne sait plus si les chansons sont de simples hommages (« Butterfly House » et son solo de fin poussif) ou de vraies déclarations (« Dreams In August »). Oui « Butterfly House » est un album dense fondé sur une ambivalence qui déstabilise : on ne sait jamais si tout est superficiel ou capital. On s’y ennuie parfois férocement, on sent que ça ronronne avec trop d’aplomb mais jamais la volonté de s’en extraire ne traverse l’esprit. La problématique des vanités revient au cœur de chaque morceau. C’est comme si le groupe culpabilisait face à l’étendue de son talent et avait du mal à se sentir légitime, et du coup à vraiment utiliser son talent pour écrire des grandes chansons. Il faut dire que tout semble effectivement trop évident et sans prise de risque, comme si des pop-songs comme « Two Faces », le groupe en écrivait tous les jours en moins de temps qu’il ne me faut pour écrire une critique (à sa décharge il faut dire que j’écris plutôt lentement^^).

Pourtant on sent bien une folie dissimulée chez les anglais. Un truc qui pourrait à chaque instant leur faire détruire les carcans. C’est quelque chose de latent qu’on ressent bien dans la magie folk de « Coney Island » qui ne demande qu’à partir, qu’à exploser, qu’à devenir un festival de foire, qu’à englober le monde sous ses ailes. Toute l’Amérique respire ainsi dans « She’s Comin Around » : des new yorkais arty se laissent emportés par une guitare bluegrass, un vieux monsieur dont les rides forment sur son visage une cartographie des courants musicaux dodeline sur cette pop psychédélique. Oui plus « Butterfly House » avance, plus la six cordes se tend et se détend de la manière la plus hypnotique qui soit. « 1000 Years » s’enfonce comme ça le long des plaines infinies. La fin psychédélique de « North Parade » est diaboliquement sixties. Et puis il y a cette basse, cette basse qui sur « Into The Sun » confère un groove palpable à ce qui aurait pu n’être qu’une sympathique ballade. De même sur « Coming Through The Rye », elle soutient à la fois fébrilement et efficacement le morceaux ; à chaque fois qu’on croit qu’elle va lâcher prise, elle repart de plus belle. La basse est un peu le gardien des trop nombreuses questions que se pose The Coral.

Ca tourbillonne, ça aspire, on est attiré vers le centre. Les yeux suivent un mouvement circulaire, la tête tourne, c’est l’apogée du trip sur « Circles », et protégé par le cocon des notes les plus graves, une inquiétude s’empare de l’être : saurons-nous redescendre ?

Note : 7/10

>> « Butterfly House » est en écoute sur Spotify
>> A lire également, la critique de GT sur Music Lodge et la critique de Kris sur Sound Of Violence

23 commentaires
  • Lucien
    15 juillet 2010
    Vraiment marrant ce groupe pour qui le succès ouvrait ses portes et qui a préféré rester un petit groupe discret qui fait de belles chansons dans son coin. Dommage que les chansons soient toujours les mêmes.

  • Regcontrelamachine
    15 juillet 2010
    J’ai toujours eu du mal avec The Coral. J’ai l’impression qu’il manque toujours quelquechose (la folie justement). C’est trop poli pour être honnête.

  • Ska
    15 juillet 2010
    Comme je l’écrivais en commentaire sur Art Rock, force est de constater que seul le premier album m’a vraiment – et durablement – surpris et emballé.
    J’aime tous les autres disques de The Coral (groupe incroyablement constant dans la qualité), mais aucun ne m’a refait le même effet. Pire, je trouve que l’on pourrait intervertir les chansons des différents albums et que ça ne changerait pas grand chose.
    Dommage. The Coral demeure un « petit » groupe. Ils font de bons morceaux, peu de grandes chansons.
    Pas sûr que ça change un jour…

  • Erwan
    15 juillet 2010
    Pour info l’album édition simple comporte 12 titres et dure 40 minutes. La version deluxe en compte 18 pour 65 minutes, bien trop long pour The Coral je trouve.

  • Benjamin F
    15 juillet 2010
    @Lucien : C’est aussi ce qui fait son charme. The Coral n’a pas envie d’être plus, il y a un aspect « se contenter de ce qu’on a et être humble ». Parfois le manque d’ambition me gêne, parfois il me touche.

    @Regcontrelamachine : Oui c’est trop poli et pas assez rugueux et c’est sans doute pour ça que The Coral n’a jamais été un grand groupe. Maintenant ils restent de brillants seconds couteaux !

  • Benjamin F
    15 juillet 2010
    @Ska : Rétrospectivement je ne suis pas si fan que ça du premier. Bien que plus varié, il n’a pas ce côté pop psychédélique incorruptible qu’on retrouve après. Après c’est clair qu’on peut facilement intervertir certaines chansons de « Roots & Echoes » et de « Butterfly House ».

    @Erwan : En fait j’aurai pu compléter ma réponse à Ska en disant qu’on peut surtout intervertir n’importe quelle chanson de « Butterfly House » et du second disque de l’édition limitée ! Impossible de comprendre pourquoi Coming Through The Rye ou Circles auraient moins leur place sur le disque principal que d’autres. En fait on a surtout l’impression que le groupe a enregistré un 17 titres et qu’au dernier moment il en a mis 5 choisis aléatoirement sur un second pour éviter d’être trop massif. Du coup, j’ai considéré l’ensemble comme un tout ; la longueur ne m’ayant d’ailleurs pas du tout dérangé mais plutôt impressionné par la capacité du groupe à maintenir un niveau qualitatif sur le long terme ! Qu’en as-tu pensé de ton côté ?

  • Erwan
    15 juillet 2010
    Je ne l’ai pas encore assez écouté mais j’en pense que du bien pour l’instant! Ce groupe ne m’a jamais déçu de toute façon.

  • Ska
    15 juillet 2010
    De mon côté, l’influence de Love m’a toujours paru beaucoup plus manifeste sur le premier album. Sans doute est-ce pour cela que je l’ai tant aimé.

    Et quand je parlais d’intervertir les titres, je ne pensais pas qu’aux deux derniers albums…

  • Anonymous
    15 juillet 2010
    C’est une belle chronique. Ca change du blabla habituelle comme quoi le groupe fait toujours la même chose et qu’il est ennuyeux.

  • Benjamin F
    15 juillet 2010
    @Erwan : C’est marrant la plupart des gens ont l’air déçu par ce disque alors que pour moi The Coral est justement l’archétype du groupe qui ne peut ni décevoir ni surprendre.

    @Ska : Ils ont toujours Love dans le sang, et oui je donnais pour exemple les deux derniers mais la généralisation a bien raison d’être :)

    @Anonyme : Merci :) En revanche, je ne peux te cacher que les qualités ne m’ont pas empêché de trouver l’album un peu ennuyeux par moment :)

  • Thierry
    15 juillet 2010
    Mais quelle générosité, Benjamin !

  • Benjamin F
    15 juillet 2010
    @Thierry : J’ai toujours été un garçon généreux :) C’est sans surprise.

  • Spiroid
    15 juillet 2010
    J’avais trouvé Roots & Echoes de grande qualité, mais très poli, comme il a été dit avant. En bref, c’est agréable mais ça ne donne pas des frissons, même si parfois on est pas loin. Je vais écouter cet album, mais on part à priori sur la même longueur d’onde.

  • Benjamin F
    16 juillet 2010
    @Spiroid : Globalement, on est tous en phase sur ce manque d’aspérité. Mais c’est vrai que c’est dommage, il suffirait que le tout soit un peu plus épicé pour que The Coral soit un grand groupe.

  • Matador
    16 juillet 2010
    Mais The Coral est déjà un grand groupe, sauf qu’il a rétréci au lavage! Les commentaires échangés ici, à l’exception de quelques uns, confirment ce qui était à craindre: la méconnaissance rampante et tentaculaire qui s’étend sur le groupe (par sa propre faute) fait petit à petit son œuvre et inverse toutes les proportions. Je vous invite donc à lire les deux articles que j’ai leur ai consacré sur mon blog, dans l’espoir que tous ceux qui tombent d’accord sur la prétendue fadeur du groupe apprennent à la circonscrire, s’ils le veulent bien, aux derniers albums. Il y a deux groupes: l’un est frappé, dingo et télescopé, l’autre est poli, charmant et sage. Lequel choisirez-vous?

  • Mmarupilami
    19 juillet 2010
    Bah, le syndrome Coral est finalement bien connu. Des débuts tellement forts qu’on en a attendu des tonnes. Puis un même niveau conservé et, donc, des promesses déçues. Ce qui veut dire aussi que si d’autres groupes avaient sorti les mêmes disques, on aurait rien trouvé à y redire…

  • Ska
    21 juillet 2010
    Les jours ont passé… Je change progressivement d’avis…
    J’écoute finalement énormément ce disque. Je ne peux m’en empêcher, il s’impose. Plus ça va, plus je l’aime. J’ai du mal à m’en défaire. Chaque chanson est dans son genre absolument parfaite.
    Ça ne m’avait pas fait ça avec un album de The Coral depuis le premier (qui m’avait, pour le coup, d’emblée emballé).
    ce Butterfly House est parti pour trôner sur mon podium de l’été (de l’année ?).

  • Ska
    21 juillet 2010
    Je réécoute le premier album, et Skeleton Key notamment, pour me défaire de mon addiction…
    Non, on ne peut vraiment pas dire que le groupe fait du sur-place… En dix ans, ce n’est vraiment plus le même groupe… S’en réjouir ou pas…
    Quel disque en tout cas !

  • Benjamin F
    21 juillet 2010
    @Matador : Yeap j’ai lu les deux articles chez toi mais rien à faire je ne ressens pas l’incroyable gap que tu évoques entre les deux premiers albums et ce dernier. Certes il y a ici moins de fulgurances mélodiques et de variété, ça ronronne plus, mais il s’agit bel et bien du même groupe aux commande, et non d’une version rétrécie de ce dernier :) Le commentaire de Ska me confirme dans l’idée que si dans les apparences Butterfly House ne possède pas la fougue et le « fun » des premiers, il n’en reste pas moins un disque à la hauteur du passé. Après, il faut dire que contrairement à toi, je suis effectivement loin de considérer l’album de 2002 comme l’album le plus important de ma discothèque :)

    @Mmarsupilami : ou alors, on les aurait même pas écouté :p

  • Benjamin F
    21 juillet 2010
    @Ska : Je maintiens que l’évolution ne me surprend pas et qu’au contraire je trouve que c’est plus que jamais le même groupe. Mais dans tous les cas, je suis content de voir que certains ne relayeront pas cet album au simple rang de l’énième déception d’un groupe qui n’aurait pas tenu ses promesses !

  • Catnatt
    26 juillet 2010
    Je trouve ça un peu faiblard, ca ne m’a pas touché du tout.
    Au suivant!

  • Benjamin F
    26 juillet 2010
    @Catnatt : Tu connaissais déjà les précédents ? (J’aime quand tu rentres de vacances et que tu rattrapes ton retard !!!)

  • Stavroguine
    6 août 2010
    La patte de John Leckie se fait vraiment sentir sur cette album. Ouvrage impeccable à situer entre XTC, les Pink Floyd et The Fall.

    Peut être un peu prévisible par moment, mais « l’époque » doit pouvoir se contenter de ça.
    A mon avis, les « Sandhills », « Falling All Around You » et « She’s coming around » sont de sacrés bons titres et rédiment l’ensemble de cet album.

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