Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

TOURNEE de Mathieu Amalric

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (5 votes)
8 /10
7 /10

« Tournée » est un film sur l’importance des choses et sur la manière dont la logique humaine et les conventions qui en découlent nous en éloignent. En suivant de vraies chanteuses, dans de vraies conditions au cours d’une vraie tournée, tout en devenant l’un des protagonistes principaux de cette réalité, Mathieu Amalric crée un film ambivalent où le quotient de véridicité devient une donnée mineure. On se fiche bien se savoir s’il s’agit d’une histoire vraie, on n’essaye jamais de réaliser une distinction entre les parties « documentaires » filmés en condition live lors de shows réels devant un public qui l’est tout autant et le parties « narratives ». Le film s’exerce à détruire la normalité et nous impose de revoir notre conception de la représentation. La représentation est partout. De nombreuses scènes sont filmées à travers des filtres : la fenêtre d’une voiture, la glace d’un hôtel, la vitre entourant une piscine désaffectée ; tandis que le show est successivement filmé des coulisses, de la scène ou de la salle. Quel est le point de vue ? Qui est en représentation ? Qui ne l’est pas ? Miranda Colclasure joue et est au même instant. Le résultat de la confusion représentative est la destruction du positionnement de spectateur et par la même l’immersion totale, une immersion qui permet d’atteindre un rare niveau de justesse.

Après avoir été longtemps cantonné aux rôles d’intellectuels dépressifs et marginaux, Mathieu Amalric a depuis multiplié ses facettes d’acteur passant avec aisance des grosses productions (« Quantum Of Solace ») aux films d’auteurs (« Les Derniers jours du monde »), des rôles à Oscar (« Le Scaphandre et le papillon ») aux seconds rôles contenus mais décisifs (« Mesrine : L’Ennemi public n°1 »), il en retire une duplicité qui éclaire à discrétion le passage du héros d’un monde à l’autre, de producteur TV à producteur d’un spectacle New Burlesque, la transition entre deux métiers qui sont les mêmes mais qui ne renvoient pas (à tort) la même image de soi même. D’un côté, il y a bien le monde formaté et les beautés fausses de la télévision, de l’autre le monde libre et les beautés touchantes de l’art immédiat. Le réalisateur joue judicieusement avec cette notion faisant passer son message en toute subtilité tout en gardant un certain recul par rapport à celui-ci. Lorsque que Joachim parle d’honnêteté intellectuelle, Mathieu Amalric rigole. Non pas parce qu’il n’est pas sincère, mais parce que cette sincérité est partielle et à pondérer par ses actions. Car pour conserver son intégrité intellectuelle d’un point de vue artistique, Joachim a du sacrifier l’honnêteté envers lui-même (les raisons de son retour), l’honnêteté envers ses enfants (« Papa, tu n’a pas besoin de mentir ») et l’honnêteté envers les femmes (recours récurent aux phrases qui veulent dire l’inverse).

Ainsi, de par ces mises en abyme, de par à la fois cette présence et cette non présence de l’auteur dans son histoire, « Tournée » devient un film dont l’histoire se parallélise avec sa création. De la même manière que Joachim ne veut plus aller là où il n’a plus de raison d’aller, Mathieu Amalric ne veut pas emmener son film là où les logiques scénaristiques et morales devraient le pousser. Les enfants interviennent dans l’histoire pour le simple plaisir de prouver qu’ils ne servent à rien, qu’ils sont secondaires. Joachim assume de ne pas choisir ses enfants comme Amalric assume de ne pas terminer son film à Paris. Du coup on ne cesse de jouer avec les codes. On cherche à nous faire penser que le mal-être de Miranda Colclasure pourrait déboucher sur un drame (une disparition, une agression dans la chambre alors qu’elle est sous la douche, un suicide où elle se jetterait du train) mais c’est pour mieux montrer que la vie n’est pas dans la tragédie poussée à outrance et que la mélancolie est un corollaire et non un fait générateur.

Libéré du poids du scénario et des passages obligés, « Tournée » peut ainsi se focaliser sur les choses importantes, sur les scènes anecdotiques mais essentielles (le flirt à la station essence), sur les tics caractéristiques qui définissent les personnes (l’agacement de Joachim face aux bruits superficiels, son côté pique-briquet), sur les moments de poésie surannés mais magiques (Alexander Craven faisant du skate dans la piscine laissée à l’abandon), sur l’instantanéité d’une inattendue plénitude (la reprise dans le hall de « I Will » de Radiohead). Tout ici devient spontané, l’histoire évolue au fil des épiphanies et se modifie en fonction des rencontres. Le film prend le contrôle. Seule la nécessité de s’attarder sur la beauté des actrices reste.

Note : 8/10

>> A lire également, la critique de Rob Gordon sur Toujours Raison, la critique de Nicolinux sur le Blog de Nicolinux et la critique de Diane Cairn sur Popup Monsters

17 commentaires
  • Nathper
    13 juillet 2010
    Un des rares films qui me donne envie en ce moment.
    Merci pour cette jolie chronique…

  • Marcus
    13 juillet 2010
    Juste la plus belle critique que j’ai pu lire sur le film. J’espère que Amalric aura l’occasion de la lire et nous dira si tu as vu juste !

  • Nathan
    13 juillet 2010
    Bon bah rien à ajouter. Très beau texte Benjamin. :)
    Ce qui m’a marqué, ce sont les liens et clins d’œil incessants avec Fellini (l’affiche, la façon de filmer les femmes qui sont à la fois des objets de désir et des mères aimantes, la mise en abyme entre acteur et réalisateur…).

  • Miss Sunalee
    13 juillet 2010
    Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, j’ai trouvé ce film un peu vide, où les filles (magnifiques) ne sont qu’un prétexte. Voici ce que diane a écrit (et que j’aurais pu écrire moi-même, vu que c’est ce qui est ressorti de notre conversation post-film): http://popupmonster.wordpress.com/2010/06/30/tournee/
    Et Boebis a écrit un bel article sur Interlignages, qui rejoint aussi ce que j’en pense.

    Que dire d’autre ? que je ne suis absolument pas sensible au cinéma français ? ça a sans doute joué ! J’adore par contre le burlesque…

  • Benjamin F
    13 juillet 2010
    @Nathper : Merci :) Bon je te laisse le voir et on en reparle. Tu verras il y a matière :)

    @Marcus : Celles de mes collègues blogueurs sont tout aussi pertinentes mais merci :p En revanche je ne pense pas que Amalric devrait engager la conversation suite à une critique de son film. L’expérience a montré qu’il vaut mieux limiter les interactions entre les auteurs d’oeuvres et les critiques de ces dernières.

    @Nathan : Oui tu as tout à fait raison. J’avais prévu de parler de Fellini mais une fois devant mon clavier j’ai complètement zappé. Mais effectivement il y a un truc dans le rapport aux femmes !

  • Benjamin F
    13 juillet 2010
    @Miss Sunalee : J’avais lu l’article de Diane mais je ne suis absolument pas d’accord avec. Dire « le burlesque qui est ici plus un accessoire hype » c’est un peu biaiser le jeu. Oui ce n’est évidemment qu’un prétexte mais c’est justement un film sur le prétexte. Je pense qu’il y a vraiment plus à voir ici dans les thèmes que des simples postures. Je trouve que c’est un film qui mérite qu’on s’y attarde, qui mérite qu’on essaye de le comprendre. Enfin, j’ai rajouté sa critique en lien :)

  • Anonymous
    13 juillet 2010
    Un des meilleurs films français de l’année avec White Materials. Très bonne critique par ailleurs.

  • Mathieu
    13 juillet 2010
    Un grand film, mise en scène nerveuse, des actrices et acteurs superbes, et Amalric en grande forme !

  • Anonymous
    14 juillet 2010
    belle critique, beau film

  • Benoit
    16 juillet 2010
    encore un film qui partage, surtout moi ! ;-)

  • Aida
    25 juillet 2010
    Jolie Chronique. J’ai vu le film il y a deux jours..Que dire, tu as tout dis.

  • Ann-Co
    28 juillet 2010
    Oui, Ben, fort bonne critique des déroutes scénaristiques. Je ne partage cependant pas ton analyse du rôle des enfants, -dont on peut souligner la justesse de jeu -, que tu éludes dans un parallèle un peu indigne ! ;)… Mis en exergue par le regard porté sur eux par les actrices, ils m’apparaissent plutôt comme une statue du Commandeur (la fugue de l’aîné contraint Joachim quitter le spectacle).
    J’admire ton choix de ne pas gloser sur la « beauté » ambiguë des actrices, mais les gros plans sur le visage de Miranda auraient me semble-t-il mérité qques lignes de ta plume aiguë. Il est des regards qui vous suivent et vous imprègnent, et qui méritent d’être mentionnés, isn’t it ? Bises et salutations

  • Benjamin F
    28 juillet 2010
    @Ann-Co : Oui mais j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’un artifice, d’une « occasion » pour faire avancer le récit.

    C’est vrai que tout le monde avait déjà beaucoup vanté la beauté des « filles » et du coup je me suis un peu abstenu, même si celle-ci est vraiment parlante :)

    Des bécos aussi voisine :)

  • Anonymous
    1 septembre 2010
    Coucou mon cher Benji,
    est-ce que je pourrais prendre une citation de ton excellente chronique de Tournée pour mon stage? Ton nom serrait bien entendu écrit dessous.
    :)
    Biz, Amely

  • Mmarsupilami
    13 octobre 2010
    Je serai le seul à rejoindre Sunalee et Diane, on dirait. Parce qu’on est belges, peut-être? Ca parait idiot comme question. Et pourtant, la référence à un ‘Strip Tease’ un peu raté me semble valable. Et ‘Strip Tease’, c’est un peu notre patrimoine génético-cinématographique…
    :-)

    Tout autant d’accord néanmoins avec toi, Benjamin : c’est un film à voir. Encore plus en cinéma qu’en musique, je me dis souvent : « J’aime pas, mais content de l’avoir vu »…
    Merci de servir de guide vers quoi choisir!

    Ceci dit, tout ça ne nous rendra pas le Congo…

  • Benjamin F
    13 octobre 2010
    @Mmarsupilami : Oui il reste toujours plus de choses des films que l’on a pas aimé que des disques que l’on a détesté. Pour le Congo, qui sait ? :)

  • Mmarsupilami
    13 octobre 2010
    Oui mais admets qu’on nous le rend, comment on va se le partager entre Flamands et Wallons???

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