Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

EELS – Tomorrow Morning

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (1 vote)
6 /10
7 /10

On ne sait plus trop s’il y a encore une vie humaine qui habite Mark Oliver Everett, on se demande sincèrement s’il n’a pas été happé par la musique, s’il est encore autre chose que les personnages qu’il décline dans ses chansons. Le refuge est devenu la résidence permanente. Dorénavant, se déplacer, travailler, dormir, tout n’est plus que créations de nouveaux titres. La trilogie « Hombre Lobo », « End Times » et « Tomorrow Morning » se clôture sans se clôturer. Il n’y pas de fins, pas d’explicitation du concept. Eels reste enfermé dans Eels porté par les courants d’air successifs qui parcourent la maison vide de E, un jour du rock, le lendemain de la folk, plus tard de l’electro. On en retire juste des restes de rédemption et un peu d’espoir pour le futur. Cependant on ne sait jamais s’il s’agit de déclarations inopinées ou si un vrai fond habite les nouvelles directions. E chante « Baby loves me, and she’s smarter than you! » mais l’on se demande s’il n’essaye pas de se convaincre lui-même, impression confirmées par la faible teneur de ce « Baby Loves Me ».

Pourtant, comme à chaque fois, il est toujours agréable de suivre ses divagations le temps de quelques chansons où l’on sent que travail, passion et catharsis se retrouvent enfin l’espace d’un instant. Le chant se fait alors intimiste et porté par des arrangements touchants (« This Is Where It Gets Good » et « I’m a Hummingbird ») et les entrainantes ritournelles pop du passé trouve à nouveau leur voie radiophonique (« Spectacular Girl »). S’il n’est pas toujours à la hauteur de ses responsabilités, on ne pourra pas dire qu’il n’y met jamais du sien.

La dévotion à la cause a beau être irraisonnée, elle prouve l’attachement à l’entreprise créée il y a bientôt 20 ans. Même le dimanche, lorsque la petite église communale accueille E avec le charme des vitraux désuets, il ne peut s’empêcher d’un air las de prendre le micro, et de prononcer tout en conservant l’expression de celui qui est venu pleurer ses proches disparus, la plus gospel soul des messes. Il ne cherche pas à faire son intéressant, il fait juste les choses comme ça, comme l’instant présent lui dit de le faire (« Looking Up »). Pas étonnant avec ce genre de comportement qu’il ne puisse s’empêcher d’aller copiner avec la chorale de sa nièce lors de la première kermesse venue (« Mystery Of Life »). Rien n’est vital mais tout est certain. Il ne s’agit que de la bande originale d’une vie qui n’est pas la nôtre, mais les cloches de Noël sonnent pour tous (« The Man »).

Des mélodies eelsiennes se manifestent le soir sur le journal intime quand la solitude pousse l’homme à se replonger dans ses souvenirs. Il ne s’agit pas d’essayer de dupliquer le passé mais juste de souligner qu’on ne l’a pas oublié, qu’il reste quelque-chose de la vie d’avant les tremblements de terre (« After The Earsquake »). « Tomorrow Morning » n’est pas une expérience qui se partage, il n’est composé que de chansons qui semblent avoir été pensées, écrites et enregistrées sans aucune discontinuité. La boite à rythme qui se substitue systématiquement au batteur pour un résultat souvent inorganique au possible, est caractéristique de ces chansons évanescentes qui ne peuvent se permettre le luxe de la réflexion sous couvert du risque de disparaitre dès que l’envie du moment sera passée (« Oh So Lovely »).
Il y a toujours chez Mark Oliver Everett, une blessure qui nous empêche de laisser l’américain vaquer seul à ses occupations dans l’indifférence générale (« The Morning »). Certes, celle-ci est souvent exprimée avec maladresse mais c’est avec bienveillance qu’on se pose, sans pour autant jamais s’appuyer, sur ces titres brinquebalants.

Note : 6/10

>> « Tomorrow Morning » est en écoute intégrale sur MySpace
21 commentaires
  • Catnatt
    25 août 2010
    Je prendrai le temps de l’écouter, il y a toujours quelques morceaux à embarquer. J’imagine qu’il faudra attendre qu’il soit mort pour se rendre compte du travail accompli et lui pardonner quelques faiblesses apparaissant avec l’âge.Parce que quand même, s’aventurer sur des styles différents régulierement… Respect !

  • Mmarsupilami
    25 août 2010
    D’accord avec Catnatt…

  • SysTooL
    25 août 2010
    Sympathique chronique! Mais bon, j’avoue que les nouvelles sorties de EELS ne m’emballent plus vraiment…

  • Lucien
    25 août 2010
    Le problème avec Eels, c’est qu’on sait que ce ne sera jamais génial mais qu’on ne sait pas si ce ne sera pas complètement nul. Du coup grosse flemme pour écouter ce disque.

  • Benjamin F
    25 août 2010
    @Catnatt : Disons qu’il fait parfois des mauvais choix qui noient les bonnes chansons. Je ne sais pas ce qu’il en restera, s’il deviendra culte mais il est d’ores et déjà certains qu’il aura écrit un paquet de grandes chansons un peu trop disséminées aux quatre coins de sa discographie.

    @Mmarsupilami : qui est d’accord avec moi :)

  • Benjamin F
    25 août 2010
    @Systool : Merci :) Oui elles n’emballent plus personne depuis maintenant longtemps mais comme on disait avec Catnatt il y a toujours quelques jolis titres à en conserver.

    @Lucien : Ouais je peux pas te jeter la pierre, d’autant que le jeu n’en vaut donc pas toujours la chandelle.

  • Laurent
    25 août 2010
    Je pense au contraire que le jeu en vaut toujours la chandelle, mais qu’il nécessite un véritable investissement. Le génie d’Eels ne saute jamais aux oreilles, et puis c’est vrai qu’il s’est amplement dilué soit à cause du temps qui passe, soit à cause de cette impressionnante prolificité. N’empêche, voilà un artiste qui construit une des discographies les plus cohérentes de l’indé américian et qu’on retrouve toujours avec beaucoup de plaisir. Il faudrait le remercier d’exister, faites-m’y penser la prochaine fois que je lui livre le journal…

  • Benjamin F
    25 août 2010
    @Laurent : Le problème c’est que même en se forçant en y découvrira jamais l’un des grands disques de l’année. Aussi je ne conseillerais pas aux réfractaires d’essayer encore et encore. Maintenant E reste un songwriter passionnant dans ses succès et dans ses échecs, et aussi inégale soit-elle, il possède effectivement une vraie discographie pour laquelle on aura toujours un peu d’affection.

  • Xavier
    25 août 2010
    6/10, hé bien, c’est officiel, je ne suis plus le plus grand fan de Eels de la blogosphère!
    franchement j’ai des doutes quand tu parles de travail, d’investissement. moi j’ai eu l’impression d’un album vite fait mal fait, aux paroles faciles, aux riffs éculés, à la boite à rythme ridicule.
    Je ne sui spas d’accord non plus quand tu dis que les bons titres de E sont disséminés au 4 coins de sa discographie. Disons qu’il y en a un sacré paquet au début, et de moins en moins par la suite. Sur la dernière trilogie, c’est flagrant, et ce Tomorrow Morning en est vraiment le parent pauvre. c’est pour moi qui suit le groupe depuis le début le premier véritablement mauvais album de Eels.

  • Benjamin F
    25 août 2010
    @Xavier : Tiens c’est marrant en l’écoutant, je me disais que justement cet album te ferait surement plaisir. Il contient par exemple bien plus de bons titres que Hombre Lobo, des choses avec des arrangements assez bien trouvés. Certes le recours à la boite à rythme est parfois un peu cheap mais il y a quelques vraies chansons ici. Certes la qualité se raréfie avec le temps mais E continue néanmoins de bâtir une discographie.

    Sinon quand je parle de travail, je ne parle pas d’investissement. Au contraire, je dis que la musique est devenue une routine, un truc qu’il fait un peu machinalement, à n’importe quelle occasion, parce que même s’il le fait parfois sans brio, cela reste la seule chose qu’il sait faire.

    Qu’il ne s’agisse pas d’un bon disque, on est d’accord là dessus, en revanche je ne crois pas qu’il fasse tâche par rapport aux deux précédents.

  • Maximilien
    25 août 2010
    Franchement je m’attendais à pire. Il y a même un vrai single dessus époque Beautiful Freak. Dommage que les textes ne soient pas au niveau. Album sympa mais qu’on oublie vite.

  • Xavier
    25 août 2010
    pour etre franc, j’ai réagit vite, je n’ai écouté cet album en entier qu’une seule fois. Il se peut que mon avis se modifie (j’apprécie d’ailleurs plus aujourd’hui le end times qu’à sa sortie). mais j’ai des doutes, car c’est la première fois que je ne ressens aucune émotion à la première écoute d’un Eels. La boite à rythme cheap, c’est quand meme le truc qui peux tuer la plus belle des chansons. Et les textes ont vachement d’importance chez Eels, cela m’a beaucoup géné ici (comme l’a remarqué Maximilien aussi).
    Hombre Lobo, moi je l’ai trouvé bien. plus déséquilibré, avec un début faiblard, mais il contient des titres vraiment enthousiasmants (à défaut d’etre originaux), beaucoup plus selon moi que sur End times (ou Tomorrow morning à priori), qui sont plus égaux mais plus routiniers.
    quant à dire qu’il fait le truc un peu machinalement, je suis bien d’accord, mais c’est ce qui me choque: jusqu’à Blinking Lights, on avait l’impression qu’il mettait sa vie dans la balance. (et accessoirement le machinal est l’inverse du travail en musique).

    je chroniquerai ce disque quand je l’aurai vraiment écouté. Qui sait, je me rangerait peut etre à ton avis, j’avais trouvé le dernier quart de l’album moins nul…

  • Thomas
    25 août 2010
    Pareil que mon copain Xavier. Très, très mauvais album. Un tiers inepte, un tiers auto-plagiat, un tiers vulgaire. Poubelle.

    (oui, je suis expéditif mais bon… ça ne mérite même pas un Top of the Flops ^^).

  • Benjamin F
    26 août 2010
    @Xavier : En fait Tomorrow Morning n’est pas vraiment équilibré, au contraire même il contient des chansons assez indigentes et est sauvé par quelques titres beaucoup plus prenants. Sinon oui certaines blessures se sont un peu refermées, tant mieux pour lui tant pis pour sa musique. En revanche je maintiens que le machinal peut tout à fait être une composante du travail en musique, avec travail dans le sens job alimentaire, travail dans le sens que la majorité des gens lui donne. Après loin de moi l’idée de dire qu’il s’agit d’un bon disque, il est même souvent l’inverse, il possède juste quelques rares moments plaisants (ce qui est déjà plus que pas mal des choses que j’ai pu écouter récemment).

    @Thomas : Alors un tiers auto-plagiat, oui (After The Earsquake, Spectacular Girl…) ; un tiers vulgaire, oui (Baby Loves Me…) ; un tiers-inepte… euh non et c’est justement ce tiers ci qui fait que Eels reste un projet bancal mais qui ne me donne pas envie de taper dessus. Après a-t-il fini dans la poubelle ? Oui évidemment comme tous les disques que je n’aurai jamais envie de réécouter (soit <7 )

    Il faut dire qu’il n’y avait pas d’enjeu avec ce Tomorrow Morning, pas d’attente. On savait que ce ne serait pas un bon disque, qu’il s’agirait d’un truc écouté deux, trois fois et vite oublié. Du coup je suis content d’avoir juste pu en profiter le temps de quelques belles chansons (The Morning, This Is Where It Gets Good et I’m a Hummingbird). Pour le coup tirer sur Eels, c’est vraiment prendre pour cible l’ambulance, assez inadapté pour un TOTF.

  • Xavier
    26 août 2010
    Effectivement, je prend le mot travail dans le sens effort, et toi dans le sens job. Peut on accepter que E puisse faire de la musique un job routinier? sans doute, avec Blinking Lights il a fait son « chef d’oeuvre » (meme s’il avait déjà tout dit avant), il a déposé son fardeau et a attaqué son boulot de faiseur de chansons, 35h par semaine, 2 albums par an etc… C’est marrant d’ailleurs que dans mon précédent commentaire je tombe dans le travers (« choqué par le truc machinal ») que j’avais moi meme dénoncé à la sortie de Hombre Lobo. j’ai un peu de mal à faire mon deuil du faiseur de Grands Albums, mais il le faut. En revanche si E a le droit d’etre devenu un faiseur de chansons il « n’a pas le droit » de saloper le boulot. En clair de faire des chansons aussi horribles « I’m a Hummingbird » ou « Baby Loves Me » (et globalement tout le début du disque). Ou alors il fait comme Corgan, il les sort sur internet et disparait ainsi de mon paysage musical…

  • Xavier
    26 août 2010
    « il est même souvent l’inverse, il possède juste quelques rares moments plaisants » => tu ne peux pas mettre la moyenne à un tel disque. pour moi c’est 4/10 maxi…

  • Benjamin F
    26 août 2010
    @Xavier : Je ne vais pas rentrer dans le débat sur les chansons (Baby Loves Me est horrible, I’m a Hummingbird ne l’est pas). La comparaison avec Corgan est pertinente et les deux génèrent chez moi les mêmes réactions. Ce sont deux songwriters que j’ai beaucoup aimé, qui se sont perdus, qui font des chansons souvent ratées, souvent à côté de la plaque, mais qui continuent encore et encore. Ce sont des vestiges du passé encore trop jeune pour se résigner, et même s’ils ne sortent plus rien de bien, je continue d’avoir une forme d’affection pour eux. Affection qui je le rappelle n’est pas suffisante pour me faire aimer ce Tomorrow Morning.

    Pour ce qui est de la note, je le redis (encore), il ne s’agit que d’un indicateur du positionnent du disque par rapport à mon environnement du moment. C’est un contrepoids au texte qui manque parfois de subjectivité et/ou de lisibilité. Si je commence à mettre en dessous de la moyenne à tous les disques qui ne possèdent que quelques moments plaisants, il y aura un sacrée écart-type à la fin de l’année :) Je préfère réserver celles-ci aux albums avec lesquels je ne me sens pas (plus) aucune connivence, comme le Klaxons. Là on est plus dans le même cas que le dernier Korn, un disque pas terrible d’un groupe dont pour des raisons historiques, je me sens proche. Et on le sait, je ne suis pas de ceux (à tort surement) qui brulent leurs idoles.

  • Xavier
    26 août 2010
    je ne comprend pas trop le coup de la note, mais après tout ce’st ton blog et ton système de notation. Et c’est clairement préférable d’etre tolérant avec les artistes qui ont compté que de les renier du jour au lendemain parce qu’ils n’ont pas répondu à NOS attentes personnelles…

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Xavier : Je t’explique vite fait pour les notes :)

    En gros le texte se veut plutôt impartial alors que la note est un indicateur du positionnement de l’oeuvre dans mon propre univers.

    C’est un contrepoids en terme de subjectivité : il y a des disques mauvais que je vais attaquer dans la critique alors qu’au fond j’y suis pour des raisons personnelles un peu attaché (c’est le cas du Korn qui va prendre 6 alors que je viens de le trasher).

    C’est un contrepoids en terme de lisibilité : je vais parfois écrire des textes assez imagés ou qui ont un angle d’attaque éloigné du coeur du disque, et la note sert à expliciter le sens avec lequel il faut prendre certains mots. C’est un signe d’engagement, car parfois le lecteur pourrait lire un article et ne même pas savoir à la fin si j’ai aimé ou non l’album.

    Du coup, il peut y avoir parfois un léger décalage entre le texte et la note. Mais du coup ils se complètent en donnant une information qui n’est pas toujours exactement la même.

  • Xavier
    27 août 2010
    d’accord. en règle générale, je ne regarde pas la note mais là le décalage m’avais surpris (plus par rapport à tes commentaires qu’à ton article d’ailleurs)

    « En gros le texte se veut plutôt impartial alors que la note est un indicateur du positionnement de l’oeuvre dans mon propre univers. »
    moi j’aurai eu tendance à faire l’inverse. c’est d’ailleurs pour ca que je ne met pas de note, car je n’ai pas envie de me prendre la tete avec le coté impartial…

  • Xavier
    7 mars 2011
    pour le fun

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