Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

THE KILLER INSIDE ME de Michael Winterbottom

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (1 vote)
4 /10
5,5 /10

Animé par une volonté politique (« Welcome to Sarajevo »), par un besoin de raconter des histoires entre fiction, biographie et documentaire et par l’envie coquine de désarçonner le spectateur (« 9 Songs ») le tout en restant toujours cool et branché (« 24 Hour Party People ») Michael Winterbottom est devenu un cowboy qui tire dans tous les sens sans prendre le soin de viser, et au final beaucoup de balles sont perdues pour peu de cibles touchées. « The Killer Inside Me » souffre de cette incapacité à se poser sur un thème, de cette confusion entre les choix dictés et les choix pensés. D’abord citoyen cartésien et manipulateur qui murit depuis des années une vengeance contre l’homme qui est responsable de la mort de son frère, Lou Ford se transforme en quelques semaines en tueur impassible qui frappe les femmes à mort sans mobile. Sur le papier, une telle évolution peut s’avérer intriguante et susciter des questions sur les thèmes du meurtre comme fruit défendu et de savoir si l’homme tue par nécessité ou s’il s’invente une nécessité pour tuer. Malheureusement le film prend garde à ne jamais mettre les pieds là où il pourrait se laisser déborder par la réflexion et évite soigneusement tout analyse de fond. On pourrait louer le fait que Michael Winterbottom ne rabaisse pas le spectateur en lui livrant de manière trop frontale les clefs, mais la vérité est qu’il ne semble lui-même pas comprendre le pourquoi du comment du comportement du personnage de Jim Thompson. Du coup le film ne tarde pas à s’écrouler sous un déséquilibre pesant : d’un côté l’aspect psychologique qui est laissé à l’abandon à grand coup de mélanges hasardeux entre viol d’enfant, traumatisme sado-masochiste et culpabilité, le tout saupoudré d’une petite dose de folie et de vision délirante de diapositives imaginaires – Rousseau rigole de tout ce pataquès pour quelques claques sur les fesses tandis que les psychiatres s’arrachent les cheveux devant ce puzzle dont les pièces ne concordent pas ; de l’autre une lisibilité trop forte au niveau des intentions secondaires où l’on nous surligne au marqueur rouge que Lou Ford n’a pas le profil de l’assassin et qu’un tueur peut se cacher derrière chaque être humain, derrière voisins, collègues et amis. L’habit ne fait pas le moine, soit.

Parallèlement à ce postulat, « The Killer Inside Me » est sensé fonctionner sur deux soi-disantes scènes de violence froides et ultra-réalistes. S’il n’y a pas matière à trouver cette violence vaine et gratuite, on reste vide face à la terreur : le sang ne se glace pas, Jessica Alba reste inexpressive, la brutalité ne passe que par le visage déformé et jamais par les regards. Il n’y a rien ici qui puisse rappeler le traumatisme de la scène du viol du « Irréversible » de Gaspard Noé, car bien que souhaitant jouer sur le même niveau, Michael Winterbottom évite le plan séquence étouffant et n’affronte pas les pesantes secondes de la destruction. Non si comparaison il devrait y avoir ce serait plus avec la prenante introduction de « Irréversible » et avec la haine d’un Albert Dupontel armé d’un extincteur ; et c’est là qu’on réalise encore mieux les effets en demi-teinte de « The Killer Inside Me ». Ici ce n’est que démonstration qui n’offre même pas le luxe d’être jouissive ou subversive, une sorte de violence en toc qui se focalise sur des gros plans et oublie de prendre de la densité par le contexte. Ainsi l’autre décalage qui ne tarde pas à peser sur le film est celui du traitement de la sexualité face à celui de la violence : un corps sanguinolent, oui ; un corps nu non ! Certes, nous connaissons les clauses contractuelles des acteurs, mais ne fallait-il pas alors porter son choix sur une autre que la fade et pudique Jessica Alba ? Car au fond on se serait bien passé de ces poses lascives et surjouées tirées d’une pub pour un parfum.

Le reste du long métrage n’est qu’ellipses, ambiances convenues et artifice de films indépendants. On s’interroge sur le sens, sur cette expressivité des rapports physiques qui n’arrive pas à ses fins, qui ne choque pas. S’il s’agissait juste de mettre en scène un personnage ignoble tout en lui assurant la sympathie du public, on se dit que le pari va moins loin que la première saison de Dexter.
Finalement, il n’y a que le casting masculin qui fonctionne : Casey Affleck est magnétique, il joue tout en retenue sans jamais viser l’Oscar et génère le doute via ses expressions équitablement dosé entre impression de naïveté et génie manipulateur, tandis qu’en face de lui Elias Koteas habite l’espace et que Bill Pullman n’a besoin de plus de quelques secondes pour dessiner les contours.
Note : 4/10
>> A lire également, la critique de Rob Gordon sur Toujours Raison, la critique de Niko sur la Filmosphère, la critique de Nicolinux, la critique de Fred P sur My Screens et la critique de Alexandre Mathis sur Plan-C
17 commentaires
  • ROD - LE HIBOO
    27 août 2010
    faudrait peut etre que tu commences à arrêter pour cette rentrée de regarder un film de maniere aussi analytique … moi la scene de defoncage de gueule, j’ai juste eu envie de vomir, j’ai eu des suées tellement c’était insoutenable … perso, je n’ai jamais été autant choqué au ciné – et je pensais ne plus l’être depuis la scène d’Hostel quand la fille veut s’arracher son nerf optique à la perceuse.

    le probleme est, je crois, que tu regardes le cinéma avec tellement de recul dans un but d’écrire une chronique que tu oublies de regarder le film, en ne te focalisant que sur des details que tu bloc notes dans ta tete pour mieux écrire un pamphlet et/ou brulot ensuite.

    Désolé, sur ce coup la, je te ne suis pas.

    Ah oui : dans Irreversible, la scene du viol n’est en rien une performance … en revanche, la folie de Dupontel écrasant un visage à l’extincteur, oui.

    Je crois donc que j’ai raison : tu regardes le cinéma d’un point de vue simplement spectateur, sans t’introduire dans un film.

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Rod – Le Hiboo : Oui je vois où tu veux en venir mais contrairement aux apparences, je ne regarde absolument pas les films de manière analytique (ou alors de façon inconsciente). Lorsque je vais au ciné, je ne suis pas du tout dans une posture « quel angle d’attaque vais-je choisir pour ma critique » pour la simple et bonne raison que je ne critique pas tous les films que je vois et que je décide d’écrire dessus qu’à posteriori. De plus, je ne pense pas être dans l’analyse pour l’analyse, dans la recherche des failles ; si tel était le cas, je n’aurais pas tant apprécié Inception qui n’en manque pas :)

    De même je ne prends aucun plaisir à écrire un pamphlet ou un brulot, d’ailleurs l’article reste plutôt factuel et manque d’humour et de rage pour être considéré comme tel. J’essaye juste de rester honnête avec mes idées.

    De toute façon, je ne vois pas ce que je peux écrire d’autre qu’un article avec une posture analytique. Tu es le premier à savoir qu’il existe quasiment autant de blogs musique/ciné & co qu’il y a de lecteurs, du coup, je n’écris que si je pense avoir un soupçon de choses différentes à raconter et que ma vision diverge de ce que j’ai pu lire ailleurs. Sinon autant me taire et ne pas encombrer le net plus qu’il ne l’est (c’est d’autant plus vrai quand j’écris tardivement sur un film et c’est assez logique conséquemment à mes début où j’ouvrais un peu trop ma gueule pour tout et n’importe quoi^^).

    Pour Irréversible, je n’ai pas été très clair, j’en pense comme toi en fait, je voulais justement dire que la scène de The Killer Inside Me se doit d’être comparée à celle de l’extincteur et qu’elle ne souffre pas la comparaison, qu’on est bien loin de la folie de Albert Dupontel.

    Voilou, merci pour ton com :)

    ++

  • Mathieu
    27 août 2010
    Si Michael Winterbottom était un grand cinéaste ça se saurait ;) Je suis d’accord avec ta phrase qui le résume assez bien : « un cowboy qui tire dans tous les sens sans prendre le soin de viser ».

    En tout cas ta chronique confirme l’impression que j’en avais en voyant la bande-annonce, un film en toc avec un Casey Affleck qui joue pas trop mal.

  • Lucien
    27 août 2010
    J’avais beaucoup aimé notamment grâce à un Casey Affleck brillant qui s’impose vraiment comme l’un des plus grands acteurs américains du moment. Après c’est vrai que je n’avais pas réfléchi à l’aspect « psychologie » et que lorsqu’on creuse il n’y a pas grand chose. Pas que tu me ferais changer de point de vue mais pas loin :O

  • Cataras
    27 août 2010
    Personnellement je n’ai pas regarder ce film à des fins analytiques mais j’avoue partager à 200% l’avis de Benjamin. Je trouve même que 4/10 c’est déjà beaucoup !

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Mathieu : Oui c’est un peu un bucheron, mais un bucheron honnête et travailleur. On sent qu’il a l’envie de bien faire (même si ce n’est pas toujours réussi).

    @Lucien : Au moins Casey fait l’unanimité ! Après désolé d’avoir enrayé ton attrait pour le film (non je déconne, c’était le but recherché et je suis ravi que ça ait au moins marché pour une personne^^).

    @Cataras : Ouais j’aurai mieux fait de t’écouter toi plutôt que le JS :)

  • Marien
    27 août 2010
    j’aimerais juste revenir sur cette histoire de scène ultra-violente :
    après avoir été lire des trucs à droite à gauche, je n’arrive toujours pas à comprendre les envolées de beaucoup quant au défonçage de gueule de jessica alba.
    il y a certes une vraie violence dans le sens emploi de la force mais en toute honnêteté aucun ressenti – pour ma part – de dégoût, ou même d’émotion tout court.
    j’ai même eu le ressenti inverse : le même que pour fight club au moment ou jack « casse du beau » en détruisant le visage du blond dans la cave lors d’un fistfight, ou une libération par l’éclatement d’un symbole de pureté, de « beau » institutionnalisé par nos sociétés. pour le coup, j’ai trouvé que jessica alba était parfaite dans son rôle de poupée conne aux grands yeux.
    du coup, le film a quelque peu perdu de sa valeur à mes yeux, non pas parce que je voulais à tout prix voir des litres d’hémoglobine inonder la pièce, mais bien parce que l’effet inverse à celui recherché s’était installé en moi : le mec est un cinglé, certes, mais pas parce que ce qu’il fait est quelque chose que personne n’aurait pensé à faire, mais parce qu’il fait ce que chacun de nous aimerait secrètement faire.
    de façon relative j’insiste quand même (!) n’allez pas me prendre pour un psychopathe.

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Marien : Ouais et puis il y a aussi ce côté surfait avec les bruitages qui en font des tonnes. Mais c’est vrai que dans l’idée la scène arrive trop tôt sans que tu ais le temps de t’attacher au personnage féminin et de souffrir avec lui.

    Bon sinon je t’ai envoyé un mail pour ce soir, on va boire un verre à l’Expérimental. Et plus important, t’as choppé Mafia 2 ? :)

  • Marien
    27 août 2010
    comme dit : ce soir sans moi, j’ai des potes que j’ai pas vu depuis longtemps à la maison.
    mafia 2 j’irai dans l’aprem ou demain. ils m’en ont mis un de côté, donc no stress

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Marien : Ah merde j’avais zappé pour ce soir. Et puis vous vous êtes tous vus hier pendant qu’avec Audrey on mourrait d’ennui dans les embouteillages et à Ikea :) Cool pour Mafia 2 :)

  • Anonymous
    27 août 2010
    J’avais l’impression d’être le seul à ne pas avoir été choqué et à avoir trouvé les scènes de violence particulièrement banales. Ça me rassure de lire ça. Quand je pense que certains disent que c’est le film le plus insoutenable de l’année, ça me fait vraiment sourire. Les gens ont vraiment besoin de s’inventer des émotions.

  • Audrey
    27 août 2010
    @ Marien : Moi je vous suis sur Mafia 2!!! Le 1er étant l’une de mes principales frustrations d’adolescente (ouais bon j’exagère peut être un chouia…).
    On me l’avais offert…mais il ramait trop sur mon PC j’ai jamais pu l’installer!

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Audrey : Euh comment te dire qu’en fait on avait prévu de profiter de ton absence samedi soir et dimanche pour se faire une nuit blanche Mafia 2 et le torcher d’un trait… :)(moi aussi je t’aime mon ange)

  • Audrey
    27 août 2010
    Et ben tant pis j’y jouerai toute seule et puis c’est tout!

  • Benjamin F
    27 août 2010
    @Audrey : Blagues mises à part si tu veux qu’on attende et qu’on le fasse tous les trois y a pas de soucis. Je sens juste que le vieux Marien est impatient et qu’il faudrait d’ores et déjà qu’on cale des dates semaine prochaine :)

  • Thomas
    31 août 2010
    Un peu surpris par ta critique, encore plus par la comparaison avec Irréversible… ce ne sont vraiment pas les mêmes ambitions, ni la même radicalité… TKIM n’ambitionne que d’être un bon petit film de genre, très fidèle au livre qu’il adapte, c’est vraiment le film noir par excellence, sans issue, sans prétention, sans effets de manche…

  • Benjamin F
    31 août 2010
    @Thomas : Le passage sur Irréversible découle d’autres critiques (notamment celle de Rob Gordon) qui comparaient non pas les deux films mais les degrés de malaise générés par leurs deux scènes chocs.

    Sans prétention, rien n’est moins sûr. Quant au sans effets de manche, justement c’est un film qui y a facilement recours pour masquer le fait qu’il n’aurait justement du être qu’un bon petit film de genre :) (ce que j’aurai d’ailleurs préféré)

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