Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

VIERNES – Sinister Devices

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (Aucun vote)
7 /10

L’histoire est bien connue : les rêves adolescents se laissent peu à peu compromettre par la réalité du quotidien, on se dit pour se rassurer (et aussi parce qu’on est encore trop jeune pour ne plus y croire) que l’on consacrera coûte que coûte son temps libre à la création. Puis la fatigue s’avère plus importante que prévue, les membres ne suivent plus, la tête s’affale dans un cocon irréel. La coup de boost que permettait d’antan la bière de fin de journée, suffit à peine à conférer la motivation nécessaire pour réitérer l’opération. C’est cela que Viernes essaye encore de nier : ce quart de siècle qui vient de passer mais qui ne doit pas détruire la conciliation. Certains font du sport, certains se retrouvent hebdomadairement au night-club, chacun a ses habitudes, cette mini-routine qui permet de s’échapper au sein de la plus grande routine. Les floridiens Alberto Hernandez et Sean Moore eux font de la musique, comme ça une fois par semaine, le vendredi lorsque le corollaire du casual Friday leur permet de quitter le travail un peu plus tôt.

On pourrait penser qu’il n’y pas lieu de s’échapper de climats aussi bien viellant que celui de la Floride, mais au contraire c’est quand la chaleur du quotidien endort le plus les sens, que la dream pop se doit d’être la plus rugueuse. On sent chez Viernes la nécessité, l’obligation vitale comme si Robert Fripp venait injecter une bonne dose de psychédélisme dans le rêve (« Regressive Soul Pollution »). On imagine bien d’ailleurs le recours récurrent au Frippertronics.

D’un côté des nappes accueillantes, de l’autre des beats soutenus, au milieu une voix qui répète en boucle « Entire Empire ». On sent qu’il n’y a pas ici des heures et des heures de travail sur le songwriting et sur les structures mais le besoin de produire, le besoin de sortir des chansons même si elles doivent se passer de canevas ; un besoin essentiel au point de considérer la moindre démo (« Ancient Amazon / New Fashion ») comme un cri du cœur qui nécessite d’être publié tel quel. Il en résulte un certain paradoxe, l’impression que le groupe s’évade du quotidien sans calcul mais qu’en même temps le nuage sur lequel il flotte a été testé, contrôlé et certifié (« Honest Parade »). Entre une salve de shoegaze (« Sinister Love ») et l’attaque d’un piano soutenu par des cordes rappelant Field Music (« Faulty Investments »), Viernes reste légèrement plombé par la nécessité du remplissage, par ce travail quotidien qui empêche de se consacrer à la musique, et les titres ambiant acid comme « Liquid Tunnel » ne font pas tout à fait illusion.

Mais au final, grâce à une maîtrise des échos et des réverbérations et via une approche plus organique, Viernes fait penser à un Beach house plein d’aspérités. Imparfait et humain mais toujours ambitieux, « Sinister Devices » regarde son nuage s’enorgueillir de pluie et toiser le monde de sa légèreté pesante.

Note : 7/10

>> « Sinister Devices » est en écoute sur Spotify

14 commentaires
  • Laurent
    30 août 2010
    Critique follement élégante d’un groupe que je ne connais pas. On va jeter une oreille et vérifier si la musique a autant de classe que les mots que tu as posés dessus.

  • Arbobo
    30 août 2010
    j’ai passé une partie du week-end à écouter Viernes, chopé chez Kanine un peu au hasard ^^

    c’est rigolo comme les bons labels passent la main régulièrement, hier 4AD ou matador, aujourd’hui jagjaguwar ou kanine.

  • Mmarsupilami
    30 août 2010
    Dans le ventre mou musical, interchangeable, anecdotique, mais vaut 7 chez toi et 6,3 chez moi : c’est ce que j’appelle le nivellement par le haut!
    :-)

  • Maximilien
    30 août 2010
    Un excellent qui pour le coup aurait mérité les spotlights de la hype.

  • Nathan
    30 août 2010
    Après une première écoute, et en grand adepte de la reverb, je rejoins Mmarsup’.
    Mais la pochette est super belle.

  • Benjamin F
    30 août 2010
    @Laurent : J’ai écrit ce texte il y a plusieurs semaines et je l’avais complètement oublié. Il est un peu classique mais correspond bien à mon ressenti. Encore merci pour tes encouragements réguliers !

    @Arbobo : Oui j’aime également beaucoup le catalogue Kanine, pas beaucoup de groupes transcendants mais un niveau de qualité palier toujours élevé.

  • Benjamin F
    30 août 2010
    @Marsupilami : Oui mais le haut du ventre mou alors, des seconds couteux très bien aiguisés quoi. Effectivement Viernes est trop anecdotique pour rentrer dans ma discothèque mais il n’en reste pas moins un joli disque assez prometteur.

    @Maximilien : Tu sais bien que c’est typiquement le genre de groupe qui m’aurait exaspéré s’il avait s’agit de la dernière sensation hype !!! (je déconne hein, je me moque gentiment de moi même)

    @Nathan : Ne te laisse pas avoir non plus par la première écoute un brin vaporeuse ! :)

  • Mmarsupilami
    30 août 2010
    Ma remarque va plus loin que ça : le ventre mou musical actuel est à un niveau très élevé! Autrement dit, nous nous plaignons continuellement de ne pas voir le grand flash et le truc extraodinaire (qui sort de l’ordinaire). Cela s’explique par le fait que l’ordinaire d’aujourd’hui est très élevé et, d’après moi, il n’a jamais été aussi élevé les dix ou vingt dernières années…

    Bon, certains comprendront que c’est mon côté « bon public »…

  • Laure
    30 août 2010
    Imparfait et humain mais toujours ambitieux, « Sinister Devices » regarde son nuage s’enorgueillir de pluie et toiser le monde de sa légèreté pesante.

    C’est beau quand même

  • Gilles
    30 août 2010
    Très belle chronique! Il est vrai que « Sinister Divices » mérite une attention particulière, tout comme le catalogue de leur label.
    En attendant ton avis sur Eternal Summers, la prochaine sortie de Kanine. ;)

  • Benjamin F
    30 août 2010
    @Mmarsupilami : Oui c’est un peu le paradoxe, de plus en plus de bons disques mais de moins en moins de disques dont on ne pourrait pas se passer.

    @Laure : C’est gentil ça Laure (même si ce n’est pas vraiment ma critique des dernières semaines que je préfère)

    @Gilles : Merci ! Effectivement je suis bien impatient d’écouter le Eternal Summers et si tout se passe bien j’écrirai également dessus !

  • Benoit
    30 août 2010
    album interessant, le genre de chose qui peut peut-être devenir très intéressant sur la longueur si on lui accorde du temps… avec ce petite côte shoegaze + post-rock qui fonctionne bien je trouve.
    Bien ton idée de mettre le lien spotify, ca manquait sur ton blog ;-)

  • Laurent
    30 août 2010
    Bon, oreille jetée, et même si ça se défend dans son registre, je rejoins l’analyse du ventre mou…

  • Benjamin F
    31 août 2010
    @Benoit : Oui c’est aussi ce que je me dis, ça vaut le coup de les suivre dans le futur ces petits gars ! Pour les liens Spotify, j’essaye de les mettre lorsqu’ils sont disponibles mais j’avoue que j’oublie assez aisément cette partie lors de la publication :)

    @Laurent : Yeap, d’ailleurs au fond il s’agit plus d’in article sur le potentiel du groupe que sur la pertinence de Sinister Devices

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