Critique de
Benjamin Fogel
de Playlist Society

WAVVES – King Of The Beach

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Benjamin Fogel (Auteur) Lecteurs (1 vote)
5,5 /10
8,5 /10

Je l’aimais bien mon petit filleul. Avec son père, on avait fait les quatre-cents coups et on n’était pas peu fiers de le surprendre en train de jouer du rock dans la cave avec son pote. Ça nous rappelait notre jeunesse ; c’était sain de se défouler sur sa guitare et de triturer des machines. On savait qu’on devrait le regarder traverser les affres de l’adolescence sans trop pouvoir l’aider, et quitte à se résoudre à le voir prendre de la drogue, on se disait qu’il était profitable que la défonce serve à la création plutôt qu’à arpenter les rues. Oui c’était touchant cette idée que quelque chose reste de génération en génération. Et puis Wavves, c’était un chouette nom. Au même âge, son père et moi étions exactement dans la même situation et ça ne faisait que accentuer cette filiation qui faisait de moi un parrain plus que concerné. Pourtant, on aurait du se méfier quand il s’est mis à crier sur le petit Ryan Ulsh. Au lieu de ça, on a préféré n’y voir que des querelles d’enfants et mon ami n’a même pas répondu au téléphone lorsque les parents de ce dernier ont essayé de le joindre. Après tout, c’était de son âge de picoler outrageusement.

Au lycée il s’était mis à trainer avec deux gosses issus de la middle class, Billy Hayes et Stephen Pope, deux gentils punks californiens assez friqués (enfin disons plus que la moyenne). Il semblait assagi et buvait moins, et vu de loin c’était plutôt une raison de se réjouir. Autant le dire de suite, ce fut un véritable coup de massue lorsqu’il nous annonça qu’il comptait arrêter ses études pour se consacrer à la musique. C’était une chose noble de consacrer tout son temps libre à sa passion et d’y donner le meilleur de soi, c’en était une autre de s’imaginer artiste et de penser qu’on avait le talent nécessaire pour réussir là où tout le monde échouait. Mais bon que pouvions nous rétorquer ? Au final, du talent il en avait vraiment (un peu) à revendre.

Tout ça commença alors à prendre une tournure bien trop sérieuse, avec arrivage en force de gens du « milieu » comme Dennis Herring, un producteur qui avait bossé avec les Throwing Muses et qui connaissait donc la Kristin Hersh dont nous n’avions jamais cessé d’être amoureux. C’était du concret et l’idée qu’il puisse réussir là où nous avions échoué nous aveuglait. Malgré notre bienveillance ou à cause d’elle, en dehors des répétitions, les trois garçons devenaient de plus en plus oisifs. Ils fumaient des joints en glandant devant la télévision, se prélassaient au soleil au bord de grandes piscines, et arpentaient les rues en skate. La musique était devenu un truc qui permettait de patienter jusqu’à la sortie des planches de surf le week-end. Ils devenaient des héros de Brett Easton Ellis et ne disposaient pas du recul nécessaire pour essayer de changer le cap. La jeunesse a ce défaut qu’elle vous fait rapidement croire que vous êtes invincibles, que vous êtes le messie que le monde attend, que vous êtes là pour synthétiser ces deux dernières décennies.

Moins cynique que Snoop Dog, notre Nathan Williams se prenait plus facilement pour le King of the Beach que pour le King of the Bitch. Il mélangeait allègrement ironie infantile et vague à l’âme imaginaire. Il était punk, il faisait du surf, il était apolitique, il se foutait de tout, il était anarchiste, il aimait les guitares qui grondent et les passages catchy. Il était tout, il était rien, il voulait être des choses antagonistes, il y arrivait dans la forme mais pas dans le fond. Sous la fausse rage, on sentait bien sur « Super Soaker » qu’il ne faisait que geindre, qu’il essayait vainement de se rebeller. Etait-ce un appel à l’aide ? Et si oui à qui s’adressait-il ? A son père ? A moi ? A nous ? A eux ?

Combien auront-ils été avant lui à vouloir faire tourner des chansons sur trois accords ? Combien auront battis leur carrière sur cette alternance entre des intros/couplets grattés sur du nylon et des refrains qui laissent parler l’électricité pour mieux se revendiquer générationnels ? La vérité c’est qu’il n’y avait plus de générations, il n’y avait que des suiveurs qui essayaient de réitérer le miracle du doublé Nirvana/Pixies (« Linus Spacehead »). I’m stuck in the sky. I’m never coming down. I’m stuck in the ground. I’m never getting out. Oui telle est la tragédie de notre époque.

Le son était propre, bien présentable. C’était agréable et doucereux. La plage se matérialisait, le vent dispersait des grains de sable. Toute la planète indie rêvait de bikinis, même Stephen Malkmus ne pouvait résister. Vieux comme nouveaux étaient les bienvenus et sur « Mickey Mouse » c’était Panda Bear qui se faisait dignement représenter. Il y avait presque de la rédemption ici dans cette volonté d’offrir un produit fini, varié et goutu, qui faisait également office d’excuse pour les caprices du passé. Cependant vu de notre point de vue d’adulte, nous étions face à un gosse de 20 ans qui commençait ces phrases par quand j’étais jeune en parlant de l’année précédente. Mais le tout étant encore empli des joies qui sont de son âge, on finissait toujours par n’y voir rien de plus que la bonne blague d’un sale garnement qui nous refaisait plus le coup de Green Day que celui des Beach Boys modernes.

Nos femmes nous rassuraient, nous disaient qu’il fallait bien que jeunesse se fasse et qu’il était assez jeune pour rebondir ; et elles avaient probablement raison. Il faut dire que par certains moments, on avait envie de le suivre ce gamin. Chanter bêtement Oh Yeah Baby Say Goodbye n’avait plus rien d’idiot lorsque c’était fait en canon avec les irrésistibles mélodies d’un être si proche. Et puis finalement, Dieu sait que nous avions passé de bons moments à l’époque avec nos potes de Epitaph (« Post Acid »).

Un soir, alors que nous étions venus dîner chez ses parents, notre Nathan Williams jouait de la guitare sur le perron et chantait Green eyes, I’d run away with you / Green eyes, ’cause I’m a fool / I try staying away / I’m just not man enough et avec son aisance, sa légitimité de front, ce petit con m’a ému. Ce n’était pas grand-chose mais pendant un éclair de seconde, j’y ai vraiment cru. Alors je me suis approché de lui, et je lui ai raconté une histoire que son père et moi tenions secrète depuis toujours, une histoire que même sa mère ne connaissait pas, une histoire qui ne finit pas bien. Ca parlait d’un groupe qui s’appelait The Vines, un groupe qui ne voulait pas mélanger les Pixies et les Beach Boys mais qui se voyait comme le successeur de Nirvana et des Beatles. Ca parlait d’eux, ça parlait de nous, et de ceux dont il faut couver le talent si l’on veut qu’il débouche sur mieux que des hymnes consommables.

Note : 5,5/10

>> « King of the beach » est en écoute sur Spotify
>> A lire également,
la critique de Thibault sur Hartzine

14 commentaires
  • Catnatt
    13 août 2010
    Résultat : j’ai lu un tres bon texte et je n’irai pas écouter wavves.

    Impeccable pr démarrer la journée :)

  • Steflevrailuniq
    13 août 2010
    Sinon si c’est tout ce que tu pensais de l’album, tu pouvais aussi l’exprimer en moins de 12 milliards de caractères hein, une ou deux phrases suffisaient… Mais du coup on aurait peut-être aussi remarqué que tu avais pondu une chronique un poil restrictrive… ;)

    Ok ok je suis un peu chafouin parce que j’ai adoré ce disque, ok ok :p

    Enfin moins pour le coup j’aurais préféré démarrer la journée en écoutant cet album plutôt qu’en lisant ce texte… Perso hein…

  • Lucien
    13 août 2010
    Bien accroché pour ma part. C’est sur que c’est pas un disque important mais j’en aurai bien profité tout au long de juillet.

  • Benjamin F
    13 août 2010
    @Catnatt : Pourtant pour le bien être du monde, il aurait mieux fallu l’inverse :)

    @Stephlevrailuniq : Oui t’as raison, d’ailleurs je devrais fermer Playlist et me contenter de Twitter ! C’est tellement plus efficace une chronique en 140 caractères :) A la limite, les mots on s’en fout, il suffirait presque que je mette juste une note. Et… et en fait un profil sur Sens Critique devrait faire l’affaire… Non ? De toute façon qui a du temps à perdre là dessus ? On a déjà pas le temps d’écouter tous les disques qui sortent, alors perdre du temps à lire des textes qui en parlent sans en parler, c’est vraiment useless. (Mais comme j’y prends du plaisir, je crois que je vais continuer encore un peu^^).

    Ok ok je suis un peu chafouin parce que j’ai pas aimé ce disque, ok ok :p

    Après comme je disais à Catnatt, bien heureusement que les gens préfèrent démarrer la journée en écoutant cet album plutôt qu’en lisant ce texte. Loin de moi l’idée qu’une critique d’oeuvre puisse être plus importante qu’une oeuvre.

  • Benjamin F
    13 août 2010
    @Lucien : Bah 5,5 pour un disque pas important avec une durée de vie d’un mois, c’est bien payé non ? :)

  • Laure
    13 août 2010
    Encore un truc surhypé sur lequel je me suis jeté bêtement. C’est lorsque la presse s’enflamme pour ce genre de disque qu’on réalise que l’année est vraiment mauvaise !

  • Regcontrelamachine
    13 août 2010
    Toujours est-il que, cet été, il y a un concours de pochettes hideuses (Best coast, Wavves…) Cette semaine, j’écoute le dernier de Bombay Bicycle Club et Suckers: il y a de bonnes choses dans les 2. La semaine prochaine, ce sera au tour de Admiral Radley et Grasscut

  • Benjamin F
    13 août 2010
    @Laure : Je sais pas s’il y a une vraie enflammade mais c’est sur qu’ils ne sauveront pas non plus le rock :)

    @Regcontrelamachine : Pas aimé le Suckers et il y a effectivement de très bons titres dans Bombay Bicycle Club. J’ai été déçu (forcément) par le Admiral Radley. Sinon le Grasscut gouache, à lire à ce sujet la critique de l’ami Tahiti Raph sur Chro Electro : http://www.chroniqueselectroniques.net/article-grasscut-1-inch-1-2-mile-52249334.html

  • Regcontrelamachine
    13 août 2010
    Je ne sais pas pour Suckers: il y a des titres qui sont à la limite du Kitsch. C’est peut-être ça qui a tendance à me plaire. Que tu me dises que tu as été déçu par Admiral Radley me fait un peu peur. Je l’ai acheté en aveugle. Je te dirai ce que j’en pense…

  • Benjamin F
    13 août 2010
    @Regcontrelamachine : Non mais t’inquiète, ça reste du Jason Lytle, c’est juste qu’on attend toujours forcément plus de ce genre de mec.

  • Mmarsupilami
    13 août 2010
    C’est malin aussi, s’ils avaient acheté un surf-disque, ils auraient fait d’une pierre deux coups. Et tout ça ne serait pas arrivé…

  • Stephane
    15 août 2010
    ouais enfin facile facile monsieur society,

    je ne dis pas que je n’aime pas les longues chroniques, au contraire, je suis le premier à les défendre, et à les trouver toujours plus importantes que la note qui va avec, ne m’emmenez pas sur ce terrain là, je n’ai jamais dit qu’il fallait faire des chroniques en 140 caractères, arrêtons de manipuler les commentaires et reprenons:

    Je trouve personnellement que faire une chronique de 3 pages comme celle-ci avec pour seule et même idée développée « un disque qu’il est pas original pour un sou » c’est effectivement une perte de temps. Il y avait beaucoup d’autres choses à dire sur cet album (dont notamment cet argument là, il est vrai)

    mais du coup en se limitant comme ça, la chronique en perd largement en pertinence. Je veux dire, à part pour les plus cons d’entre tes lecteurs (et ne les sous-estimons pas, il y en a parfois qui en tiennent une sacrée couche, cf les commentaires que tu aimes à compiler dans une page spécialement dédiée), on a COMPRIS que tu trouvais pas cet album RÉVOLUTIONNAIRE. Mais on avait compris quasi dès le premier paragraphe en fait.

    Donc au risque de paraître un poil redondant dans ta redondance, tu nous a quand même tartiné le truc sur une bonne 60aine de lignes… Bon.

    Alors c’est sûr du coup ça servait bien la forme du billet et toute la petite histoire parent-enfant etc. (plutôt assez sympa à lire d’ailleurs en soit), mais quand le fond est là pour servir la forme, je commence à avoir un problème, en fait.

    D’où frustration en plus concernant un disque que j’aime beaucoup (ce qui en rajoute il est vrai), plus que le précédent par exemple qui est différent, et dont il n’est pas fait allusion ici il me semble…

    Bref, voilà, rien de bien grave au final, j’ai l’habitude que ton avis soit radicalement opposé au mien, mais j’ai souvent l’habitude qu’il soit parfaitement argumenté et pertinent… Là par contre bon…

    D’où mon commentaire sur la longueur… Mais qui s’avère la plupart du temps utile, donc oui, s’il te plaît: continue à pondre de longues chroniques.

    merci.

  • Lucien
    16 août 2010
    Enfin j’ai pas l’impression que l’objectif de Benjamin ici était de traiter en long et en large le disque. Ça fait quand même quelques temps que les « critiques » sont ici régulièrement plus des prétextes à histoires. C’est plus de la critique par les sensations que par les mots, et c’est pour ça que j’aime. Stéphane, si tu cherches des critiques plus formelles, il y a pas mal de bons webzines.

    Sinon, plus je l’écoute, plus je le trouve bien, il y a quand même de sacrées singles !

  • Benjamin F
    16 août 2010
    @Mmarsupilami : Lol, tu m’as fait trop rire :)

    @Stéphane : En fait Lucien a déjà partiellement répondu pour moi. Il me semblait implicite qu’il ne s’agissait pas d’une critique « classique » et exhaustive. J’essaye plus de faire passer un ressenti général et je n’analyse nullement les titres un par un. C’est plus un texte lié à Wavves qu’une critique en bonne et due forme de l’album en question. Après je comprends bien que ce n’est pas ce que tu venais chercher, mais j’ai besoin de parler des disques ainsi. Le décortiquage classique, s’il est parfois nécessaire, finit toujours par m’étouffer. Playlist Society reste mon espace d’écriture, c’est surement dommageable par rapport à la rigueur critique mais ça ne saurait être autrement.

    De plus, même si comme je le disais le format du texte ne s’y prête pas, mes arguments ne se limitent pas à « un disque qu’il est pas original pour un sou ». Il s’agit bien plus de la question de la mise en perspective et de l’échec dans sa capacité à créer quelque chose de générationnel qu’un simple problème de manque d’originalité (facteur qui n’empêche d’ailleurs jamais de sortir des grands disques). Plein d’autres points sont ici abordés : la fausse rage, la mélancolie forcée, le manque de recul, les erreurs d’écritures de jeunesse… ainsi que les nombreux aspects positifs de ce disque (euh à aucun moment il me semble que je laisse suggérer qu’il s’agit d’une bouse) comme son immédiateté, son songwriting ensoleillé et le fait qu’on puisse s’en sortir proche. Enfin bon je vais pas expliciter mes métaphores qui étaient déjà un peu grossières et pas très fines :p

    Mais juste, je fais allusion par exemple au précédent quand je dis « Ça nous rappelait notre jeunesse ; c’était sain de se défouler sur sa guitare et de triturer des machines », il s’agit des débuts, du home-studio de l’époque où Wavves bidouillait dans son coin, pas toujours brillamment mais avec pureté.

    Pour conclure, le problème est bien là : « quand le fond est là pour servir la forme, je commence à avoir un problème, en fait ». Oui ce que je fais ici est surement déconnecté des envies de beaucoup de gens qui veulent lire une argumentation formelle, mais c’est une de mes manières de parler des disques et au final le résultat me semble tout a fait aussi pertinent dans le sens où le texte fait dessine vraiment un portrait du disque.

    Donc voilà je peux pas te promettre de te satisfaire mieux la prochaine fois :)

    @Lucien : Oui j’aurai pu le résumer comme ça aussi :)

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