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Imaginons une carte, celle du Mozambique par exemple. Imaginons sur cette carte des points de rencontre avec la musique locale. Promenez-vous dans ce texte selon votre envie grâce à Streetinterview qui le co-publie ici. Bon voyage !

Beira, Grande Hotel, 10h23

L’homme que je désirais rencontrer se tenait entre deux colonnes, rongées par le temps, dans l’avant-court de ce vieil hôtel abandonné. Il portait un t-shirt qui avait vu des temps meilleurs, un bermuda rapiécé et était pieds nus. Le Grande Hotel de Beira est certainement le dernier endroit au monde à visiter pour commencer un voyage musical. En temps habituel, nul ne se soucierait de parler de la musique traditionnelle du Mozambique. A peine sait-on localiser ce pays sur le continent africain ; tout juste savons-nous qu’il sort d’une guerre civile de seize ans. De même, nous ne doutons guère que les portugais partirent de ce pays la queue entre les jambes, mis à la porte bien proprement par un peuple qui mit entre parenthèses ses dissensions internes pour acquérir son indépendance.

Benito s’extraya de l’ombre du porche improvisé, il m’avait reconnu et me sourit. Le Grande Hotel fut l’hôtel le plus chic de Beira avant de devenir le plus gros squatt africain. Aujourd’hui, près de 800 familles s’y entassent, sans eau courante mais avec de l’électricité, fournie par un panneau solaire. Le système D prévaut à tous les étages et pourtant même, dans ces conditions les plus précaires, le sourire des habitants croisés dans les couloirs réchauffe plus que le soleil de la Côte d’Azur.

A peine arrivé sur le sol de Mozambique, mon premier souhait avait été de rencontrer Benito.
Recommandé par un ami commun qui vivait 60% de son temps au Mozambique, il m’avait vanté les talents de ce musicien qui fabriquait ses propres instruments. Il m’avait tout raconté sur lui, ses conditions de vie et son sens de la débrouille.

Benito n’avait donc pas l’intention de me faire écouter le dernier groupe à la mode mais de me montrer sa collection d’instruments traditionnels. En tant qu’accompagnateur, il m’emmènerait plus tard à Maputo, la capitale, au sud du pays. Nous nous lançons dans une conversation à bâtons rompus ; je parle l’espagnol comme une vache anglaise et ce n’est pas simple de se faire comprendre dans ces conditions. La passion de Benito est de fabriquer, dans son studio d’infortune, ces instruments en bois qui servent dans les orchestres traditionnels de Mozambique. Il m’explique, en me montrant une sorte de radeau flottant, que cet étrange xylophone est un des plus populaires dans son pays avec le Malimba, autre instrument qui a la particularité d’utiliser sa propre masse comme caisse de résonance. Le xylophone, appelé ici timbila, peut avoir différentes tailles et être construits avec certains types de bois. Un orchestre peut donc être composé uniquement de plusieurs de ces instruments. Le timbila est originaire du sud du pays, de la province Inhambane et est associé à l’ethnie Chopi. Benito me précise que les Chopi conçoivent l’éducation de leurs enfants en les intégrant très jeunes dans leurs orchestres. Ainsi se côtoient dans un même orchestre le grand-père et son dernier petit-fils, ce dernier jouant sur un timbila adapté à son âge et à sa maîtrise de l’instrument.

Benito me raconte que les courants musicaux qui traversent son pays sont délimités par la vallée du fleuve Zambèze, à savoir le nord et le sud du Mozambique. Pour résumer brièvement et simplement, le nord est influencé par le monde arabe, le sud par la culture swahilie… Ajoutons à cela l’influence du Portugal et nous touchons à peine du doigt la richesse musicale de ce pays.

Beira, la plage du Beira Club, Palacios dos Casamentos 15h30.

La journée se passe tranquillement. Benito me fait le tour du propriétaire : ici une radio qui grésille, là des enfants jouant autour d’un puit qui fait office de point de rationnement pour les familles du Grande Hotel et dehors à l’entrée, ces petites échoppes qui vendent tout et n’importe quoi.

Nous sortons dans Beira, pour visiter le port. Nous traversons la ville par le nord-ouest et je photographie dans ma mémoire, les couleurs, le style colonial de l’architecture portugaise et enregistre tout autant les différents sons de cette belle ville, meurtrie par l’histoire et par la nature, dans sa chair et son âme : chaque pierre, chaque coin de rue et chaque façade portent encore les stigmates de la grande crue de 2000 qui la ravagea.

Cette promenade d’un autre âge prit fin lorsque nous revenâmes tranquillement vers le Grande Hotel, mais nous bifurquâmes vers la plage du Beira Club pour y passer le reste de l’après-midi. Des pêcheurs y réparaient leurs embarcations et leurs filets : toujours ces radios qui grésillent, un pêcheur esquisse un pas de danse et me voilà à l’interroger sur la musique qu’il écoute. En fait de radio, il passait une vieille K7 sur un vieux combi. Il me répondit en mangeant la moitié des mots qu’il écoutait Dilon Djindji, la légende du Marrabenta. Ce fut comme si j’avais appuyé sur un bouton, car Benito se lança alors dans une dithyrambique description dudit roi du Marrabenta.

Le père du genre musical le plus populaire du Mozambique était surnommé, entre autres,  “l’homme aux cent histoires”. Il commença sa carrière musicale en 1939 à l’âge de 12 ans, en construisant une guitare à 3 cordes et en jouant sur scène avec. S’essayant à plusieurs genres, il commença à expérimenter ce qui deviendra plus tard le Marrabenta, la musique urbaine la plus
populaire du Mozambique. Il développa un jeu de guitare particulier qui fut plus tard imiter par nombres d’artistes. Mais, même s’il devint populaire dans son pays, il ne vécut jamais réellement de sa musique. Dans les années 50, il devint mineur et travailla dans le pays voisin, l’Afrique du Sud, revint dans les années 60 à la ferme coopérative de son village, se maria, eut huit enfants…. et enfin créa son premier groupe, Estrela De Marracuene. Il n’enregistra son premier 45 tours qu’en 1973 et ce, malgré les nombreuses tournées et son incroyable popularité, surtout auprès de la gente féminine.

Benito termina son histoire par un “Mais tu en sauras plus demain quand nous irons à Maputo.”

Beira, la plage du Beira Club, Palacios dos Casamentos 21h.

Nous avons passé le début de la soirée sur cette belle plage. Un repas d’infortune, avec les quelques pêcheurs présents et Benito, s’organise ; un petit feu de camp flamboie, quelques canettes de bière font leur apparition comme par miracle, les odeurs des poissons qui grillent embaument rapidement l’atmosphère ; Benito s’éclipse avec un des pêcheurs et revient une dizaine de minutes plus tard avec quelques uns de ses instruments. Face à l’Océan Indien, au moment où une légère brise se lève,  j’ai le droit à un petit concert improvisé de malimbas et de timbilas. La vie est parfois si merveilleusement simple.

Quelque part entre Beira et Maputo, vers 6h30 du matin

Avez-vous déjà été réveillé par les boulangers ? Non, pas par l’odeur alléché du pain, mais par leurs chants. Oui, au Mozambique, les boulangers chantent au petit matin et ainsi, vous êtes réveillé au rythme du pétrin. Touchant, amusant et à la fois surréaliste.

La route étant longue entre Beira et Maputo – 8h à 9h de voiture sans incidents – je profite du paysage, m’endors parfois et essaie d’en savoir plus auprès de Benito sur son pays. N’aimant guère les guides touristiques, je m’en réfère toujours aux locaux pour qu’ils me racontent leur pays, leur vision, leur histoire. Leur musique n’étant qu’un reflet à peine déformé de leur quotidien, c’est à mes yeux et mes oreilles, le meilleur guide touristique qui soit.

Terre des paradoxes, le Mozambique se caractérise par une absence totale de culture nationale et pour cause, la guerre civile a profondément et durablement marqué les esprits. Et même si le gouvernement tente d’effacer ce manque, la jeunesse en est réduite à composer entre les traditions ethniques, l’héritage portugais et les influences externes. Lorsque nous arrivons enfin à Maputo, je suis frappé par l’apparente grandeur de la ville. A mi-chemin entre la ruralité et l’ancienne majesté de l’architecture coloniale de son ancien occupant, la capitale du Mozambique ne ressemble à aucune autre ville que j’ai pu visiter jusqu’à présent… Elle me donne une vague idée de ce que peut être une ville importante en voie de développement, une ville qui ne néglige en rien son passé historique et même le valorise. Et pour cause, elle fut fondée par l’ancien occupant portugais et porta longtemps le nom du navigateur qui la découvrit, Lourenço Marques.

Maputo, centre-ville, 11h45

Bénito m’emmène au centre-ville. Nous empruntons de larges avenues, bordées d’acacias qui nous accueillent dans leur ombre bien rafraîchissante en cette chaude journée. Je me sens un bref instant en parfaite communion avec cet endroit. L’endroit où me mène Bénito n’est autre qu’un magasin d’instruments de musique, il veut me faire rencontrer son gérant, véritable encyclopédie vivante de la musique actuelle et traditionnelle du Mozambique.

“Alors, mon mot, c’est la rencontre, la rencontre musicale. Ce moment si précieux où quand un musicien rencontre son public dans un échange muet. Quelque chose se passe à ce moment précis qui relève de l’alchimie. On se souvient toujours de ce moment, même lorsque nos chemins se séparent.” Je lui glisse malicieusement qu’il me décrit une rencontre amoureuse. Il rit en me répondant que la musique est une rencontre amoureuse qui peut vite devenir passionnelle. Il me cita en exemple ce nom qui traversa et imprégna mon séjour, Dilon Djindji. Je ne pus qu’acquiescer. Tout en discutant, il me fit le tour de son magasin, véritable caverne d’Ali Baba pour musiciens en mal d’instruments. Il y avait de tout, les instruments traditionnels côtoyaient les guitares électriques et autres synthétiseurs. Devant mon regard étonné, il me confia que la musique urbaine actuelle du Mozambique puisait sa créativité, non pas dans la musique tribale, mais dans les influences externes. Outre le Hip-Hop, les jeunes artistes samplent le zouk et le passada sur leurs ordinateurs et produisent ainsi leurs propres musiques. Pendant longtemps, Il n’y a pas eu, à proprement parler,  de véritables studios d’enregistrement à Maputo. Les artistes étaient donc obligés de s’exiler soit au Portugal, soit au Royaume-Uni, soit en Afrique du Sud. Paradoxalement, les locaux ont toujours mieux vendu leurs productions dans ces pays qu’au Mozambique. Seul le groupe mythique Ghorwane, qui a réussit la fusion entre l’afropop et le marrabenta, semble tirer son épingle du jeu à l’échelle nationale. Mais ce groupe au message politique bien senti paya souvent un lourd tribu : ses principaux leaders moururent assassinés, d’abord Jose Alage en 1993, puis l’âme du groupe Pedro Langa en 2001. A l’instar de certains groupes de l’Europe de l’Est communiste, être musicien et opposant au régime pouvait se révéler dangereux.

Les tensions s’étant apparemment calmées, Ghorwane met désormais sa renommée au service de la culture de son pays en finançant un lieu des cultures urbaines : expos, studio d’enregistrement, salle de cinéma. Des initiatives naissent et meurent mais on retiendra que dans ce pays ravagé par ces seize années de guerre civile, la musique intergénérationnelle n’est pas une vaine idée : des groupes comme Mabulu invitant  les jeunes de culture hip hop à se joindre aux vieux briscards du marrabenta augurent ce que pourrait être l’avenir de ce jeune pays : un immense terrain de jeux sonores.

En écoutant Juan, je me dis, à cet instant précis, que le jour où le Mozambique se réveillera (et toute l’Afrique), nos pauvres musiques occidentales plieront, incapables de digérer ce que ce pays (et ce continent) aura à offrir à nos oreilles saturées de sons. Utopie ? Chimère ? Naïveté du bon blanc ? La répartition de la richesse entre le Nord et le Sud commencera par une révolution musicale : les prochains courants musicaux naîtront ici sur ce continent. Pas ailleurs.

Maputo, en face de l’Hôtel de Ville, 16h

Avec Juan et Benito, nous prenons place sous un de ces immenses acacias, à quelques mètres de l’Hôtel de Ville, qui en impose avec son architecture. Le bâtiment me fait l’effet d’un caillou planté au milieu de nulle part, sur lequel les architectes portugais se sont exercés. Il fait chaud, terriblement chaud mais nous continuons notre discussion. Juan me demande si, à tout hasard, j’ai l’intention de pousser mon voyage jusqu’à l’extrême nord du Mozambique. Je lui réponds par la négative, je me contenterai du Sud. Le Nord viendra un jour, peut-être. Je suis bien conscient que ces deux semaines au Mozambique ne sont pas suffisantes. J’ai appréhendé sa culture musicale que trop superficiellement : en restant plus longtemps, je suis persuadé que des musiciens me raconteraient mille et une histoires, mille et un contes musicaux.

Le Nord, donc.

Le Nord et son Ile du Mozambique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il ne serait guère intéressant que je me transforme en guide touristique et donc je ne parlerai pas des traditions Tufo et Mafue, chantées uniquement par les femmes. Non, il est temps de refermer cette page pour mieux savourer mes derniers instants dans ce pays. Les timbalas m’accompagnent, l’Océan Indien est toujours en face de moi, je déguste de délicieux papayes et le nouveau genre musical à la mode, le pandza, un genre hybride né de la rencontre du ragga et du marrabenta accompagne mes dernières minutes sur le sol mozambiquais. Pour quelques instants encore, j’oublie mon identité occidentale.

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https://www.youtube.com/watch?v=FdN98Y08ceY