Critique de
Nathan Fournier
de Brainfeeders & Mindfuckers

BLU & EXILE – Give Me My Flowers While I Can Smell Them

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Nathan Fournier (Auteur) Lecteurs (1 vote)
9 /10
8 /10

Dans la grande architecture du hip hop, il y a l’art lui-même, la créativité, l’inventivité. Mais il y a aussi les fondations. Le rap, c’est aussi un côté pratique et terre-à-terre, des bases solides pour asseoir le flow. La brique du hip hop, c’est le sample. C’est détourner un standard, une grande chanson, un détail d’un titre pour reconstruire la musique, en faire une ossature solide et nouvelle, sur laquelle le MC viendra déposer ses mots. Le maçon de ces constructions, c’est le DJ, le mec derrière les platines. Le véritable architecte, c’est lui. Il est le beatmaker, celui qui conçoit, qui pense et qui offrira le cadre idéal aux déclamations des autres.

Bien sûr, l’originalité prime toujours. Sinon, il suffirait de balancer un beat à 120, une petite ligne de basse tirée d’un classique du funk, quelques détails de production, et avec un bon MC, vous avez un titre correct. Le rap, au final, c’est qu’un gimmick, c’est les synthés kitsch et jouissifs de Grandmaster Flash, et la simplicité assumée des instrus de DJ Yella pour le NWA. L’originalité, à l’époque, elle était ailleurs. Elle était dans le discours, la haine de chaque mot, les insultes et le style. Le sample, c’était juste un beau tapis pour que d’autres brillent. Le DJ est dans l’ombre. Bien vite, il fait bon de se démarquer, d’aller chercher ses samples ailleurs que sur les vinyles de soul et de funk. Nas va te chercher Beethoven, Immortal Technique la bande originale de Love Story, Orishas qui reprend Compay Segundo et The Roots, l’année dernière, ont ramené Joanna Newsom. Le sample est devenu critère de qualité et d’inventivité. Au point qu’on regrette et critique le recours simplicité. Kanye et Jay-Z qui ressortent leur Otis Redding, c’est fuir la difficulté pour ces deux avant-gardistes.

Mais, reconsidérons le sample, cette bribe de son diluvien qu’on réutilise, ces vinyles dont on use les sillons jusqu’à épuisement. Il faut y voir plus qu’un hommage aux grands anciens. C’est à la fois un moyen de se démarquer des autres, de montrer sa dextérité derrière les platines, mais c’est surtout l’éternelle histoire de la musique. Le sample, c’est la nouvelle forme de la folk song, cette chanson gravée dans l’éternité que les songwriters reprennent. Chaque interprétation est différente. Ces chansons sont éternellement envie parce qu’il y a des chanteurs pour les chanter. Ces chansons sont immortelles, c’est Joan Baez qui dit que « Silver Dagger » est une vieille chanson de Dylan. Alors qu’elle date de 1907. Le sample est maintenant profondément incrusté dans l’histoire de la musique américaine. Et sampler une chanson déjà utilisée par un autre DJ n’a rien du manque d’inventivité, c’est juste puiser dans les ressources de la musique américaine, comme les folk singers le faisaient dans les années 30.

Pas étonnant de voir Raekwon enfin sampler le « Inner City Blues » de Marvin Gaye (la meilleure ligne de basse du monde) sur son dernier EP. Même s’il le fait discrètement, l’espace de deux mesures, le clin d’œil est appuyé, il retourne aux racines américaines du funk et de la soul, aux grands espaces du groove de maître Gaye et des sires du funk. La course au sample s’est arrêté, parce qu’il ne s’agit plus de se démarquer des autres, mais de construire une maison solide, faite des bases indispensables du hip hop : rythme et groove. La rage, la haine et la classe viennent seulement après.

Le sample est au centre du travail d’Exile, sur Give Me My Flowers While I Can Smell Them. Le beatmaker va creuser la culture US au plus profond. Il en ressort Tom Waits, le générique de Mister Rogers’ Neighborhood, l’arbre de Noël des Supremes, les Fugees, sans complexe. Les samples sont en plein jour. Les voix restent tout au long des morceaux. Les parties volées ici et là s’intègrent alors parfaitement, et le travail de Blu & Exile devient juste une interprétation de plus d’un standard. Ils perpétuent la tradition de la folk song comme rarement dans le hip hop. Rendre hommage plutôt que s’approprier et cacher. Revendiquer ses influences, sa culture, d’où on vient, sans l’enrober d’une classe fantasmée, des pourtours sexistes et des bagues en platine.

Give Me My Flowers While I Can Smell Them a été enregistré en 2008 et 2009, sans véritable intention d’en faire quelque chose. Juste pour mettre du son sur une amitié entre deux hommes. Il est à peine produit et masterisé, ce sont justes les titres comme ils étaient sur le moment. Give Me My Flowers While I Can Smell Them s’apparente aux Basement Tapes de Dylan. C’est un coup de chapeau à l’Amérique et ses chansons qui n’aurait jamais dû voir le jour. Mais on le prend comme il est, avec sa spontanéité et son envie, sa grâce et sa foi. Dylan avait enregistré dans sa cave avec The Band, pour tuer le temps, des vieilles chansons traditionnelles. Blu & Exile se font plaisir sur les samples les plus faciles du monde. Ils se contentent du plus simple : un sample, un beat, un flow. Et le résultat est simplement ce qu’on a entendu de mieux en rap depuis une paye. Voilà les Basement Tapes du hip hop, une œuvre déjà incontournable, parce qu’elle dépasse simplement le cadre du rap, et l’ancre un peu plus dans la musique américaine.

12 commentaires
  • Catnatt
    9 janvier 2012
    Ca me fait carrément envie pr ce que j’en ai entendu sur youtube (Ce serait bien de rajouter un morceau d’ailleurs à ta chronique, sans musique, c’est un peu aride)

    Par contre, je veux bien l’acheter encore faut il savoir où ^^ (pas sur itunes, pas sur emusic)

  • Nathan
    9 janvier 2012
    Ajouté le morceau ! Et pour l’acheter, il est sur bandcamp (mieux qu’itunes et emusic pour sûr) : http://bisforcookieandapplebaums.bandcamp.com/album/give-me-my-flowers-while-i-can-smell-them

  • Mmarsupilami Note
    9 janvier 2012
    8 /10
    Mais néanmoins un peu cher, trouve-je, même sur Bandcamp! 15 dollars…
    ;-D

  • Mmarsupilami Note
    9 janvier 2012
    8 /10
    Mais néanmoins bien d’accord avec la recommandation…

  • Arbobo
    9 janvier 2012
    j’ai pas écouté le disque mais on est en désaccord sur pas mal de choses que tu dis du rap et du groove ^^

    les grands espaces du funk, alors que c’est une musique essentiellement urbaine dans un pays qui, effectivement, accorde dans son histoire une place considérable aux grands espaces, ça me parait une phrase assez étrange,

    pas surprenant du coup qu’à ses débuts le rap ait puisé dans le funk et la soul, puisqu’il était lui-même une musique foncièrement urbaine (alors que les sound systems jamaïcains ne l’étaient pas spécialement, eux)

    mais j’aime bien ce que tu dis du sample comme nouvelle forme des « traditionnels » (plus que des folk songs, mais aujourd’hui on dirait que je suis décidé à t’emmerder sur les mots, désolé ^^)

  • Arbobo
    9 janvier 2012
    j’ajoute quand même que tu m’as donné envie d’écouter ce disque, hein, faut pas croire :-)

  • Ed Loxapac
    9 janvier 2012
    Je trouve pour ma part que tu t’enflammes un peu sur la note, même beaucoup à vrai dire. Exile a certes un sacré talent et arrive bien à transposer sa folie douce à son son. Ses lives, comme ses albums sont de plus en plus les fruits de bidouillages qu’on faisait déjà il y a dix ans, avec certes un matériel moins élaboré. Et puis je vois franchement pas l’intérêt d’acheter un album comme ça (en digital en plus) quand on peut encore s’offrir Since I Was Left You de Avalanches ou Music To Make Love To Your Old Lady By par un des avatars de Dan the Automator.

  • Catnatt
    9 janvier 2012
    Heu…
    Faudra m’expliquer le rapport avec The Avalanches que j’assimile à de la pop ou à de la dance electro et blu & exile…

    Quant à l’éternelle discussion « digital » versus vinyle… #SOUPIR

    Gros le soupir

  • Ed Loxapac
    9 janvier 2012
    Entretenir la dématérialisation, c’est mal. Mais ouais, vaut mieux pas en parler je crois, la génération shuffle/apple a pris le dessus, n’en déplaise aux aigris comme moi. Sinon l’album de The Avalanches est définitivement un album de hip-hop (de blancs c’est vrai) et idolâtre le « tout en sample ». Désolé mais le dernier Blu & Exile, je trouve ça trop cheap.

  • Catnatt
    9 janvier 2012
    « Entretenir la dématérialisation, c’est mal »

    Mais ça veut dire quoi cette phrase ? non mais ss déconner ?!

    J’ai basculé dans la dématérialisation le jour où mon ex-mari a foutu l’intégralité de mes affaires à la poubelle: cds et vyniles depuis mes 14 ans (et j’en avais 32), tous mes livres, la totalité de mes journaux intimes, etc.. Alors en ce qui me concerne, je suis la plus fervente partisane de la dématérialisation et du ménage par le vide très régulièrement.

    Pour moi The Avalanches n’est absolument pas un album de hip hop même si je crois comprendre pourquoi tu en parles de la sorte. Mais l’usage du sample ne fait pas le hip hop pour autant. Enfin pour moi.

    Ceci étant, je suis une profane et je vais rester à ma place.

  • Ed Loxapac
    9 janvier 2012
    C’est une option. :)

  • Dom Tr
    24 janvier 2012
    Le peuple doit savoir: OK, Blu et Exile c’est sympa. Mais bon, sérieusement, c’est anecdotique comme album. Ça fait 20 ans qu’on entend ça… Alors que pris séparément, les 2 ont des choses intéressantes à dire. Blu est un rappeur pas mauvais, Exile un bon producteur avec une longue carrière. Mais ensemble je trouve ça d’un mou, d’un consensuel…

    Leur meilleur disque, c’était sûrement leur tout premier, « Below The Heavens » en 2007. Et encore, c’était pas fou fou non plus.

    Sinon Blu a signé chez Warner et a sorti un disque l’année dernière, « NoYork! ». Hé ben c’est assez décevant et chiant. Pourtant y’avait du très beau monde à la prod. à ses côtés… Hormis ‘Ronald Morgan’, sur une prod. folle de Madlib et un feat. dinguodingue du humble magnificent Edan. Grand morceau.

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