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Once Upon a Time… in Hollywood : 69, année traumatique

L'article initialement publié le 3 juin, à l'occasion de la présentation du film le mardi 21 mai en compétition au festival de Cannes 2019, est présentée ici dans une nouvelle version.

Par Damien Leblanc, le 14-08-2019
Cinéma et Séries

Projeté en compétition au 72ème Festival de Cannes plus de deux mois avant sa sortie en salles, le neuvième film de Quentin Tarantino (dixième si l’on considère Kill Bill 1 et 2 comme deux films distincts) était attendu au tournant. Ce Once Upon a Timein Hollywood, dont le récit se situe en 1969, semblait annoncer une épique description de la grande mutation culturelle et politique qui a saisi les États-Unis il y a pile cinquante ans. L’été 1969 fut en effet celui de La Horde sauvage, d’Easy Rider ou de Macadam Cowboy, films qui marquèrent pour Hollywood la fin d’une époque et l’entrée dans un cinéma plus sombre et désenchanté. Et si le mois d’août 1969 engendra le Festival de Woodstock, il vit aussi une semaine auparavant le sauvage assassinat à Los Angeles de l’actrice Sharon Tate par la Manson Family, pic de violence cauchemardesque qui mit fin à l’insouciance des fêtes californiennes et commença à faire vaciller l’utopie hippie. La promotion de Once Upon a Timein Hollywood avait de fait annoncé que Sharon Tate serait représentée à l’écran (sous les traits de Margot Robbie) et que les évènements sanglants d’août 1969 seraient traités.

Quentin Tarantino orchestre une lente déambulation à travers les états d’âme de ses protagonistes

Les deux personnages principaux sont néanmoins ici les fictifs Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), acteur de séries télé réalisant qu’il est en train de devenir dangereusement ringard, et Cliff Booth (Brad Pitt), cascadeur mis sur la touche et employé par Rick comme chauffeur et confident. Ce qui frappe rapidement ici est la façon dont Quentin Tarantino orchestre une lente déambulation à travers les états d’âme de ses protagonistes sans offrir d’emblée un fil narratif limpide. Le rythme, proche en cela d’un film comme Jackie Brown, prend la forme d’une errance mentale mêlant la molle dépression de Rick – qui doute de ses talents de comédien et de son avenir dans l’industrie – à l’impassibilité patibulaire de Cliff – bagarreur en apparence cool sur qui plane pourtant l’ombre d’un meurtre conjugal. Comme il le dit lui-même, Cliff essaie d’être un bon ami mais on sent que le salut de Rick nécessite avant tout un profond travail intérieur. Car dans ce Los Angeles de début 1969 (le film commence en février), le lien social paraît déjà fragilisé et la confiance dans la collectivité entamée. Cliff, cow-boy solitaire accusé de diffuser de “mauvaises ondes” sur les plateaux, répare certes une antenne comme pour rétablir la communication entre les individus mais les longs trajets en voiture qu’il effectue donnent surtout un aperçu de la distance qui sépare les différents points de la ville, de la barrière érigée entre les communautés (“Ne pleure pas devant les Mexicains”, “Enfoirés de hippies”, entend-on de la bouche des deux comparses) et du fossé qui subsiste entre les rêves de gloire hollywoodienne et une réalité plus marginale qui pousse Cliff à vivre seul dans sa caravane avec son chien.

À ces deux trajectoires vient s’ajouter celle de Sharon Tate, dont on entraperçoit des bribes de vie. Bien qu’elle se trouve avec son époux Roman Polanski du côté des artistes qui ont le vent en poupe, ses journées semblent avoir quelque chose de légèrement répétitif. Et le récit de Once Upon a Timein Hollywood se révèle alors progressivement être la description de trois solitudes et la mise en parallèle de trois existences en proie à la stagnation : Rick, qui fait du surplace dans ses feuilletons télé et éprouve les pires difficultés à élever ses ambitions et à vaincre son alcoolisme ; Cliff, éloigné des tournages à cause d’un passé suspect et d’un tempérament brutal qui lui collent à la peau et font de lui un pestiféré; Sharon, dont la carrière est en pleine ascension mais dont le spectateur sait pertinemment qu’elle n’a pas survécu à l’année 1969 et qu’elle est condamnée à rester prisonnière d’une époque l’ayant liée pour toujours à une des plus célèbres affaires criminelles américaines.

Si Quentin Tarantino ressuscite ce Hollywood passé par de multiples détails visuels et une brillante direction artistique, son portrait de 1969 s’avère donc nimbé d’une certaine tristesse… jusqu’au moment où le cinéaste met enfin ses personnages au contact d’expériences inattendues. Le déclic va opérer pour chacun au moyen d’une ouverture de porte et d’un franchissement de seuil au terme d’un interminable dimanche faisant office de vaste tunnel introspectif. Pour Rick Dalton, le sursaut a lieu lors du fastidieux tournage d’un western où il surmonte au bout de l’effort les blocages qui le paralysaient. Pour Cliff Booth, il s’agit d’oser braver les interdictions d’une bande de hippies qui lui déconseillent fortement de franchir l’entrée d’une cabane au bout de laquelle il pense trouver des réponses. Pour Sharon Tate, l’épreuve consiste à se décider à entrer à l’intérieur d’une salle de cinéma où est projeté The Wrecking Crew (Matt Helm règle son comte), film de Phil Karlson dans lequel elle joue. En se voyant ainsi sur grand écran et en entendant la satisfaction du public , l’actrice-spectatrice est parcourue d’un intense frisson et se retrouve au centre d’un beau jeu de miroirs. Comme si les sensations les plus vibrantes ne pouvaient décidément provenir que des interactions crées par les images de cinéma.

Lui-même inquiet à l’idée de rester prisonnier de sa propre caricature, Tarantino crée de fascinants allers-retours entre le réel et la fiction

Mettant en mouvement l’angoisse de l’engourdissement qui menaçait ses trois héros, Quentin Tarantino (sans doute lui-même inquiet à l’idée de rester prisonnier de sa propre caricature) crée de fascinants allers-retours entre le réel et la fiction. Car tandis que Rick a versé de vraies larmes sur un plateau de tournage censé être un lieu d’artifice et que Sharon a pu constater les effets concrets que provoque en salle un film dont elle a participé au processus de fabrication industrielle, Cliff est lui invité au Spahn Ranch, ancien décor de cinéma où furent tournés des films comme Duel au soleil et des séries comme Bonanza, désormais investi par la Manson Family. Le cascadeur, éternelle doublure de Rick, se confronte alors à la véritable histoire américaine et à des faits réels (le propriétaire aveugle du ranch ayant effectivement autorisé Charles Manson et ses sbires à occuper les lieux) mais sur ce champ de ruines cinématographiques où Tarantino fait patiemment monter le suspense, l’artifice paraît encore plus prégnant que dans les séquences précédentes où Rick et Sharon convoquaient pourtant la fabrication et l’illusion. Ce vertigineux brouillage entre le faux et le vrai qui voit Rick tabasser un hippie fait basculer les apparences de décontraction ludique vers la violence sanglante et les mirages de l’harmonie vers l’affrontement barbare.

Une fois que Once Upon a Timein Hollywood a transformé la déambulation initiale en réveil sensitif tangible, Quentin Tarantino peut aborder avec détermination le dernier acte. Il résulte d’une césure narrative et d’une ellipse de six mois, qui font songer aux constructions en deux temps de Kill Bill ou Boulevard de la mort. Mais cette partie conclusive est ici plus courte et constitue une parenthèse encapsulée par la chanson des Rolling Stones, Out Of Time, qui parle ouvertement d’un dérèglement temporel et est entendue dans son intégralité. C’est donc paradoxalement quand les personnages arrivent à la date la plus documentée du film (celle du samedi 9 août 1969, jour le plus chaud de l’année et soir de l’assassinat de Sharon Tate) que l’irréalité va définitivement régner. Le vol Rome-Los Angeles descend des airs pour atterrir dans une ville qui a changé et arriver dans un monde où l’utilisation soudaine de la voix-off fait irrévocablement basculer vers le conte. Le règlement de comptes final, grand-guignolesque dans son exécution malgré son déchaînement de sauvagerie, entérine la prise de liberté vis-à-vis de la réalité historique comme y appellent les paroles du tube You Keep Me Hangin’ On qui retentit : Set me free, why don’t you babe ?”. Après quelques morts puis le départ de la police, le portail de la villa voisine s’ouvre enfin à Rick pour offrir un dépassement de barrière ultime : la vie peut rejoindre la mort, la télévision peut se jeter dans les bras du cinéma, la fiction peut rencontrer la réalité, Rick peut enlacer Sharon et ce grand rêve de réconciliation se matérialise au son de la mélancolique mélodie Miss Lily Langtry (composée par Maurice Jarre pour le film  Juge et Hors-la-loi, sorti en 1972) qui projette les héros vers un futur fantasmé.

En s’appropriant ce passé qui n’en finit plus de tourmenter l’inconscient hollywoodien, le cinéaste signe là un déchirant épilogue

Le cinéma de Quentin Tarantino avait déjà plusieurs fois ressuscité les morts. Dans Pulp Fiction, le personnage de John Travolta se faisait tuer par celui de Bruce Willis mais, par la grâce de la déconstruction narrative, on le voyait revivre dans la dernière partie. Et on se souvient que la fin de Kill Bill: volume 1 nous apprenait que la fille de Beatrix Kiddo (Uma Thurman) était encore en vie alors que le public – et l’héroïne – la croyait morte. Il y avait là une volonté de relancer la fiction et de promettre de nouveaux rebondissements pour le deuxième volet. La fin de Once Upon a Time… in Hollywood propose le même type de renaissance d’un personnage que l’on croyait perdu sauf qu’il ne s’agit plus de sauver une créature de fiction mais une actrice ayant bel et bien existé. En libérant ainsi Sharon Tate et ses amis de leur statut de victimes, le film ne fait pas acte d’un vulgaire révisionnisme comme on a pu le lire mais met en exergue, par la douceur utopique de son plan final, l’injustice des meurtres commis le 9 août 1969 et retranscrit avec délicatesse le parfum d’éternité associé à cette tragique nuit.

L’allée que remonte Leonardo DiCaprio (incarnation parfaite de la star hollywoodienne contemporaine) représente alors le bout du chemin proposé par l’imaginaire et sa possible impasse. En voulant restaurer la puissance salvatrice du cinéma, on croise aussi des fantômes et des morts-vivants. Plutôt que de s’axer sur les séparations et éclatement de groupes (comme dans Reservoir Dogs, Jackie Brown ou Les Huit salopards), la conclusion de Once Upon a Time… in Hollywood opte pour des retrouvailles similaires à celles observées à la fin de Kill Bill: volume 2, Django Unchained ou Boulevard de la mort (qui voyait le triomphe d’une bande de filles). Mais cette union nostalgique des destins et des époques, autorisée par la souveraineté du septième art et souhaitée ardemment par Quentin Tarantino, a bien conscience de sa dimension mortifère. En s’appropriant ce passé qui n’en finit plus de tourmenter l’inconscient hollywoodien, le cinéaste signe là un déchirant épilogue dont la vitalité fantasmatique restera longtemps en tête.