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1937, Munich, des milliers d’allemands attendent patiemment sur les trottoirs. Devant eux, les portes de l’exposition du moment : « L’Art Dégénéré ». Cette exposition orchestrée par Goebbels veut montrer qu’entre les artistes juifs, les porte-drapeaux de l’avant-garde européenne et les œuvres d’handicapés mentaux, il n’y a aucune différence. Goebbels les a tous regroupés, les Kandinsky, Klee, Nolde et Ernst. Entre Oskar Kokoschka, Max Ernst et Picasso trônent Marc Chagall et Otto Dix. Cet art est terroriste et pervers, et le IIIe Reich l’expose comme Tod Brownings montre ses freaks.

Bien sûr, cet art est juif et bolchévique en plus d’être « dégénéré », mais le succès est immense. En voulant stigmatiser une catégorie d’art, le ministre de la propagande a offert aux allemands une des plus belles expositions d’art contemporain de l’histoire, regroupant toute l’avant-garde intellectuelle et artistique. Goebbels fermera les portes de son exposition, découvrant qu’elle avait eu l’effet inverse de son projet initial.

Derrière la volonté allemande de souligner la déviance de cet art juif, il y a pourtant une question primordiale : existe-t-il un art juif ? Peut-on parler de musique juive comme on parle de musique baroque. Y a-t-il une peinture juive comme il y a l’impressionnisme ? Tout ça est avant tout une histoire d’étiquette et de case où l’on range les disciplines, un jeu de l’esprit pour clarifier une abondance de différences. Mais la question s’avère pertinente, tant les artistes juifs ont tous été sur le front de l’avant-garde artistique au XXe siècle. Bien sûr, juif et avant-garde ne sont pas intrinsèquement liés, c’est plus un accident. L’étiquette « juif » comme un sous-label accidentel d’un genre plus grand, en somme.

55 ans après l’exposition, toujours à Munich, la question enfouie dans les limbes de l’histoire émerge à nouveau. John Zorn pose la première pierre de la reconstruction de cet « art juif », sans pourtant en définir les contours. Et il le fait avec la même vigueur que chacun de ses projets. Il ferme les portes de la salle de concert et joue KristallNacht. La nuit de 1938, où les SS ont détruit vitrines et synagogues s’incarne alors en une pièce musicale aux limites du supportable. Interdiction de fuir la salle de concert. Zorn expose au monde sa vision de la culture juive. Dégénérée peut-être, mais surtout radicale.

Seulement trois ans après la chute du mur de Berlin, John Zorn construit les fondations de son label Tzadik, et de la Radical Jewish Culture. En 1992, ce n’était qu’un simple festival qui regroupait quelques figures de la scène expérimentale New Yorkaise. Zorn regroupait ces quelques juifs égarés, avec en tête l’idée de reformer une ligue des justiciers de la culture juive. Ainsi, c’est une vraie prise de conscience chez des artistes disséminés à travers les genres et le monde que John Zorn a déclenché. Ils ont tous un dénominateur commun : la présence d’un je-ne-sais-quoi juif, un infime quelque chose qui rend leur musique juive, dans sa sonorité, dans son message, dans sa radicalité. En 1992, John Zorn a permis à beaucoup d’artiste de redécouvrir leur « jewishness », et de le porter non pas comme un stigmate ou une fierté mal placée. Juste de le porter et d’accepter que ces origines, ces détails d’une éducation ou un infime événement lié de prêt ou de loin au judaïsme ait eu une conséquence sur la création artistique.

Attention, il est clair que John Zorn ne désire pas créer une secte de juifs artiste. Le communautarisme créatif, il s’en moque. Ce serait une porte ouverte aux plus mauvaises allusions sur un peuple élu ou qu’importe. Ici, tout est question d’identité, un concept bien plus flou, qui articule présent et désir, perception de soi et image pour les autres. La Radical Jewish Culture, c’est aussi bien Lou Reed que John Lurie, c’est aussi bien Frank London que Terry Riley. Dans son manifeste, John Zorn clarifie parfaitement la question.

I do not and have never espoused the idea that any music a jew makes is jewish music, nor do I pretend to be the sole arbiter of what is jewish or what is not. There have been occasions when the jewish content of the music delivered has been unclear, or even non-existent. My role as executive producer in these instances has been to question the artist. If the answer is simply “I’m jewish—this is what I’m doing—that makes it jewish music”—the project is rejected, returned to the artist to do with as they wish. If they can articulate a well thought out response and their sincerity and honesty is clear and unquestionable—I go with it—even if I don’t entirely go with the program. Arguably, some projects have been more successful than others, but in retrospect all have been interesting, honest and worth repeated listening.

Encore une fois, on revient à l’éternelle question : existe-t-il un art juif ? Si oui, si il a existé, il a de toute façon été détruit totalement au cours du XXe siècle. Ou pour être plus précis, toutes les traces d’un art fait par des juifs, de création artistique par un artiste juif a été anéanti. Par le IIIe Reich d’abord, puis par le processus de reconstruction de cette culture juive. En Israël, la reconstruction d’une culture a donné naissance à une culture artificielle, faite d’importations et d’emprunts. Israël est un patchwork culturel incohérent où la scène trance – importée des DJs britanniques et de Goa – cohabite avec une pop impersonnelle. Seul Avishai Cohen et son jazz peut peut-être prétendre à une identité propre, loin du pastiche. Une des raisons de cette non-culture israélienne est la bataille qui a annihilé le yiddish. Au moment de créer leur terre, les juifs rescapés ont décidé d’opter pour un hébreu moderne et réinventé. Ils ont plongé dans une langue morte et l’ont ressuscité sous une nouvelle forme, effaçant ainsi littéralement le yiddish, la langue traditionnelle, celle qui porte l’histoire des juifs d’Europe de l’Est. L’hébreu israélien est quasiment sans histoire, sans culture, d’où l’incohérence de la culture juive. C’est là que le projet de John Zorn prend toute sa signification : remettre la culture juive dans le bon sens, ou du moins, donner à cette culture juive – qui vit à New York surtout – une cohérence et une conscience de soi. Si beaucoup des juifs qui ont immigré aux Etats-Unis ont réussi à s’adapter à la vie américaine et à en faire une culture particulière et nouvelle, il aura fallu John Zorn pour qu’ils redécouvrent ce « jewishness ».

Et quand on y réfléchit, le projet de Zorn s’inscrit parfaitement dans la mécanique de l’histoire juive, une éternelle bataille entre tradition et modernité. Comment aller de l’avant sans jamais commettre de blasphème, comment amener la culture juive – toujours étroitement liée à la religion – sur des terres nouvelles sans jamais froisser les anciens et leurs traditions. Une des réponses à la question pourrait être d’envoyer valser la tradition, mais il ne faut pas oublier qu’elle est la pierre angulaire de la culture juive. Le klezmer prend ses racines dans la musique religieuse. Autrement dit, sans cette tradition, pas de culture juive. L’alchimie est complexe. Et c’est là que John Zorn apparaît comme une figure primordiale dans cette redéfinition de la culture juive. Jamais il ne remet en question la tradition, puisqu’elle est le dénominateur commun des artistes de la Radical Jewish Culture. L’idée est juste de l’amener plus loin, de la rendre « radicale ».

Et ce n’est pas étonnant quand on connaît un peu le personnage de Zorn. Celui qui a mélangé hardcore et jazz avec Naked City, un hyperactif qui multiplie projets et enregistrements, qui repousse les limites de l’expérimentation dès qu’il pose le doigt sur une console de mixage. John Zorn est assez fou pour entreprendre un tel projet. Le résultat est assez impressionnant. Il a redonné une cohérence et un élan à cette culture juive avant-gardiste et moderne, il a proclamé son existence et permis aux artistes de se découvrir eux-mêmes comme membres de la Radical Jewish Culture. Il faut garder en tête que ce n’est qu’un point d’entrée vers d’autres expérimentations. Faire partie de la Radical Jewish Culture n’est qu’un catalyseur. La musique de John Zorn est radicale avant d’être juive. Et cette affirmation est valable pour tous les artistes au sein de cette famille. David Krakauer alterne entre klezmer traditionnel et expérimentations plus proches du jazz, jusqu’à se mélanger au hip hop de Socalled et à la folie de Zorn sur Pruflas, Book of Angels Volume 18. Jamais le klezmer n’a été aussi moderne. Les mélodies traditionnelles se couvrent d’ornements free-jazz. Et l’air de rien, en un album, Zorn et Krakauer résument quasiment la Radical Jewish Culture : prendre la tradition et l’amener toujours plus loin. Pas étonnant d’entendre les complaintes du clavier de Terry Riley sur Tzadik alors. Aleph est empreint d’une spiritualité et d’une sensibilité « juive » sans pour autant menacer le caractère de sa musique répétitive et hypnotique. Irving Fields et son Oy vey ! Olé ! mélange musique latine et musique juive comme une brique de plus dans le grand manoir des différentes musiques juives. Le klezmer de The Cracow Klezmer Ensemble transforme le klezmer et ses pas dansants dans un univers plus sombre ou le klezmer devient solennel, dynamique et presque hanté. On pourrait mentionner aussi Oren Ambarchi et ses nappes ambiantes qui s’inscrivent dans cette culture expérimentale. Tous ses artistes partagent une approche radicale de la musique – une musique sans compromis, une musique totale – et partagent, accessoirement d’ailleurs, une sensibilité juive. Leur musique partage cette identité complexe que même Zorn ne sait pas définir, mais demeure avant tout jusqu’au-boutiste. C’est bien là qu’est la condition sine qua none pour faire partie de cette Radical Jewish Culture.

À la question « existe-t-il un art juif ? » finalement, John Zorn ne répondra jamais. Et c’est là qu’est la plus belle des réponses. En ne définissant rien, en laissant un grand point d’interrogation, il laisse le jugement à l’auditeur. Zorn fournit simplement un avis, une anthologie de musique qu’il considère liée à la culture juive. Chaque sortie de la Radical Jewish Culture est alors un élément de réponse, une brique de plus dans la reconstruction d’une culture juive radicale et authentique.

>> A lire  les Interviews des musiciens de la Radical Jewish Culture sur https://radicaljewishculture.mahj.org/