Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

Once Upon a Time… in Hollywood : 1969, année traumatique

Présenté le mardi 21 mai en compétition au festival de Cannes 2019.

Par Damien Leblanc, le 03-06-2019
Cinéma et Séries

Attendu comme le messie, le neuvième film de Quentin Tarantino (dixième si l’on considère Kill Bill 1 et 2 comme deux films distincts) a été projeté au 72ème Festival de Cannes plus de deux mois avant sa sortie en salles mais est reparti bredouille de la compétition. Depuis près d’un an, les suppositions allaient bon train concernant ce Once Upon a Timein Hollywood, dont le titre et l’année à laquelle se situe le récit (1969) semblaient annoncer une description épique de la vaste mutation culturelle et politique qui a saisi l’industrie hollywoodienne il y a pile cinquante ans. 1969 c’est en effet l’année de La Horde sauvage et d’Easy Rider, oeuvres qui marquèrent pour Hollywood la fin d’une époque et l’entrée dans une nouvelle ère. 1969 c’est aussi le Festival de Woodstock et, une semaine auparavant, le sauvage assassinat de l’actrice Sharon Tate par la Manson Family, pic de violence cauchemardesque qui fit vaciller d’un coup la Californie, l’utopie hippie et l’insouciance psychédélique des soirées hollywoodiennes. La promotion de Once Upon a Timein Hollywood a de fait joué cartes sur table en annonçant que Sharon Tate serait représentée à l’écran (sous les traits de Margot Robbie) et que ce sanglant été 1969 serait traité par le film.

Le cinéaste refuse de céder à l’agitation spectaculaire et préfère orchestrer une lente déambulation

Le début de Once Upon a Timein Hollywood confirme néanmoins que les deux personnages principaux sont ici les fictifs Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), acteur de séries télé comprenant qu’il est en train de devenir dangereusement ringard, et Cliff Booth (Brad Pitt), à la fois cascadeur, doublure, chauffeur et confident de Rick. Si la patte nostalgique de Quentin Tarantino se fait rapidement sentir, le cinéaste refuse de céder à l’agitation spectaculaire et préfère orchestrer une lente déambulation qui épouse les états d’âme de ses deux héros. On songe ainsi à Pulp Fiction ou Jackie Brown tant l’errance de la caméra dans l’atmosphère de Los Angeles crée une tonalité désenchantée. Doutant de son talent et de ses choix de carrière, Rick entre dans une molle dépression qui rejaillit sur le rythme du film. Cliff, monument de cool et de décontraction sur qui plane pourtant l’ombre d’un passé violent, tente bien de rassurer verbalement son comparse mais les dialogues se font moins percutants et virtuoses que dans d’autres scénarios de Quentin Tarantino. Le cinéaste se focalise en effet sur l’inquiétude de Rick et insiste sur le temps qu’il faut prendre pour parcourir la ville. Les longs trajets en voiture constituent alors une manière de mesurer la distance qui sépare les différents points de Los Angeles, ainsi que la distance qui sépare les fantasmes de gloire de la réalité quotidienne et matérielle.

Quentin Tarantino se démène pour ressusciter une époque à travers de multiples détails visuels, il pratique le name dropping, adresse des clins d’œil aux programmes télévisés de son enfance et affiche son amour du cinéma bis. Mais son portrait du Hollywood de 1969 n’en reste pas moins nimbé d’une insondable tristesse… jusqu’au moment où le film décide enfin de se confronter à la Grande Histoire et de s’inviter en son sein. L’opportunité de revitaliser les personnages et de leur faire ressentir des émotions fortes apparaît soudain, comme si Quentin Tarantino souhaitait pousser ses protagonistes à mieux comprendre l’époque dans laquelle ils évoluent et à s’envisager enfin comme individus responsables de leurs actes plutôt que comme fantômes dépossédés de leur existence et de leurs sensations.

Lui-même hanté par la peur de devenir un cinéaste ringard, Tarantino va trouver le moyen de restaurer la capacité du septième art

Le film tire ainsi profit de son feu intérieur dès lors qu’il met en mouvement les craintes de ses héros, qui s’avèrent être aussi celles du cinéaste. Lui-même hanté par la peur de devenir ringard, Tarantino va trouver le moyen de restaurer la capacité du septième art à déplacer des montagnes et à faire écho avec le réel. Le cœur battant du film réside de ce point de vue dans une imposante trouée centrale faisant office de long tunnel introspectif. Ce moment fort consiste en l’imbrication de deux évènements simultanés : Rick passe une éprouvante journée sur le plateau de tournage d’un western tandis que l’oisif Cliff se retrouve invité au Spahn Ranch, ancien décor où furent tournés des films comme Duel au soleil et des séries comme Zorro et Bonanza. Durant ce temps de suspension qui fait coexister tournage de fiction et réalité crue, Tarantino se confronte directement à la véritable histoire de la Manson Family et transforme les vestiges cinématographiques en menace bien présente. Ce troublant brouillage entre le faux et le vrai invite les ruines du passé à être réactualisées pour tenir un rôle dramatique actif. Les angoisses et névroses des personnages, réinjectées dans une urgence historique, deviennent plus effectives et touchantes.

Une fois que Once Upon a Timein Hollywood a réussi à transformer sa déambulation initiale en sursauts émotionnels concrets, Quentin Tarantino peut aborder le dernier acte du film avec détermination. À l’écoute de ses intuitions, le cinéaste y marie ses désirs cinématographiques personnels avec une dramaturgie drastique qui voit Hollywood comme un éternel territoire de créativité et de réinvention de soi. En s’appropriant magistralement un passé qui n’en finit plus de tourmenter l’inconscient hollywoodien, le réalisateur de Reservoir Dogs continue à faire de sa filmographie une terrassante terre fertile et nous offre un plan final dont la vitalité mélancolique restera longtemps en tête.