L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho : Sous les archives, la grâce
Sortie en salle le 17 décembre 2025
Réalisateur des remarqués Les Bruits de Recife (2012), Aquarius (2016) ou Bacurau (2019), le cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho signe avec L’Agent secret ce qui constitue déjà son film le plus célébré, comme en témoignent les Prix de la mise en scène et de la meilleure interprétation masculine reçus au Festival de Cannes 2025 ainsi que l’enthousiaste accueil de la critique internationale. Ce long métrage qui mêle genres cinématographiques variés et contexte historique bien identifié a en effet de quoi séduire : sous un titre renvoyant au cinéma d’espionnage, il propose une reconstitution des années 1970, période de dictature militaire au Brésil, mais aussi âge d’or créatif pour les adeptes d’un septième art engagé.
Un an après le succès de Je suis toujours là, film de Walter Salles convoquant lui aussi le souvenir de la dictature brésilienne, Kleber Mendonça Filho affiche à son tour une authentique ambition industrielle en sollicitant les services de l’acteur vedette Wagner Moura pour cette plongée dans l’éprouvante année 1977. Mais une des premières surprises de L’Agent secret provient de sa manière de détourner les attentes du cinéma d’espionnage et d’en altérer les codes afin de mieux retranscrire le processus tortueux mis en place par une dictature qui a maquillé la réalité et passé de nombreuses tragédies sous silence.
Par cet art du camouflage narratif, le film illustre la difficulté à reconstituer une mémoire brésilienne brutalisée par ce régime totalitaire qui aura duré de 1964 à 1985. Le cinéaste donne à voir le rapport désorganisé des individus vis-à-vis de leur propre existence, à commencer par celui du personnage principal. D’abord nommé Marcelo, ce héros taciturne semble durant la première partie du récit ne pas avoir d’objectif clairement identifié. Fuyant un passé traumatique, il se rend dans la ville de Recife, au Nord du Brésil, pour retrouver son jeune fils Fernando, accueilli temporairement par ses grands-parents maternels, et loger au sein d’une communauté de « réfugiés » gérée par Dona Sebastiana, une activiste haute en couleurs de 77 ans. Marcelo commence aussi à travailler au service d’identifications de Recife, ce qui pourrait l’aider à enquêter sur les origines de sa propre mère.
La relative inertie du personnage ne s’éclairera qu’au bout de 100 minutes de film, lors d’une confession enregistrée face à deux membres d’un réseau secret. Une révélation elle-même fragmentée – une des auditrices part un instant aux toilettes, ce qui oblige à mettre l’enregistrement en pause – et racontée dans le désordre par Marcelo qui a d’abord omis d’évoquer une soirée au restaurant pourtant déterminante. Cette insistance sur le morcellement de la mémoire n’empêche en rien Kleber Mendonça Filho de développer une foisonnante galerie de protagonistes et de dresser peu à peu des échos entre les diverses situations personnelles du Brésil de 1977 et les années 2020.
Dans cet univers aux contours chancelants, l’identité de Marcelo s’avère naturellement mouvante : successivement appelé « citoyen » (par la police routière) et « nouveau venu » (dans la résidence où il élit domicile), il surprend une discussion visant à savoir si les résidents dont il fait partie peuvent être qualifiés de « réfugiés ». Plus tard, l’intimidant commissaire Euclides dit à Marcelo qu’il a « une tête de policier ». On apprendra finalement que Marcelo s’appelle Armando et qu’il est un ancien chef de département universitaire. Mais la révélation intervient si tardivement que ce statut d’intellectuel n’est pas ce qui prédomine, Armando devenant surtout dans notre regard une proie traquée par des tueurs.
De fait, ce film qui débute par plusieurs images de cadavres humains, l’un pourrissant sous le soleil d’une station-service, l’autre se trouvant démembré à l’intérieur d’un requin lui aussi décédé, traite des innombrables morts qui jonchent le sol de la dictature. On découvre en cours de récit que deux jeunes chercheuses des années 2020 enquêtent sur ces individus des années 1970, dont une bonne partie est entretemps décédée. Malgré cette dimension funèbre, la vitalité de la reconstitution de l’an 1977 donne le sentiment que ces personnages sont particulièrement présents, sensuels et incarnés, d’autant que l’intrigue se déroule en plein carnaval. Les victimes brésiliennes des sanglantes années 1970 entrent par là en résonance avec des citoyens subissant des régimes autoritaires plus contemporains et Kleber Mendonça Filho ne cache pas que L’Agent secret est hanté par le spectre de la présidence de Jair Bolsonaro, qui a réactivé entre 2019 et 2023 les souvenirs de la dictature brésilienne.
Le lien politique et émotionnel tendu entre les époques opère notamment à travers la prolifération de faux-semblants. Les événements de 1977 relèvent d’une réalité souvent falsifiée et une longue séquence montre par exemple des bureaux remaquillés en commissariat pour accueillir la déposition d’une riche patronne aux aurores, afin que sa domestique, dont la fillette a été tuée à cause de la négligence de ladite employeuse, ne soit pas présente. Ce travestissement des décors rend d’autant plus difficile la reconstitution fidèle d’une mémoire et la compréhension d’une époque où tout a été défiguré à l’échelle d’un pays entier.
Il est dans un tel contexte épineux de recoller les morceaux, tant pour Marcelo/Armando que pour les enquêtrices du présent qui décryptent les indices laissés par des enregistrements audio de 1976, 1977 ou 1978. Ce démembrement s’incarne aussi dans la légende urbaine de Recife que le cinéaste reprend à son compte en montrant une jambe poilue autonome frapper des passants – métaphore effectivement utilisée dans les années 1970 par des journalistes locaux pour contourner la censure et rendre compte des violences de la police contre des minorités sexuelles.
La confusion prend possession du film, notamment dans la séquence où le regretté Udo Kier joue un tailleur juif allemand rescapé de la Deuxième Guerre mondiale. Si bien que les révélations autour du principal adversaire de Marcelo/Armando, en milieu de récit, surprennent soudain par leur frontalité : celui-ci est un industriel corrompu qui a sabordé le département universitaire d’Armando, qui honnit les services publics, et qui incarne, sans ambiguïté, une idéologie néo-fasciste. Ce personnage raciste et sexiste nommé Henrique Ghirotti vient clarifier le propos de L’Agent secret et réunit doctrine des dictatures d’hier et programme politique des partis d’extrême-droite d’aujourd’hui. La question sera posée, durant la soirée d’adieu entre les « réfugiés » réunis autour de Dona Sebastiana, de savoir si les enfants de 1977 connaîtront à l’avenir un Brésil moins semé d’embûches. La réponse n’apparaît pas si évidente dans l’ultime séquence du film – une discussion entre la chercheuse contemporaine Flavia et le fils devenu adulte d’Armando –, qui indique que l’héritage laissé aux descendants des protagonistes reste chargé de déchirures et de non-dits malgré la volonté d’éclaircissement du passé.
L’Agent secret explore à ce titre une palette variée de filiations. Les premiers enfants vus dans le film sont ainsi les deux fils adultes et policiers du commissaire Euclides, l’un présenté comme son fils biologique et l’autre comme son fils adoptif. Et si Marcelo cherche dans les archives de Recife des traces de sa propre mère, son fils Fernando doit quant à lui faire le deuil de sa mère Fatima, la défunte compagne de Marcelo. Mais le processus de transmission n’est pas toujours synonyme d’équilibre ou d’harmonie. Le criminel Henrique Ghirotti a lui-même un fils adulte, aux idées aussi racistes et nauséabondes que son père, qui déclenche la rixe au restaurant, précipitant la tragédie d’Armando. Quant aux deux tueurs envoyés à Recife, il s’agit d’un beau-père et de son beau-fils, liés par un féminicide – on dit que le premier a tué la mère du second –, qui forment un binôme néfaste et mortifère. Face à ces hérédités férocement dysfonctionnelles, un mince espoir subsiste pourtant.
Alors que Marcelo a malheureusement transmis peu de souvenirs à son fils Fernando et que leur lien est brutalement rompu le jour de son assassinat, une connexion intergénérationnelle est rendue possible par les enregistrements remis par Flavia à Fernando, qui travaille désormais dans une clinique. Quelques instants avant cette rencontre finale, Flavia apparaît en compagnie de son propre nourrisson, qu’elle confie à son compagnon. Ce dernier prend l’enfant dans les bras et lui demande de « dire papa ». Un rétablissement de lien apaisé entre générations prend forme au bout du chemin. Fernando explique du reste à Flavia qu’il a fini par voir Les Dents de la mer et que la vision de ce film a mis fin à ses cauchemars d’enfant. Les morceaux semblent pouvoir être recollés et les peurs combattues dès lors qu’on accepte de les regarder en face.
Les enregistrements audio ont d’ailleurs pu voir le jour car un réseau de résistance a été financé par la fille d’une riche famille de Sao Paulo. Là encore, une jeune génération est présentée comme désireuse d’agir et de s’emparer d’une histoire politique houleuse pour la décrypter. L’aspect personnel de cette quête n’est pas à chercher loin pour Kleber Mendonça Filho, dont la mère était historienne et travaillait avec un lecteur-enregistreur. Une partie des légendes et anecdotes narrées dans L’Agent secret sont le fruit de plusieurs années de recherches du cinéaste sur le passé de Recife, déjà à l’origine de son documentaire Portraits fantômes en 2023. Le réalisateur né en 1968 s’est en quelque sorte mué en historien et a hérité du rôle de sa mère. En instaurant avec elle une communication par-delà la mort, il réussit une transmission semblable à celle exposée à la fin du film, quand Fernando est invité par Flavia à s’approprier son histoire familiale.
La chanson Não Há Mais Tempo, chantée par Angela Maria, qu’on entend au générique de fin était aussi celle que Dona Sebastiana faisait écouter à tous les « réfugiés » lors de leur ultime soirée ensemble. Manière de déployer à travers le temps un hymne à la rébellion qui ne dit pas son nom, mais qui résonne avec mélancolie jusqu’au bout du film et relie les luttes entre elles. Inépuisable opposante au régime, Dona Sebastiana avait dit durant cette soirée à Marcelo/Armando qu’elle ne souhaitait pas « le voir triste », avant de raconter à l’assemblée son passé de résistante et d’anarchiste en Italie, puis de boire à la santé de toutes les personnes qu’elle vient d’abriter. De quoi se demander si le titre L’Agent secret ne désigne pas en fin de compte le personnage de Dona Sebastiana plutôt que celui d’Armando, lequel n’est clairement pas un espion à proprement parler.
Parmi les subjuguantes apparitions de L’Agent secret figurent aussi les séquences de films projetées dans le cinéma où travaille le beau-père d’Armando. On y aperçoit un fragment de La Malédiction de Richard Donner (1976) ou un extrait de la bande-annonce du Magnifique de Philippe de Broca (1973). L’hommage à cette comédie française n’est pas anodin. Il est question dans Le Magnifique des aventures d’un agent secret, Bob Saint-Clar (Jean-Paul Belmondo), qui se révèle être le héros de romans écrits par un auteur parisien solitaire. La thématique de la double vie relie les deux films. La voisine de l’écrivain parisien, jouée par Jacqueline Bisset, cherchait à faire une thèse universitaire sur la littérature populaire et s’intéressait par ce biais au contraste entre la personnalité du romancier et celle de l’illustre Bob Saint-Clar. Dans L’Agent secret, les deux chercheuses contemporaines se passionnent elles aussi pour des personnages venus d’un autre temps dont elles veulent à tout prix comprendre le destin.
Cette volonté de démêler les fils et de reconstituer la vie des autres s’apparente dans L’Agent secret à une mission de la plus haute dignité, dont Kleber Mendonça Filho parvient à faire ressentir physiquement les effets lors d’une ellipse qui contourne le moment de la mort d’Armando avant de la montrer près de 40 ans plus tard sous forme d’une image de cadavre en noir et blanc figée sur l’écran de l’ordinateur de Flavia. La stupéfaction mêlée de langueur de la jeune femme face à la résolution de son enquête devient alors la nôtre. Le film s’achèvera par une allusion à la place de Recife nommée La Place du garçon qui pleure. Aucun enfant n’est vu en train de pleurer dans L’Agent secret, mais toutes les évocations d’existences brisées et de liens familiaux rompus – telle que l’histoire de la propre mère d’Armando qui s’est retrouvée enceinte à 14 ans – laissent transparaître un océan de douleurs longtemps restées indicibles que le cinéaste transfigure avec une maestria définitivement unique.