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Archives de Berthe Bendler de Vincent Jaury : retisser les liens

Publié le 21 janvier 2026 aux éditions Grasset

Par Benjamin Fogel, le 11-02-2026
Littérature

Vincent Jaury écrit à la première personne du singulier un portrait de sa grand-mère, Berthe Bendler. On s’imagine y déceler une intention autobiographique, celle de se raconter à travers sa relation avec un membre de sa famille. Il n’en est rien. L’auteur prend garde à ne parler de lui que pour éclairer l’existence de Berthe. Quand il s’écarte du sujet, et quitte un instant sa grand-mère pour parler d’un autre personnage, il précise : « Je dois le décrire ici, moins pour lui-même que pour ce qu’il révèle de ma grand-mère, de ses attentes et de ses exigences. »

Vincent Jaury interroge les relations intrafamiliales et la culpabilité

On pourrait synthétiser le découpage du récit de la vie de Berthe ainsi : la Shoah, puis l’après Shoah, et enfin la mort. Un programme qui fait froid dans le dos, mais qui est parsemé de moments lumineux et de réflexions stimulantes. Durant la Seconde Guerre mondiale, Berthe et sa famille, originaire de Pologne, ont fui le nazisme, de ville en ville, au sein de la France occupée, avec l’aide de faux papiers. Une époque maudite, parcourue par de terribles trahisons, dont Victor, le frère aîné de Berthe, déporté par le convoi 73, en direction des pays baltes « dans le cadre de l’Opération 1005, le Sonderaktion 1005, dont l’objectif consistait à effacer toutes traces d’exécution de masse, en particulier des Juifs », ne réchappera pas. Le reste de la famille de Berthe survit au drame. Elle incarne alors cette génération née dans la misère, mais qui a pu accéder à la société de consommation dans les années 1960. Et qui pour aller de l’avant a dû oublier sa judéité, pour oublier la Shoah.

Comment Berthe a-t-elle construit sa vie sur les bases de ce terrible passé ? Comment a-t-elle transmis son amour, qui a fini par s’assécher, au point de faire d’elle une personne atrabilaire, avec laquelle l’auteur est obligé de prendre ses distances ? À travers ce portrait plein d’humilité, Vincent Jaury, qui ne se donne jamais le beau rôle, interroge les relations intrafamiliales, et la culpabilité de ne pas rendre à nos grands-parents l’amour qu’ils ont eu pour nous.

Un équilibre sensible entre singularité et universalité

Le livre analyse le lien avec nos proches quand ils font de nous le déversoir de leurs problèmes, quand leur colère cible toutes les autres personnes que l’on aime. L’auteur a beau savoir que son éloignement est légitime, les faits ne changent rien à sa culpabilité, celle de tourner le dos à son aïeule. Lui à qui Berthe a tout donné, mais qui a aussi essayé de le façonner pour qu’il prenne le relais de Victor, le frère décédé.

Pour autant Archives de Berthe Bendler ne tourne jamais à l’analyse psychanalytique. C’est aux lecteurs et aux lectrices de reconstituer la cartographie des traumas et de leurs conséquences – sur les questions d’emprise, de transfert, de reproduction des schémas.

Le texte trouve un équilibre sensible entre singularité – liée au parcours de vie hors normes de Berthe – et universalité – sur la difficulté des relations intrafamiliales, sur l’égoïsme de l’enfance… Non seulement Archives de Berthe Bendler est un portrait dense et stimulant, mais surtout il rappelle à quel point les histoires de nos familles sont profondes. C’est un appel à l’exploration de nos arbres généalogiques et à la confrontation avec nos failles et nos non-dits – pas ceux de nos familles, les nôtres. Une plongée dans ces moments où on a envie d’être tendre, mais où le corps se crispe, et où ce qui était hier naturel devient impossible. Le tout sans langue de bois, sans prendre de gants, sans se chercher des excuses – ou du moins en assumant qu’il s’agit d’excuses. Une mise à nu difficile, intense et touchante.