Il y a quinze ans, Simon Reynolds publiait Retromania, un pavé dans la mare glacée de la pop culture. Sa thèse était aussi simple que potentiellement terrifiante, ou simplement affligeante : notre époque était devenue incapable de se projeter dans l’avenir, préférant se gaver du passé jusqu’à l’indigestion. Revivals, samples, reformations, rééditions… Nous étions devenus des collectionneurs compulsifs, fouillant les décombres du XXe siècle pour y trouver de quoi meubler un présent sans éclat.
Quinze ans plus tard, force est de constater que nous ne sommes pas sortis de cette boucle. Pire, la prédiction de Reynolds s’est réalisée avec une exactitude clinique : nous avons cessé de tourner en rond sur un vinyle rayé pour nous installer confortablement dans une plateforme de streaming où tout est disponible, tout le temps, mais plus rien n’émerge vraiment. Confortable. L’observation centrale de Reynolds était que l’accès illimité au passé, via Internet et YouTube, ce musée collectif de la culture pop, tuait la rareté, et avec elle, la nécessité d’inventer. Quinze ans plus tard, ce musée a non seulement absorbé tous les pavillons adjacents, mais il a également commencé à exposer ses propres vitrines comme des attractions principales. À l’époque de Retromania, on pouvait encore s’étonner des reformations de groupes cultes. Aujourd’hui, l’économie de la musique et du divertissement repose grandement, si ce n’est majoritairement, sur l’exploitation du catalogue.
Reynolds parlait de « loop éternel » : nous y sommes, et le son est parfaitement rodé. L’innovation ne se situe plus dans la création de nouveaux sons, mais dans l’art du collage et de la citation, un « ré-enchantement » de formes connues. Les artistes ne sont plus jugés sur leur capacité à surprendre, mais sur leur habileté à manier les codes d’une époque révolue avec un vernis de modernité. Reynolds craignait que cette obsession n’étouffe la créativité. L’industrie culturelle, elle, y a vu une mine d’or. Pourquoi prendre le risque de financer un projet inédit quand on peut capitaliser sur la mémoire affective des consommateurs ? Les algorithmes des plateformes, qui ne sont que des machines à reproduire du connu, ont perfectionné ce biais. Ils nous renvoient sans cesse à ce que nous avons déjà aimé, créant une chambre d’écho temporelle dont il est presque impossible de s’extraire. Le « futur antérieur » évoqué par Reynolds est devenu notre seul temps de conjugaison culturel.
L’une des ironies les plus cinglantes est que cette rétromanie, d’abord identifiée comme un travers de vieux rockers nostalgiques, est aujourd’hui portée par une génération qui n’a pas connu ces époques. Les reprises de morceaux des années 90 sur TikTok, l’adoration pour des groupes séparés avant leur naissance… La jeunesse n’a plus de passé propre, elle adopte celui des autres, un passé sous vide, désossé, disponible en playlists. Cela ne fait pas d’eux des « vieux cons », mais des conservateurs malgré eux, évoluant dans un présent saturé de fantômes. Et pour couronner le tout, ce constat trouve aujourd’hui son incarnation la plus parfaite et la plus vertigineuse avec l’irruption de l’intelligence artificielle générative.
L’IA, dans son fonctionnement le plus profond, est l’enfant prodige et monstrueux de la rétromanie. Par essence, elle est incapable de créer ex nihilo. Elle ne fait que prédire le mot, la note ou le pixel suivant en se basant sur l’immense bibliothèque du passé qu’on a bien voulu lui donner à ingurgiter. Là où l’artiste du XXe siècle puisait dans l’histoire pour la transcender, l’IA, elle, ne peut que la recombiner. Elle est la machine à « coller » parfaite, l’outil ultime du sample infini, le digesteur compulsif de tout ce qui a été fait avant. Mais avec une différence fondamentale : là où le sampling chez un Public Enemy ou un DJ Shadow relevait d’un geste politique ou poétique, d’une réappropriation chargée de sens, l’IA recompose sans conscience, sans intention, sans ce désir de subversion qui animait les pionniers du cut-up. Elle produit un pastiche lisse, statistiquement optimal, qui est l’aboutissement logique de notre ère : une création qui n’en est pas vraiment une, un miroir tendu à un public qui ne demande plus qu’à reconnaître ce qu’il connaît déjà. L’IA ne fait pas époque, elle fait synthèse – et c’est précisément là son attrait et son vertige.
Alors, quinze ans plus tard, rien n’a changé ? Si, justement : ce qui était un diagnostic est devenu un état de fait. La machine à remonter le temps s’est emballée et a cessé d’avancer. Nous ne regardons plus le passé avec une certaine distance pour nous en inspirer ; nous y habitons. La question posée par Reynolds – ces formes de la nostalgie bloquent-elles le chemin à toute créativité ? – a trouvé sa réponse. La créativité ne s’est pas éteinte, elle s’est reconvertie. Son nouveau nom est patrimoine, ou plus simplement contenu. Et dans ce monde où le futur a été annulé faute de combattants, Simon Reynolds apparaît plus que jamais comme un prophète lucide dont nous n’avons malheureusement pas su écouter l’avertissement.