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Send Help de Sam Raimi : tous agents du capitalisme

Sortie le 11 février 2026. Durée : 114 minutes.

Par Erwan Desbois, le 19-02-2026
Cinéma et Séries

Send Help semble reprendre le fil laissé en suspens il y a dix-sept ans déjà par Jusqu’en enfer. Sorti juste après la fin de sa (superbe) trilogie Spider-Man, ce film pouvait laisser imaginer que Sam Raimi allait revenir à des séries B horrifiques mêlant suspense et humour noir, un genre dans lequel il est pleinement à son aise. Mais les années qui ont suivi ne l’ont vu signer que deux films, deux produits franchisés, deux grosses machines commerciales manquant d’âme et de place pour que leur metteur en scène y appose sa patte stylistique : un prequel (Le monde fantastique d’Oz) et une suite (Doctor Strange in the madness of the multiverse). Ainsi, les titres des deux œuvres plus modestes – leurs budgets ne représentent qu’une fraction de ceux des deux mastodontes cités ci-dessus –, personnelles et originales qui les entourent, Jusqu’en enfer et Send Help, font presque office respectivement d’un message d’avertissement et – littéralement – d’un appel à l’aide.

Les protagonistes du film, peu importe leur genre, se comportent ainsi en purs agents capitalistes, uniquement motivés par l’écrasement des concurrents et l’exploitation des ressources

En plus d’être un retour à un genre aimé, Send Help a même des airs de retour aux sources tant son concept et son déroulement font écho à ceux des deux premiers Evil Dead, qui avaient lancé en leur temps la carrière de Sam Raimi. Le huis clos sur une plage d’une île déserte au milieu de l’océan Indien – où les deux personnages principaux ont échoué suite à un accident d’avion dont ils sont les seuls rescapés – remplace le huis clos dans un chalet au milieu d’une forêt reculée, avant d’engendre un même jeu de massacre gore et méchant. De prime abord, on pourrait croire que la différence majeure entre les deux films est l’absence, dans Send Help, d’entité maléfique décimant les protagonistes. Pourtant cette présence existe bien ! Même si ses manifestations et incarnations sont moins explicites.

Lorsque Linda (Rachel McAdams, extraordinaire dans toutes les facettes de son rôle) et Bradley (Dylan O’Brien) se retrouvent sur l’île, la dynamique de leur relation s’inverse du tout au tout – lui était le PDG de l’entreprise où elle était une employée corvéable et méprisée mais, rendu impuissant dans ce nouvel environnement hostile, il est forcé de s’en remettre entièrement aux compétences en survie de Linda, passionnée du sujet et des émissions telles que Survivor. Face aux premières scènes exposant ce renversement de situation, on suppose un changement d’attitude de Sam Raimi, qui remplacerait la misogynie macho sans bornes de la trilogie Evil Dead – dont l’intégralité des personnages féminins était constamment dépréciée et soumise à des tortures, des humiliations, voire des viols – par un propos d’émancipation féministe, où le personnage féminin prend en main son destin et le récit. Mais en réalité, Sam Raimi s’intéresse moins à la prise du pouvoir par les femmes, qu’au pouvoir en soi. L’affirmation et la libération de Linda prennent la forme d’une domination, aussi violente et écrasante que celle exercée par Bradley auparavant. Elle reconduit les mécanismes d’oppression à son avantage égoïste plutôt que de chercher à les faire disparaître pour toutes.

Ce qui fait que Send Help fonctionne est la cohérence entre ce qu’il raconte et sa propre nature intégralement cynique

Les protagonistes du film, peu importe leur genre, se comportent ainsi en purs agents capitalistes, uniquement motivés par l’écrasement des concurrents et l’exploitation des ressources, sautant dès qu’elle se présente sur l’opportunité de se retrouver dans une position dominante, sans être jamais freinés par aucune morale ni compassion. Ce qui fait que Send Help fonctionne est la cohérence entre ce qu’il raconte donc et sa propre nature intégralement cynique, jusqu’à la moelle. Car le film est en définitive lui-même un pareil agent capitaliste, exploitant comme on l’a vu sans vergogne – et avec sa participation, évidemment intéressée – l’œuvre la plus connue de Sam Raimi et l’image qu’elle a contribué à façonner de lui ; et lui adjoignant un plagiat éhonté du dernier acte de Sans Filtre de Ruben Östlund, qui fournit la quasi entièreté de la trame de Send Help, rebondissements compris.

Send Help sait donc indéniablement de quoi il parle. Et ce qui fait qu’il est une réussite, en plus des nombreuses bonnes idées de gags, de gore, de rythme, est que le penchant – et le talent – de Sam Raimi pour l’abstraction et le symbolisme dans sa mise en scène colle parfaitement à ce que le film est et à ce qu’il exprime : qu’il s’agisse des décors, des personnages, du découpage ou des péripéties, tout vise une représentative excessive, théâtrale, railleuse plutôt que réaliste des mauvaises pensées et actions humaines.