Un homme raisonnable d’Hélène Couturier : des héros très discrets
Publié le 14 janvier 2026 aux éditions Rivages
Orso Orsini, un comptable d’une soixantaine d’années, considéré comme « un homme raisonnable », découvre que sa femme, Montse, le trompe avec Ernesto Diaz, un marchand d’art cubain, considéré comme « un homme discret », bien qu’Orso le trouve magnétique et inoubliable. Déprimé depuis le départ de son fils, qui risque sa vie en Somalie, Orso n’a plus goût à rien. Son image de soi en berne – il trouve tous les autres hommes plus beaux que lui, les imagine avec un sexe plus grand que le sien, et se sent minuscule face à des icônes telles que Burt Reynolds et Kirk Douglas –, il développe une étrange fascination pour l’amant de sa femme et se met à le suivre dans les rues de Paris. Quand Ernesto est retrouvé assassiné, Orso devient l’un des premiers suspects.
Après l’excellent De femme en femme, Hélène Couturier continue, avec Un homme raisonnable, d’explorer les masculinités modernes des hommes qui se croient déconstruits, mais sont rattrapés par leurs peurs et la manière dont ils ont été formatés. Si le précédent roman était guidé par la musique, celle-ci laisse sa place au cinéma et à la musique. Une fois de plus, l’art et le parallèle avec des œuvres permettent à l’autrice de dresser le profil des personnages et des situations.
Artiste touche-à-tout, Hélène Couturier compose des récits à son image. Elle mélange les thèmes et les idées, valorise la psychologie et les émotions, ne se prive jamais de faire des pas de côté, avec même des dérapages contrôlés en matière de rebondissements rocambolesques. Ici se croisent merveilleusement le milieu de l’art, la situation politique à Cuba, les indépendantistes corses et les actions humanitaires en Somalie, avec du marivaudage en fil conducteur.
Montse, spécialiste du peintre espagnol Joaquín Sorolla, est une copiste mais pas une faussaire. Cette distinction, essentielle, est la matrice du roman : il y a les faux assumés et les faux dissimulés. Le copiste ne nie pas l’original, il s’y adosse. Tandis que le faussaire cherche à pervertir la réalité et à tromper son monde. Il en va de même des hommes raisonnables. Il y a ceux qui marchent dans les clous de l’existence, adossés au réel. Et ceux dont la raison, au contraire, fait vaciller le monde. En voulant rationaliser l’adultère, Orso brise la normalité de son quotidien, prend le contre-pied de sa dépression et révèle ce qui se cache sous les couches de peinture.
Qui trompe qui ? La tromperie est-elle un choix raisonnable si elle nourrit une plus grande cause ? Hélène Couturier, sans jamais être didactique, traite de la question du faux – faux-semblants, fausse identité, faux sentiments, fausses interprétations, et même fausse mort – sous toutes ses formes. Avec l’amour et les émotions comme seul révélateur de la vérité.