Whalefall de Daniel Kraus : les entrailles des profondeurs
Publié le 7 janvier 2026 aux éditions Rivages, traduction de Jonathan Baillehache
Jay Gardiner, 17 ans, est méprisé par les habitants de sa ville natale pour avoir laissé mourir son père malade sans lui rendre visite. Ces derniers, pas plus que sa propre mère et ses sœurs, ne connaissaient le vrai potentiel toxique de son paternel, Mitt Gardiner, plongeur céleste, qui a dédié sa vie à la faune et la flore marines, animé par une certitude : celle selon laquelle son fils reprendrait son flambeau. Atteint d’un cancer incurable, Mitt a préféré se suicider en laissant son corps être avalé par les profondeurs. Pour faire la paix avec le passé et montrer à toutes et à tous qu’il n’est pas le lâche que certains prétendent, Jay décide de plonger pour retrouver les restes de son père et s’assurer que son cercueil ne reste pas vide.
Formé par Mitt, Jay entreprend une grande aventure physique et psychologique qui ne pourra durer qu’une heure et demie, soit la longévité de sa bouteille d’oxygène. La suite de l’histoire est annoncée par la couverture de Will Staehle : Jay va être avalé par un cachalot et Whalefall va se transformer en un incroyable roman de survie.
Trempé dans les entrailles, le sang et le pus, forgé dans des matières visqueuses et répugnantes, le roman de Daniel Kraus est un cauchemar éveillé auquel s’oppose sans cesse le sang-froid de Jay Gardiner qui refuse son statut de lâche. À travers sa quête, Jay va réinterroger son regard et mieux comprendre la personnalité de son père, sans pour autant lui pardonner ses erreurs. Whalefall s’avère volontairement ludique et dictatorial : chaque flashback est l’occasion pour Jay de découvrir une information qui l’aidera à survivre un peu plus longtemps dans le ventre de la bête. Si le héros semble plus seul que jamais, prisonnier des profondeurs, toute sa famille est derrière lui ; et peut-être plus encore. Par ce biais, le texte prend aussi des allures d’escape game jouissif.
Roman de réconciliation, Whalefall abat simultanément les cartes du drame familial et du thriller horrifique pour un résultat intense, surprenant et dérangeant. Épaulé par une documentation solide et les conseils de scientifiques, Daniel Kraus rend crédible l’impossible, tout en nous ouvrant les portes du monde sensible qui se déploie au fond des eaux. Somptueux et anxiogène.