L’ami universel de Jean-Hubert Gailliot : extension du domaine de l’absurde
Publié le 6 février 2026 aux éditions de l'Olivier
L’association « L’ami universel » se définit moins par ce qu’elle est que par ce qu’elle n’est pas. Il ne s’agit ni d’une institution étatique, ni d’une organisation philanthropique, ni d’un cabinet de détectives privés, ni d’un groupe d’entraide, ni d’une fondation humanitaire. Sa principale caractéristique est de ne pas pouvoir être réduit à la somme des personnes qui y travaillent. « L’ami universel » est un collectif indivisible – quand le narrateur doit se séparer, le texte bifurque, l’histoire se poursuivant à la fois dans le corps du texte et en note de bas de page. D’étranges personnalités se présentent au bureau de « L’ami universel » pour obtenir des réponses : Pourquoi cette incohérence dans un annuaire téléphonique de 1997 où l’adresse d’une abonnée renvoie à un square qui, à l’époque, ne portait pas encore ce nom ? Pourquoi une famille sans histoire s’est soudainement volatilisée, tandis que leur logement semble encore habité ? Comment le club MYTHO a-t-il pu disparaître en une seule nuit ?
Avec L’ami universel, Jean-Hubert Gailliot, cofondateur avec Sylvie Martigny des éditions Tristram, et figure essentielle du paysage de la littérature française, raconte notre perte de prise avec le réel à travers une fiction de l’absurde. Qu’est-ce qui dans notre monde est un rébus ou une énigme à décrypter ? Qu’est-ce qui relève du pur hasard ? En plaçant sur le chemin de ces personnages des signes que l’on peut interpréter ou laisser de côté, l’auteur interroge notre désir de donner du sens au point de parfois préférer le complotisme à l’absence de sens. Ici point de dystopie bureaucratique comme dans Le Procès de Franz Kafka ou Brazil de Terry Gilliam. L’absurdité et l’étrangeté ont contaminé tous les esprits ! Ce sont désormais les citoyens lambda qui portent en eux la folie du monde. Le complotisme, la paranoïa et le désir de savoir ce qui se cache sous les apparences sont devenus simultanément une terrible maladie et une force salvatrice pour les personnages principaux. La quête de vérité y est un pharmakon, à la fois poison et remède.
Le roman multiplie les métaphores en rapport avec le monde actuel. La manière dont l’exposition répétée aux faits divers modifie les perceptions de la population se traduit ici par un accroissement des alertes pour enlèvement, initié par des voisins suspicieux. Le livre interroge les angoisses irrationnelles des citoyens, persuadés qu’un danger les guette, à l’image des peurs xénophobes dans nos sociétés. « Ce qu’on veut c’est être protégés », dit Madame Voisin, sans être capable de préciser protéger de quoi.
Sans recourir aux termes de la modernité – il n’est jamais question ici de réseaux sociaux, d’IA ou de fake news – L’ami universel creuse la fragilité d’une société qui a perdu pied avec la réalité. « C’était avant que la société déraille en son entier. Les sectes ont été rétrogradées au rang de problème mineur », dit le roman. Mais Jean-Hubert Gailliot propose un texte qui n’est pas plombé par le pessimisme, et qui, au contraire, rappelle qu’il existe une issue grâce aux explications rationnelles et à la force des collectifs. Le résultat est intrigant sans jamais être obscur. Intelligent sans jamais prendre le lecteur de haut. À la noirceur des labyrinthes, Jean-Hubert Gailliot préfère toujours la lumière.