Heureux comme jamais de Guillaume Chamanadjian : satire cosmique
Publié le 13 mars 2026 aux Forges de Vulcain
Depuis une dizaine d’années, le Space Dragon, un vaisseau spatial, traverse la galaxie en direction de Callisto, une lune de Jupiter, qui pourrait être rendue habitable par la terraformation. À son bord, les plus brillants esprits de la Terre qui ont quitté celle-ci, compte tenu de son inévitable déclin. Cette Arche de Noé cosmique abrite potentiellement tout ce qu’il reste de l’humanité. Noah, qui a grandi sur le vaisseau, s’apprête à devenir ingénieure comme son père, qui a été pendant longtemps le seul et unique représentant de ce corps de métier pourtant si essentiel au fonctionnement du Space Dragon. Contrairement au narratif dans lequel Noah a grandi, ce ne sont pas les intelligences les plus remarquables qui peuplent les couloirs de l’engin, mais les personnalités plus riches, celles qui ont eu les moyens de payer des billets hors de prix pour quitter la Terre. Épaulée par BINS-42, une intelligence artificielle qui semble tracer sa propre voie, Noah va devoir se confronter à la folie humaine et se questionner sur la légitimité de celle-ci à survivre.
Tout comme dans Capitale du Sud, sa trilogie au sein de La Tour de Garde, Guillaume Chamanadjian propose un récit initiatique, qui cette fois est condensé sur une très courte durée. À travers celui-ci, Noah va découvrir ce qui se cache sous le vernis, tout en prenant conscience de la lutte des classes et de la morbidité de l’ultralibéralisme. À l’instar de Nox, dans La Tour de Garde, Noah est animée par une passion – la cuisine pour le premier, la musique pour la seconde – qui lui sert de point d’ancrage avec son humanité. À la bêtise de l’enrichissement sans fin, Guillaume Chamanadjian oppose toujours la puissance des arts.
En présence d’une population d’ultra riches décérébrés, accompagnés de leurs IA, qui à force de fonctionner en boucle fermée se sont auto-intoxiquées, Noah et BINS-42 sont les seules entités encore capables de produire de la pensée. Ici ce ne sont pas les humains contre les IA, mais la raison et la sagacité, qu’elles soient physiques, virtuelles ou d’une autre forme, contre l’absurde idéologie de l’enrichissement perpétuel et absolu.
Bourré de références pop, Heureux comme jamais file à cent à l’heure, en mélangeant satire sociale, space opera et réflexions philosophiques sur la nature humaine, telle une version intergalactique de Zadig ou la Destinée de Voltaire. Savoureux et puissant.