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L’Île hallucinée de Julien Freu : Légendes d’hier et de demain

Publié le 4 mars 2026 aux éditions Actes Sud

Par Benjamin Fogel, le 11-04-2026
Littérature

1996. L’île d’Hurlin, isolée du continent par de puissantes marées, voit sa tranquillité percutée par une terrible nouvelle : attirés par les aboiements d’un chien – dont le nom, Tilt, est inscrit sur son collier – deux enfants, Anh et Jonas, ont découvert la dépouille de Paul, un de leurs camarades de classe. Louen, le chef de la police, dépêché sur les lieux, se retrouve confronté à deux mystères : le cadavre de Paul a disparu et Tilt n’est autre que son propre chien, mort et enterré il y a une vingtaine d’années. Rejoint par le fantasque capitaine Dozert et son acolyte, le lieutenant Cassio, Louen va devoir plonger dans les secrets de la communauté insulaire d’Hurlin et faire face à ses légendes, celles des « ouinkiz », monstres horrifiques qui terrorisent les enfants. À partir de ce point de départ, Julien Freu construit une intrigue chorale, riche en climax, qui s’étale sur quatre ans.

L’Île hallucinée place les enfants au cœur de son histoire, s’appuyant sur le fait qu’ils ont accès au merveilleux et aux angoisses associées. Mais il s’agit surtout d’un pont pour révéler combien les adultes sont eux aussi perméables à une autre forme de magie, celle de la rumeur, des faux espoirs, et des hallucinations collectives. La modernité technologique – celle qui nous rend joignables 100 % du temps – et les inquiétudes qu’elle a engendrées – telle que la mythologie du bug de l’an 2000 – résonnent ici avec les traditions, les croyances et les récits collectifs. Julien Freu montre combien le réel peut se fissurer pour laisser pénétrer l’irréalité, qu’il s’agisse d’une véritable force fantastique ou de purs biais humains mésinterprétant le monde. Cette façon dont « l’inhumain », qu’il soit positif ou négatif, s’immisce dans le roman est amplifiée par la personnification des éléments et des émotions, faisant de ceux-ci de véritables personnages qui se déplacent sur le territoire, cherchent et trouvent.

Ce qui est en train de se briser, c’est aussi le monde dont nous avons hérité

Ce qui est en train de se briser, c’est aussi le monde dont nous avons hérité. Julien Freu illustre comment l’ultralibéralisme était déjà en germe dans les années 1990, sans que rien ne puisse l’enrayer : « Le temps des rêves était fini. Les idéologies avaient échoué. Ils ne voulaient pas admettre le triomphe définitif d’un système qui les broierait, qui les opposerait les uns aux autres, une compétition forcenée qui en laisserait un sur deux sur le tapis » dit, au sujet des activistes de gauche en 1997, le Professeur Anaïs Legendre, anthropologue qui viendra prêter main-forte aux forces de police.

Cette imbrication du fantastique avec le social et le politique fait évidemment écho à Stephen King, avec lequel Julien Freu ne cesse de marquer sa filiation – jusque dans un personnage d’écrivain, venu narrer les événements d’Hurlin. En cela, Julien Freu est au cœur de cette nouvelle génération d’auteurs français qui réinterprètent le maître américain. Il prolonge ses travaux entamés avec ses deux précédents romans, pour, à l’instar de Jean-Baptiste Del Amo avec La Nuit ravagée, explorer les années 1990. Il tente de redéfinir les contours du mal, à l’image de Jérémy Fel, et cherche à comprendre « la langue des choses cachées », tout comme Cécile Coulon.

Une générosité folle

Julien Freu fait preuve d’une générosité folle. Il se permet tous les mélanges des genres et n’hésite pas à saupoudrer son histoire d’un esprit à la Goonies, en incorporant un galion échoué rempli d’or. Il s’attaque frontalement au mal, mais sans jamais se prendre au sérieux, réussissant même à créer des personnages drolatiques, telle Anaïs Legendre, qui parle très sérieusement à son chat. Enfin, et surtout, il fait de l’ensemble une formidable histoire d’amour tragique entre deux adolescents, Jonas et Anh, et un grand récit de la réconciliation familiale. En somme, une apothéose pour le roman noir fantastique français.