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Je l’aime depuis longtemps. Pendant des années, je l’ai aimée uniquement pour son premier livre, L’excès-L’usine, vieux de presque 30 ans. Un livre brut, à blanc, sur l’usine vécue de l’intérieur. Mais l’intérieur à beau être plein d’objet, de bruit, de mouvements, il reste étrangement vide, sous un regard qui peine à dire ça, l’usine. Qui peine même à appartenir à quelqu’un. Il y a un on qui n’est ni un je, ni un collectif, mais quelque part entre les deux, dans les limbes de l’individualité. Son oeuvre commence donc par un épuisement du langage, quelques phrases arrachées à l’abrutissement des machines. Face à la violence extrême et pourtant tellement banale du travail à la chaîne, les mots ne valent presque rien, et pèsent tant.

Elle a ce sens du rythme qui permet de sauter d’une tonalité à une autre sans arrêt, pour faire naître des failles dans les ruptures de ton.

Maintenant, des années après, je découvre son théâtre : Louise, elle est folle, et Déplace le ciel, vu dernièrement au TGP.  Son théâtre, c’est deux voix qui se frottent, s’affrontent, s’appuient l’une sur l’autre et se relancent à travers des formules toutes faites, des clichés, des mots d’ordre. Parfois leur élan les entraîne plus loin et le carcan s’assouplit. À travers l’humour de la répétition, la variation autour d’un terme, d’une phrase, le dialogue nous mène jusqu’au démesurément grotesque, jusqu’à ce que les formules éclatent comme une bulle de savon et se transforment en quelque chose d’inattendu.

“Louise, elle tombe partout

elle tombe partout? deplace-le-ciel-still3

elle tombe partout
elle court
elle trébuche
elle tombe

elle n’a aucun équilibre

elle est déséquilibrée?

elle n’est pas déséquilibrée
elle n’a aucun équilibre

Louise, elle est folle

elle monte
elle descend
elle va dans tous les sens
elle tombe dans un trou

elle ne sait pas ce qu’elle dit”

Son écriture cherche à gagner du terrain, à réactiver les mots, même en prenant les plus usés, les plus galvaudés, délavés, on s’y colle, on les répète jusqu’à en tirer quelque chose, jusqu’à les remettre en circulation, comme on refait circuler le sang dans un membre engourdi. Forcément, ça pique.

Mais ce n’est pas une pure obsession théorique, un questionnement de linguiste sur l’arbitraire du signe. Cette obstination s’ancre dans une quête désespérée de l’autre, une autre voix qui réponde, un autre corps à toucher. Cette parole exaspérée tourne la plupart du temps dans le vide entre les individus, et réussit, parfois, à établir un lien, un dialogue, un contact.

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L’auteure a ce sens du rythme qui permet de sauter d’une tonalité à une autre sans arrêt, pour faire naître des failles dans les ruptures de ton. On ne sait jamais où va déboucher la tirade, farce, coq-à-l’âne, poésie, et c’est ce qui fait qu’en réouvrant les livres après la représentation, avec quelque chose de la voix des comédiennes qui me reste en tête, je ne peux plus me sortir de Louise, elle est folle avant de l’avoir fini. Parce qu’en dépassant l’hébétude des écrits de sa jeunesse, le théâtre de Leslie Kaplan, tout en tournant autour du deuil d’un langage parfait qui atteindrait le réel, s’en moque, s’en épouvante, mais avec une telle inventivité qu’elle fait de l’aventure une expérience absolument jouissive. On patine dans la langue jusqu’à prendre de la vitesse, pour décoller ou tomber par terre, mais quoi qu’il en soit on a le coeur qui bat fort.

pol_louise Je l’ai croisé il y a quelques semaines, lors d’une rencontre publique. Elle mangeait du houmous, j’ai bafouillé trois mots pour essayer de lui déclarer ma flamme. Je lui ai posé une question banale, elle a dit oui oui, pas contrariante, bienveillante même, mais du coup on était d’accord, que dire d’autre ? J’aurais pu parler à tort et à travers, de la pluie, du beau temps, de Louise. Essayer très fort d’entrer en contact. Mais je ne suis pas un personnage de théâtre.