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Faute d’amour (Nelyubov) : le visage de la détresse

Présenté le jeudi 18 mai 2017 en compétition officielle. Sortie prévue le 20 septembre 2017. Durée : 2h07.

Par Damien Leblanc, le 19-05-2017
Cinéma et Séries
Cet article fait partie de la série 'Cannes 2017' composée de 22 articles. En mai 2017, la team cinéma de Playlist Society prend ses quartiers sur la Croisette. De la course à la Palme jusqu’aux allées de l’ACID, elle arpente tout Cannes pour livrer des textes sur certains films forts du festival. Voir le sommaire de la série.

Fait peu banal, l’image la plus foudroyante de Faute d’amour intervient dès le premier quart d’heure du film. Une image de quelques secondes qui dévoile toute la détresse qui assaille le visage d’un garçon de 12 ans venant d’entendre ses parents, en pleine instance de divorce, se menacer mutuellement d’envoyer ce fils unique en pension. Une image d’autant plus saisissante que les géniteurs, qui se disputaient dans le salon sans penser être entendus par leur enfant, n’en auront aucun aperçu, les larmes déchirantes du préadolescent restant réservées au seul œil du spectateur. Une image d’une tristesse infinie qui va guider l’itinéraire narratif et émotionnel du cinquième long métrage d’Andrey Zvyaguintsev et lui conférer jusqu’au bout une imposante force ténébreuse.

Car si Faute d’amour traite de l’absence d’amour (absence d’amour qui paraît séparer depuis l’origine ce père et cette mère qui se détestent et ont chacun commencé à refaire leur vie avec des amants respectifs, absence d’amour envers un enfant que l’on découvre d’emblée rabaissé et délaissé, absence d’amour qui gangrène une partie de la société russe ici dépeinte par un cinéaste qui mentionne en toile de fond la guerre de 2014 opposant depuis 2014 la Russie à l’Ukraine), c’est également autour de cette question de « ce qui n’a pas été vu » par les parents que s’articule le film. En prenant la forme d’une traque éperdue après la disparition du fils – soupçonné d’avoir fugué du domicile familial – et en se resserrant progressivement sur d’inlassables séquences de recherche et d’enquête, Faute d’amour insiste en effet sur l’aveuglement d’un couple longtemps incapable de poser sur son enfant un regard bienveillant.

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Contraints par les événements à chercher enfin leur garçon des yeux alors même qu’ils n’ont plus la possibilité de le voir, les deux personnages (magistralement interprétés par Maryana Spivak et Alexei Rozin, dont l’apparente dureté mentale cache mal le profond désespoir) découvrent que leur désirs de renaissance et de réinvention hédoniste – chacun s’étant jeté dans les bras d’un nouveau conjoint avec une forme d’entrain consumériste – ne peuvent pas faire l’économie d’un désastre parental et d’une tragédie métaphysique.

Sous la pesanteur d’un monde en perdition, demeure la possibilité d’un horizon plus chaleureux.

Toujours fidèle à ses tours de force esthétiques et à la photographie virtuose de Mikhail Krichman, le cinéma de Zvyaguintsev ne se contente pourtant pas d’enfermer ses protagonistes dans une fatalité irréductible mais conserve cette fougue secrète qui témoigne que, sous la pesanteur d’un monde en perdition, demeure la possibilité d’un horizon plus chaleureux ; car on garde ici, comme dans le précédent Leviathan, le sentiment qu’une existence davantage dominée par des désirs de responsabilité et de tendresse se trouvait à portée de main, ne serait-ce qu’à travers les figures de bénévoles participant de manière désintéressée aux recherches de l’enfant.

Au terme de ce périple obscur dans la Russie contemporaine, la principale évolution s’avère ainsi bel et bien sentimentale : les larmes du fils, exhibées si puissamment en début de film, ont fini contre toute attente par contaminer les parents, impuissants en fin de compte à gommer ce déchirement. Preuve ultime que le fameux plan lacrymal, gravé dans la mémoire du spectateur depuis le premier quart d’heure, a su agir comme une bombe à retardement. Une bombe aussi glaçante que terrassante…

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