Le ciel a disparu d’Alain Blottière : la constellation du mal
Publié le 8 janvier aux éditions Gallimard
Depuis la nuit des temps, les hommes lèvent les yeux vers le ciel pour observer l’infinité du monde et définir leur existence à travers celle-ci. Le droit de contempler le ciel n’a rien d’anodin. C’est un droit ancestral, dont la révolution industrielle et l’ultra-capitalisme privent déjà certains, compte tenu de la pollution atmosphérique générant une brume permanente, et de l’éclairage artificiel excessif créant un halo lumineux qui noie les étoiles faibles. Il existait néanmoins, encore jusqu’à récemment, des endroits où le ciel était préservé de la trace des hommes. Mais ce temps est révolu. Désormais la multiplication des constellations de satellites – ceux de Starlink, l’entreprise d’Elon Musk en tête – modifie le paysage nocturne. C’est le constat que fait Ayann, écrivain français septuagénaire, issu d’une riche famille, qui s’est réfugié en Égypte, en quête d’une existence spirituelle, tournée vers autrui, où il a pris sous son aile un habitant, Goma, puis son fils, Liki. Une conviction anime Ayann : l’accumulation de satellites entraînera des collisions exponentielles qui causeront la perte de l’humanité – une piste étayée scientifiquement. Aucune force en présence ne sera en mesure d’enrayer ce mouvement mortifère, motorisé par l’ultra-libéralisme. Mais il reste une chance pour Ayann : débarrasser le monde de celui dont la folie des grandeurs, les ambitions messianiques et la force de frappe économique peuvent à elles seules nous empêcher de rectifier le tir.
Des années plus tard, Liki retrouve le texte qu’Ayann a écrit la veille de sa tentative d’assassinat d’Elon Musk. Le ciel a disparu, le nouveau roman d’Alain Blottière, plonge conjointement dans l’expérience des deux hommes, de l’écrivain-assassin et de son petit-fils d’adoption. S’y confrontent l’effondrement actuel et le futur post-apocalyptique, autour du questionnement philosophique, sans cesse renouvelé, de tuer ou non une personne pour en sauver des millions d’autres. Le roman a les atours d’un thriller haletant. La perspective de faire assassiner Elon Musk n’est pas un prétexte. Alain Blottière s’attarde avec précision sur la préparation du crime. Pour autant, celle-ci se retrouve sans cesse percutée par l’amour et la beauté, qui détournent Ayann à la fois de son récit et de ses objectifs. De son côté, Liki fournit aux lecteurs l’explication de texte nécessaire pour lire entre les lignes du texte d’Ayann, rappelant que ce dernier est écrivain à même de se laisser aller à des envolées narratives, y compris dans un document autobiographique et factuel.
Le Ciel a disparu désarçonne. Il remplit sa promesse, tout en élargissant les perspectives. Comme si toute la noirceur – celle du monde, celle du roman, celle des personnages – était impossible à maintenir dans le temps. Que la puissance des émotions et de la contemplation fissure toujours le désespoir. Il en ressort une œuvre hybride, à la fois ancrée dans la littérature blanche et la dystopie, à mi-chemin entre la poésie et la science, qui propose en peu de pages une réflexion dense, sombre et pourtant belle sur le monde d’aujourd’hui. Une merveille.