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Toute l’infortune du monde de Thomas Bronnec : ainsi disparaissent les démocraties

Publié le 12 mars 2026, dans la Série Noire de Gallimard

Par Benjamin Fogel, le 15-05-2026
Littérature

Dans un futur proche, des drones transportant des charges explosives s’abattent sur Paris. Des attaques revendiquées par des Russes et des Américains, mais condamnées par leur gouvernement respectif. Pour autant, le président Nikita Malishev, au Kremlin, et son homologue Roy Patterson, à la Maison-Blanche, n’entreprennent aucune action pour mettre un terme à ces actions terroristes, prétendant qu’ils ne sont pas responsables des dérives de leurs concitoyens. Derrière ce jeu de dupes se cachent des enjeux politiques liés au vote, dans l’Hexagone, relatif à la création d’une armée tripartite – France / Allemagne / Pologne – destinée à remplacer l’OTAN, après son échec. Un projet porté par Émilie Cornelly, la présidente de la République française.

Un roman d’anticipation complexe, précis et glaçant

Sur cette base, Thomas Bronnec déploie un roman d’anticipation complexe, précis et glaçant, dont les protagonistes, à l’exception de quelques personnages, sont tous des politiciens aguerris, à la tête des nations, ou en passe de le devenir. C’est un challenge en soi de faire tenir un récit avec en première ligne des chefs d’État. Défi que l’auteur relève haut la main en proposant des personnages habités, dans lesquels on peut se projeter. Pour cela, il rend ses leaders mondiaux plus pragmatiques que ceux du monde réel. Plus lisibles aussi, mais sans rien enlever de leur radicalité. Nikita Malishev est plus raffiné que Vladimir Poutine, Roy Patterson plus fin que Donald Trump, et Émilie Cornelly plus dévouée que nombre de dirigeants français. C’est un des paradoxes de la fiction : en amoindrissant la folie de la réalité, Thomas Bronnec sonne beaucoup plus vrai. Voilà la grande force de Toute l’infortune du monde : sa capacité à mettre en scène tous les points de vue, et à ne jamais ridiculiser les personnalités les plus extrêmes, pour que l’on puisse comprendre leur logique, leurs humiliations et leurs convictions.

Un monde gangréné par le pouvoir, avec des hommes obsédés par le sexe et la domination

Ses personnages sont terriblement humains. Ils sont malades, fragiles, sujets aux maux de tête, aux acouphènes. Ils dorment mal, ils n’ont pas le temps de manger. Leurs corps sont fatigués et vieillissants. Ils semblent impuissants face à ce nouveau monde corrompu, où règne la loi du plus fort, où chaque phrase est transformée, chaque information détournée, où tout le monde devient le fasciste de quelqu’un d’autre, où les IA et les réseaux sociaux détruisent chaque jour un peu plus les fondations du réel, qui permettent aux gens d’habiter le même monde. Ce qu’on appelle « valeurs » est devenu culturel et conjecturel. Les Français considèrent ici comme des héros ceux qui s’adaptent, qui acceptent de subir, et non plus ceux qui résistent. L’auteur met en scène en permanence l’inversion des valeurs, et enchaîne les situations déroutantes, malaisantes. Thomas Bronnec dévoile un monde gangréné par le pouvoir, avec des hommes obsédés par le sexe et la domination. Une agressivité sexuelle dont même la présidente de la République française peut être la cible.

Un thriller intense et une anticipation politique sombre

Au cœur du roman, un questionnement philosophique et politique sur le fameux « pour avoir la paix, prépare la guerre ». Défendant l’idée d’une France forte qui ne courbe pas l’échine, Émilie Cornelly défend une Europe militarisée, face à une gauche qui refuse l’escalade guerrière, et à une extrême droite désireuse de s’inféoder aux grandes puissances totalitaristes. Thomas Bronnec n’impose jamais son point de vue. Il ne prend pas parti, mais donne tous les éléments aux lecteurs et lectrices pour leur permettre de se positionner.

Avec en son sein une terrible prise d’otage, Toute l’infortune du monde est à la fois un thriller intense et une anticipation politique sombre, qui observe avec lucidité l’effondrement des démocraties.