Baignade surveillée de Laura Kasischke : face à l’absurdité de la vie
Publié aux éditions Gallimard, le 27 août 2026. Traduction Céline Leroy.
Le 16 juillet 1969, les États-Unis retiennent leur souffle devant le lancement d’Apollo 11. Quelques heures après, dans la paisible banlieue de Mission Hills, Richie Manning, cinq ans, se noie dans la piscine municipale sous les yeux d’une dizaine de témoins. Comment un tel drame a-t-il pu se produire dans un lieu pourtant placé sous surveillance ? À partir de cette tragédie annoncée, Laura Kasischke construit un roman qui gravite autour de son point central, recomposant minutieusement les heures qui précèdent l’événement et les années qui le suivent.
Des parents de Richie à la jeune maître-nageuse accusée de n’avoir rien vu, des enfants présents ce jour-là au frère de Richie, l’autrice s’intéresse moins aux circonstances de l’accident qu’aux ondes de choc qu’il provoque. Elle montre comment un seul instant peut nourrir la culpabilité, transformer les souvenirs et façonner durablement les silences d’une famille comme ceux d’une communauté. Elle montre aussi comment un drame peut déplacer la focale et masquer d’autres tragédies. Les protagonistes ne sont pas toujours traumatisés par ce qu’on croit. En tant que lecteur, on imagine nos propres causes et conséquences. On veut savoir qui est le coupable et obtenir une résolution satisfaisante. On cherche de la logique, alors que – et c’est le cœur du propos de Laura Kasischke – rien n’a de sens.
L’autrice joue avec nos aspirations en prenant comme contrepoint un évènement majeur de notre histoire : le lancement d’Apollo 11. Elle révèle combien l’histoire du roman aurait été différente si la fusée avait explosé, soulignant notre absence de contrôle – il s’agit aussi de mettre en parallèle la petite et la grande Histoire, mais également les aspirations des enfants (nager dans une piscine) et les aspirations scientifiques des adultes (nager dans l’espace).
Au premier abord, Baignade surveillée ne possède aucun élément fantastique. Pourtant, il laisse sans cesse une impression d’étrangeté. Celle-ci est purement liée à la construction du récit et à la manière dont le temps se déploie et se replie sur lui-même, comme le confirme l’organisation des parties successives, alternant des chapitres numérotés de 1 à 10 et des chapitres numérotés de 10 à 1. Le roman fonctionne comme une marée, avec ses flux et ses reflux.
Laura Kasischke ne cesse de modifier notre regard, nos attentes et nos repères. À travers cette instabilité, l’autrice nous dit qu’il est impossible d’éviter les catastrophes, mais que l’on peut, en revanche, changer la manière dont on se juge entre nous. En somme, une nouvelle brique essentielle de l’une des plus passionnantes bibliographies contemporaines.