Dès l’arrivée de la télévision dans les foyers américains, le stand-up a constitué un vivier d’acteurs pour les sitcoms, ces comédies familiales peu chères à produire, tournées dans un décor unique, en public ou avec des rires enregistrés. À la fin des années 1970, la sitcom est un tremplin vers la célébrité pour la jeune garde du stand-up : Freddie Prinze, Robin Williams et Andy Kaufman. Les années 1980 voient l’émergence de deux immenses succès d’audience avec un comique de stand-up pour tête d’affiche, le Cosby Show, avec Bill Cosby, et Roseanne avec Roseanne Barr. Les années 1990 marquent un changement de paradigme avec Seinfeld, dans la mesure où Jerry Seinfeld n’y joue pas un père de famille ou un employé lambda, mais il y exerce son véritable métier de stand-uppeur.
Depuis, les séries américaines représentant un ou une comique de stand-up jouant son propre rôle à un moment clé de sa carrière, de préférence avant la célébrité, ont proliféré. Cette formule « semi-autobiographique » a notamment été choisie par Louis CK, Marc Maron, Tig Notaro, Andrew Dice Clay, Maria Bamford ou encore Pete Holmes. Plus récemment, des séries historiques ou contemporaines ont développé des récits autour de comiques fictifs.
Six œuvres en particulier, présentées par ordre chronologique des époques dans lesquelles elles se situent, permettent de revisiter l’histoire du stand-up à travers la fiction. Dans ces six séries, la forme n’est pas seulement un élément du décor ou une activité annexe des personnages, elle tient une place centrale.
Mrs Maisel : les premiers pas du stand-up moderne à travers les yeux d’une outsider
The Marvelous Mrs Maisel, située dans le New York de la fin des années 1950, raconte l’histoire de Midge Maisel, une jeune mère au foyer, incarnée par Rachel Brosnahan, se découvrant par inadvertance un talent comique le jour où son mari la quitte. La série dépeint son ascension, d’un premier set improvisé dans un café de Greenwich Village jusqu’à la célébrité. On y croise, entre autres figures historiques, Lenny Bruce, joué par Luke Kirby, et Moms Mabley, jouée par la stand-uppeuse Wanda Sykes, mais aussi des lieux qui ont fait le stand-up : les coffeehouses et les bars, les casinos de Las Vegas, les clubs de vacances des Catskills, l’Apollo Theater et les premiers late shows.
Historiquement, la série saisit bien les origines du stand-up moderne en insistant sur son caractère personnel et son processus créatif, mais aussi sur les enjeux commerciaux, pris en charge par l’autre grande héroïne de la série, Susie Myerson, l’agent de Midge. Même si The Marvelous Mrs Maisel prend le parti de revisiter l’émergence du stand-up à travers le parcours d’une femme, lesquelles étaient largement minoritaires dans la profession, certains critiques ont tout de même reproché à la série d’édulcorer le sexisme et le racisme de la société américaine de l’époque. En dépit de cette légèreté qui fait peut-être la limite de cette série, Mrs Maisel reste incontournable pour ses personnages pétillants et ses dialogues truffés de punchlines.
Le premier set improvisé de Midge
Lenny Bruce incarné par Luke Kirby
The Marvelous Mrs Maisel, Amy Sherman-Palladino, 5 saisons (2017-2023), Amazon Prime
I’m Dying Up Here : le prototype du comedy club
Contrairement à beaucoup de séries sur le stand-up, I’m Dying Up Here ne raconte pas l’histoire d’une star en devenir, mais le travail acharné, les ambitions et les galères de comiques anonymes qui, pour la grande majorité, le resteront. La série est basée sur l’ouvrage du journaliste William Knoedelseder, I’m Dying Up Here: Heartbreak and High Times in Standup Comedy’s Golden Age, synthèse de ses reportages consacrés à la scène comique émergente du Los Angeles des années 1970.
Le héros de la série n’est donc pas tant une personne qu’un lieu, le Comedy Store de Mitzi Shore, son fonctionnement millimétré, ses règles strictes et sa hiérarchie rigide. Le personnage de Goldie, incarné par Melissa Leo et largement inspiré de Mitzi, règne en maître absolu sur une armée de comiques qu’elle exploite autant qu’elle materne. La série donne à voir le parcours type du comique de club, du débutant qui doit jouer son set aux heures avancées de la nuit devant trois clients enivrés, au vétéran pressenti pour le Tonight Show, Graal du comique de stand-up.
I’m Dying Up Here montre comment le comedy club a été à la fois une école et une vitrine pour les comiques, et un business lucratif pour les propriétaires de club. En fin de saison 2, la série raconte la fameuse grève de 1979 dont l’issue a fait jurisprudence et permis aux comiques du Comedy Store et du reste du pays de percevoir une rémunération pour leur travail. Côté figure historique, on croise Richard Pryor et Johnny Carson. Les autres célébrités présentes dans le livre, notamment Jay Leno et David Letterman, étant remplacées par des personnages composites fictifs.
I’m Dying Up Here, Dave Flebotte, 2 saisons (2017-2018), Showtime
Seinfeld et Curb Your Enthusiasm : l’importation du stand-up d’observation à la télévision
Bien que Jerry Seinfeld joue son propre rôle dans cette série phare du patrimoine télévisuel américain, il y est peu question de stand-up à proprement parler. Le véritable tour de force de Jerry Seinfeld et de son co-auteur Larry David tient plus à l’importation réussie des principes du stand-up d’observation à la télévision. Ce sous-genre du stand-up qui emprunte à la démarche anthropologique – relever l’étrange dans le banal et analyser les micro-faits sociaux – n’avait à l’origine pas grand-chose pour plaire aux chaînes des années 1990, plus intéressées par les histoires de famille, les bons sentiments et les rebondissements narratifs.
La « série sur rien » a pourtant connu un succès phénoménal et contribué à populariser ce sous-genre de la comédie, réinvesti sous une forme encore plus radicale dans Curb Your Enthousiasm, l’autre grande série créée par Larry David dans la décennie suivante. Dans Curb, il n’est quasiment plus question de stand-up, si ce n’est la tentative avortée de retour sur scène de Larry David dans le pilote, mais la volonté de « dégonfler » les grands sujets et de disséquer des détails insignifiants y est encore plus présente.
Le « rien » de Seinfeld et de Curb est donc loin d’être vide, il désigne la même substantifique moelle du stand-uppeur qui étudie les règles non écrites de la vie en société et qui, comme le dit Larry David, éclaire « ce qui se trouve sous la surface de nos interactions, les choses que nous pensons mais que nous ne pouvons pas [ou que nous ne savons pas] dire[1] ».
Deux exemples de micro-faits sociaux, le double dip (le double trempage) dans Seinfeld, et le chat and cut (la discussion coupe-fil) dans Curb :
Seinfeld, Jerry Seinfeld et Larry David, 9 saisons (1989-1998), NBC
Curb Your Enthousiasm, Larry David, 12 saisons (1999-2024), HBO
Louie : la reconnaissance critique du stand-up
En 2010, Louis CK est un comique reconnu grâce à trois specials très remarqués, Shameless (2007), Chewed Up (2008) et Hilarious (2010), et il a déjà fait un galop d’essai à la télévision en s’essayant à la sitcom familiale « classique » avec Lucky Louie (2006). Comme pour ses specials qu’il autoproduira et vendra directement sur son site dès 2011, CK aborde la série par un chemin de traverse pour son deuxième essai. Il négocie un deal hors norme avec la chaîne de télévision FX : accepter un montant assez faible pour garder une totale liberté de création. Il écrit, réalise et monte quasiment seul Louie, dans lequel il joue une version de lui-même.
Versant à la fois dans la comédie familiale légère, l’hommage aux premiers Woody Allen, l’humour absurde des Monty Python et l’inquiétante étrangeté des films de David Lynch, Louie est un ovni qui conquiert rapidement la critique et le public. CK y prend aussi beaucoup de libertés avec la structure narrative des séries et revendique de ne se soucier ni de cohérence (certains personnages sont joués par des acteurs différents) ni de continuité. Des épisodes enchaînent les vignettes ou ce qui s’apparente à des sketchs, tandis que d’autres développent des arches narratives plus complexes, comme ces trois épisodes où Louie est pressenti pour remplacer David Letterman à la tête du Late Show.
La série, parsemée de nombreuses captations de sets dans des comédies clubs new-yorkais, fait la part belle à d’autres stand-uppeurs jouant leur propre rôle : Marc Maron, Sarah Silverman, Dane Cook, Joan Rivers, Jerry Seinfeld, Chris Rock, Jay Leno, Todd Barry, Nick DiPaolo, Jim Norton, Maria Bamford ou encore Doug Stanhope. Si ce passage réussi par la case télévision a propulsé CK vers un statut de superstar, Louie a aussi placé le stand-up dans le radar des critiques et contribué à sa légitimation culturelle aux États-Unis et en dehors.
Un prégénérique de Louie
Louie coaché par David Lynch pour devenir présentateur de late show
Louie, Louis CK, 5 saisons (2010-2015), FX puis louisck.com
Hacks : le choc des générations
Comme Mrs Maisel et I’m Dying Up Here, Hacks ne met pas en scène de comique dans son propre rôle, mais s’intéresse à la comédie en tant qu’industrie et milieu socioprofessionnel. Le personnage principal n’est d’ailleurs pas joué par une comique, mais par une actrice, Jean Smart. Son interprétation de Deborah Vance – personnage composé à partir de plusieurs grandes figures de la comédie américaine, notamment Joan Rivers, Phyllis Diller, Lucille Ball et Elaine Boosler – lui a valu de nombreuses récompenses, dont trois Golden Globes et quatre Emmy. Son acolyte Ava Daniels est quant à elle incarnée par une stand-uppeuse, Hannah Einbinder.
Hacks est une grande histoire d’amitié entre deux professionnelles de la comédie que tout oppose en apparence. Deborah Vance, star de stand-up sur le déclin, accepte avec réticence de travailler avec une jeune auteure, Ava Daniels, qui a du mal à cacher son mépris pour cette comique has been (c’est le sens de hack en anglais, un comique éculé recourant à des blagues clichées ou usées jusqu’à la moelle). Au fil des saisons, Deborah se réinvente grâce au regard neuf d’Ava tandis qu’Ava en viendra à apprécier le parcours et l’héritage de Deborah.
Au delà du choc des générations, Hacks donne à voir la confrontation entre deux cultures comiques : la culture old school de Deborah, qui l’autorisait à se moquer ouvertement des minorités, et la culture progressiste (« woke », diront ses détracteurs) d’Ava. Dans un épisode de la troisième saison où Deborah voit un de ses shows annulé en raison de vieilles blagues problématiques, une scène entre elle et Ava (voir l’extrait ci-dessous) pose bien les enjeux de la cancel culture et la possibilité de critiquer tout en pardonnant. Sans divulgâcher la suite, c’est d’ailleurs l’une des grandes qualités de Hacks, dans cet épisode et d’autres, que d’esquisser une issue pacifiée à la guerre culturelle.
« I can’t be woke », Hacks, saison 3 épisode 8
Hacks, Lucia Aniello, Paul W. Downs et Jen Statsky, 5 saisons (2021-2026), HBO
[1]. Alexandra Schwartz, « Festival Dispatch: Life Lessons from Larry David », The New Yorker, 13 octobre 2014.