Les Fantômes de Gaza d’Alexandra Schwartzbrod : sur les cendres du monde d’avant
Publié à la Manufacture de livres le 8 octobre 2026.
Quelques années après les événements des Lumières de Tel-Aviv, fiction dans laquelle les ultrareligieux orthodoxes avaient pris le pouvoir à Jérusalem, Alexandra Schwartzbrod retrouve son héros, le désormais ex-policier Eli Bishara, pour un quatrième tome. Ravagée par Israël après le 7 octobre, une partie de la bande de Gaza est désormais un chantier à ciel ouvert, qui voit le projet insensé de Donald Trump – transformer le territoire en une gigantesque station balnéaire – prendre forme. Prévenu par un cousin palestinien d’une résurgence de forces armées logées dans les tunnels souterrains, Eli se rend sur place et s’enfonce dans les profondeurs, où il se retrouve prisonnier d’un dédale sans repères spatiaux-temporels. Sa compagne, Ana Güler – son grand amour, retrouvé dans l’épisode précédent –, part à sa recherche.
Ce nouvel épisode, rongé par la violence et la haine qui gangrènent Israël et la Palestine, prend la forme d’une fable politique menée par trois personnages déracinés, dont l’identité est malmenée par les terribles évolutions du monde : Eli est un Palestinien d’Israël, Ana est une Juive israélienne originaire de Turquie, tandis que Shirin, la meilleure amie d’Ana, a trouvé refuge en Israël, après avoir grandi en Iran. Chacun se débat avec ses traumatismes, ses convictions et sa colère à l’égard du gouvernement israélien et du Hamas. Des sentiments douloureux à même de faire vaciller l’histoire d’amour entre Eli et Ana.
Par sa grande connaissance du terrain et par sa capacité à se projeter avec empathie dans les expériences humaines, Alexandra Schwartzbrod transmet toute la complexité des âmes, simultanément terrorisées et soucieuses du bien-être d’autrui. L’enquête devient un prétexte pour faire un état des lieux narratif de la tragédie politique et humaine en cours, tout en jouant avec les codes du conte : Eli est perdu dans un labyrinthe souterrain, tandis que son amoureuse erre à la surface de celui-ci. « Eli est là, écrit l’autrice, à quelques dizaines ou centaines de mètres, et pourtant ils ne se retrouveront peut-être jamais. Au fond, ils ont passé une partie de leur vie à se rater. [Ana] pense au Docteur Jivago, qui a enflammé son adolescence, elle s’est toujours juré de ne jamais connaître le sort de Lara, non, jamais, passer si près du grand amour sans le voir et le perdre à une poignée de secondes près. »
Magnifique texte sur l’espoir impossible – celui pour les personnages de réconcilier leurs identités –, il met Eli face à une impasse : où se sentir chez soi quand le monde se déglingue ? Comment garder un cap quand autant de Palestiniens souffrent ? Les Fantômes de Gaza n’apporte aucune réponse toute faite, mais ouvre la voie vers une reconstruction intime.