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Ne pas avoir peur du qu’en dira-t-on. Ne pas avoir peur de ses ambitions. Ne pas avoir peur du ridicule. Se mettre à nu. Défier sans provoquer. Ramener à votre cause ce qui se gaussait encore de vous il y a deux ans de ça. Garder le cap mais avec plus d’assurance. Croire en soi, croire en ses blessures. Ne pas craindre de dépasser les bornes. Oser le vulgaire. Oser les violons qui dégoulinent et les passages jazzy un peu cheap. Ne pas regarder en arrière. Fermer les yeux. Produire. Multiplier les accointances. Produire plus. S’éparpiller. Démontrer l’étendu de son talent. Se perdre. Se retrouver.

« La Superbe » est un album qui devrait susciter les passions : souvent splendide, quelque fois insipide, occasionnellement risible, Benjamin Biolay convainc puis déçoit, puis rassure, puis s’enfuit. Comment se faire un avis, quand chaque minute provoque des émotions si contradictoires. Ne pas juger ? Ne pas écrire ? Réécouter ?

Violons qui regardent dans les yeux des beats electroniques, « La Superbe » révèle des frissons chez l’auditeur. Empli d’une légèreté pop qui ne tarde pas à s’acoquiner avec les mélodies ambiantes de Air, « 15 Août » est un titre complexe aussi bien dans structure que dans sa rythmique littéraire. Valérie Donzelli y est délicieuse comme dans un film de Christophe Honoré, et la chanson atteint des sommets tant Benjamin Biolay y traite de la rupture comme Alex Beaupain traite de la mort, avec une tristesse mélancolique qui ne pratique pourtant pas l’auto-apitoiement. S’ensuit « Padam » qui emporte l’adhésion par son refrain évident, par son naturel insolent.

Mais rien ne peut être si beau dans l’hexagone. La longue introduction de « Miss Catastrophe » est gâchée par des cuivres de mauvais goûts tandis que le texte, moins introspectif, n’arrive pas à émouvoir. Le chanteur semble mal à l’aise, a des difficultés à trouver le ton et n’a pas l’humour d’un Fuzati pour briller sur un exercice de ce genre. « Ton héritage » s’inscrit dans la grande tradition de la chanson française. On pourra au choix s’y ennuyer ou verser une larme. Plus introspectif « Si Tu Suis Mon Regard » est une jolie confession intime sur fond de résurgence rock à la Miossec. La noirceur de « Night Shop » et son parcours initiatique, un peu fantasmagorique, rappelle l’écrasante beauté des chansons de « La Musique » de Dominique A. « Tu Es Mon Amour » pourrait dénoter de par ses orientations cubaines, mais la guitare suit avec aisance la voix de Benjamin Biolay.

« Sans Viser Personne » est de ces titres qui vous détruisent un album, son refrain « Déçu de vous, déçu de nous, je ne crois plus en rien du tout » rappelle Gilles Gabriel, la parodie d’Alain Chabat (« Flou de toi, je suis flou de toi… »). Et non je ne caricature pas ; enfin pas tant que ça. De même, l’effet mythologique, l’ambiance club de jazz de « La Toxicomanie » semble assez vain au sein de la rigueur et de la volonté de redéfinir la musique française qui parcourt le disque.

Et puis arrive « Brandt Rhapsody » en duo avec Jeanne Cherhal, un titre qui à lui tout seul justifie, cautionne, illumine « La Superbe ». A mi-chemin, entre Gainsbourg et Arnaud Fleurent-Didier, il redéfinit un pont entre passé et futur. Je voudrais passer au deuxième disque mais non je reste bloqué. J’appuie sur repeat. J’appuie sur repeat. J’appuie sur repeat…

Malheureusement, un deuxième disque se loge quelque part, il crie famine, il réclame de l’attention. Je ne me sens pas d’humeur cruelle.

Le refrain de « Prenons Le Large » rappelle un mauvais single d’Etienne Daho, la chanson manque de retenue, de classe, elle transpire d’une insupportable frivolité. « Tout Ça Me Tourmente » voit le retour de la muse Jeanne Cherhal, et Benjamin Biolay est poussé dans ses derniers retranchements. A fleur de peau, la plume aiguisée, il attaque le texte là où ça fait mal, sans se farder d’instrumentations trop envahissantes. Mais point d’inquiétude, après avoir fait monter les larmes, le chanteur au lieu de sortir une lame tranchante, joue le troubadour, il sautille sur du post 8 bits, joue la farce, fait le clown, se tourne volontairement en ridicule (« Assez Parlé De Moi »). « Buenos Aires » perd assez vite le fil s’orientant vers des terres trop obscures que le mixage ne peut canaliser.

Perdu entre titres anecdotiques (« Lyon Presqu’île »), chansons un peu faciles (« Raté », « Reviens Mon Amour » ) et grand moment de songwriting (« Mélancolique ») le mystère Benjamin Biolay reste ainsi complet. Une chose est sûre, c’est définitivement lorsqu’il fait son Gainsbourg qu’il est le plus délicieux : lorsque des instrumentations splendides créera la stratosphère qui accueillera ce spoken word où la langue française règnera en princesse (« Jaloux De Tout »)

« La Superbe » est une pièce à conviction de plus. Nous savions déjà à quel point la quantité peut nuire à l’homogénéité et à la ligne directrice d’un album, mais si nous l’avions oublié, « La Superbe » nous le rappelle d’une bien amer manière. Car si l’on épurait ce double album, si l’on en tirait la quintessence, si l’on balayait d’un coup de revers les égarements, on obtiendrait un chef d’œuvre, un chef d’œuvre capable de faire vaciller la chanson française, un chef d’œuvre dont je vous livre ci-dessous la tracklist :

01. La Superbe (chœurs par Gesa Hansen)
02. Brandt Rhapsody (en duo avec Jeanne Cherhal)
03. Si Tu Suis Mon Regard
04. Mélancolique
05. Tu Es Mon Amour
06. 15 Août (lettre lue par Valérie Donzelli)
07. Padam
08. Tout Ça Me Tourmente (avec Jeanne Cherhal)
09. Jaloux De Tout
10. Night Shop

Malheureusement un album est un ensemble indissociable qui ne peut souffrir d’une décomposition/recomposition. L’artiste l’a voulu comme tel, je le juge comme tel, avec ses victoires, avec ses douleurs.

Note : 6/10

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