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Druide mystique et insaisissable arborant les symboles d’une religion qu’il aurait lui-même créée, prophète de l’apocalypse vêtu de pantalons en cuir et de chemises aux décorations joyeusement florale, devin adepte des enseignements occultes, David Tibet évolue dans un monde au sein duquel il faut sans cesse réévaluer son degré de lecture. Current 93 est à la fois une cartographie complexe de l’histoire de l’ésotérisme et une histoire très humaine aux thématiques ancestrales où l’on traite de la mort, de la vie et du destin.

« Baalstorm, Sing Omega » clôture une trilogie entamée en 2006 avec « Black Ships Ate the Sky », une trilogie qui tire sa cohérence dans ses thèmes, dans ses sens cachés et dans les visions chimériques de son auteur, et nullement dans sa continuité musicale ; la grande messe collaborative du premier épisode étant rétrospectivement à l’opposée de la démarche intimiste des deux suivants. La structure elle-même explose, le développement en huit parties de « Idumea » (on se souvient le troublant passage avec Anthony Johnsons) a laissé place à des titres autonomes mais qui ne connaissent pas pour autant les variations du passé. En ça, ce nouvel opus est dans la continuité directe de « Aleph at Hallucinatory Mountain » au point qu’on serait plus tenté de parler de diptyque que de trilogie.

Tout en conservant les grandes lignes directrices de l’œuvre de Current 93, « Baalstorm, Sing Omega » dérape par moment au point de laisser entrevoir un nouveau stade dans la contamination de l’homme par la folie de l’obscurité. Sur « December 1971 », David Tibet se laisse emporter, c’est comme si sa voix sortait du disque, comme si le mixage n’arrivait plus à contenir sa haine (au sens littéral du terme). Jamais une musique aux instrumentations folks, aux accointances médiévales n’aura été si violente, si malsaine, au point que la chanson en devienne presque désagréable à l’écoute, comme si la courbe isosonique cédait par intermittence sous le poids des fréquences de l’autre monde.

Il y a ici une tension toujours renouvelée comme si les années qui passent ne faisaient que renforcer la légitimité de la croisade. « Baalstorm ! Baalstorm ! » démarre par quelques notes de piano égrainées jouées pianissimo et à discrétion par James Blackshaw, puis alors que d’une voix apaisée David Tibet laisse retentir un « A sound of the dead » et que tout laisse supposer qu’il s’agira d’une ballade dépressive à la noirceur exacerbée, le prêcheur, à chaque temps, à chaque avancé, hausse le ton, et une incroyable rage corrompt petit à petit son chant. Current 93 se vit plus que jamais de l’intérieur afin d’apprécier l’immensité de son champ d’émotion. De par leur capacité à relier le blanc et le noir par de discrètes montées en puissance, la structure des morceaux rappelle celles du post-rock, si ce n’est que les enjeux sont tout autre.

Le mystérieux côtoie le malsain. A la fin de « Passenger Alpeh In Name », lorsque David Tibet semble enfin avoir repris le contrôle de son esprit, une voix grave résonne subrepticement et double ses mots. Si l’apparition ne dure qu’un instant, au point de se demander si on ne l’a pas juste rêvé, la symbolique n’en est que d’autant plus forte. David Tibet a toujours été considéré comme un chanteur “possédé”, et il y a quelque chose de très cinématographique à laisser entrevoir cette preuve comme un cliffanger qui intervient à quelques secondes de la fin. L’image se forme sous nos yeux, le Horla se dévoile pour la première fois, les ondes sonores se répercutent et dessinent un spectre vocal.

« Baalstorm, Sing Omega » impose un romantisme né dans les cendres, une beauté issue des flaques de sangs qui génère des ballades comme « Tank of Flies ». En fait, il y a une telle incandescence chez Current 93, une telle flamme qui consume tout ce qu’elle touche, qu’on est toujours étonné lorsqu’au détour des ténèbres on tombe sur une chanson qui ne cherche pas à détruire le monde, qui ne cherche pas à nous plonger dans les abysses, lorsqu’au détour des roches érodées des enfers on découvre effaré une nouvelle pièce de songwriting qui possède une dimension qui joue dans la même cour que les monuments timides de Joanna Newsom (« The Nudes Lift Shields for War »). Oui sous sa production inextricable, ce nouvel album offre via des morceaux comme « I Dreamt I Was Aeon » une sensibilité qui résonne encore avec le « Earth Cover Earth » de 1988.

On retire de ces impressions contraires une forme dualité. Deux chansons différentes, aux émotions, aux lignes mélodiques, aux enjeux différents se superposent sur « Night ! Death ! Sorm ! Omega ! », une juxtaposition qui rappelle le « The Murder Mystery » du Velvet Underground au point que l’on tourne le bouton de la balance afin d’espérer pouvoir distinguer nettement et successivement les deux côtes du monde.

Pour autant, on peut considérer « Baalstorm, Sing Omega » comme une semi-déception tant celui-ci vit dans l’ombre du brillantissime « Aleph at Hallucinatory Mountain ». Effectivement, toujours mélodiquement plus faible que des titres à la beauté froide comme « 26 April 2007 », il passe parfois pour une collection de chansons qui aurait été issue de la session précédente. Une impression objectivement infondée mais qui reste ancrée la faute à cette production imparfaite qui ne facilité pas toujours l’adhésion. Encore une fois, aucune limite ne semble avoir été posée ici, aucune barrière pour canaliser le chant de David Tibet et ce pour le pire et pour le meilleur.

Sous fond de fête foraine (« I dance Narcoleptic »), l’apôtre du mal déclame ainsi l’épilogue de la tragédie. Peu à peu le tonnerre se lève et ce n’est plus la voix de David Tibet qui ressort du mixage mais celle d’un enfant dont les rires puis les cris puis les rires glacent le sang. La musique ne coule plus dans les veines, elle est prisonnière de celle-ci.

Note : 8/10

>> A lire également, l’article de Nathan sur Brainfeeders & Mindfuckers et l’article de Mmarsupilami sur Little Reviews.