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RADIOHEAD – The King of Limbs

Par Le collectif Playlist Society, le 28-02-2011
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Cette critique a été écrite par 10 des 16 membres de Playlist Society, chacun s’appuyant sur les paragraphes précédents de ses camarades pour développer ses propres axes. La note globale n’est pas une moyenne mais une illustration du ressenti de la majorité. Ainsi, à raison de un paragraphe par auteur, vous retrouverez ci-dessous dans l’ordre d’apparition les textes de : Olivier (2/10), Julien (4/10), Nathan (6,5/10), Ulrich, Jean-Sébastien (6/10), Catnatt (6/10), Matthieu (7/10), Marc (7/10), Laurent (8/10) et Benjamin (7,5/10).

Radiohead est un groupe attendu comme le Messie. C’est un problème. Entendons-nous : les chansons de ce groupe sont excellentes. Souci : Radiohead a composé 3 chansons depuis « Ok Computer ». En tant que Messie, il ne doute que peu. Résultat : là où un groupe standard offre un single (« Little by Little », écoutable), Radiohead, groupe Messie, offre ce « King of Limbs » insipide à la crasse indigence. Et le Théorème Yorke est vérifié : tout corps plongé dans Radiohead sombre dans la neurasthénie après 4 morceaux. Imaginons un instant que cet album soit sorti par d’autres. On saluerait la voix avant de moquer la vacuité de l’exercice. Puis on attendrait le Messie.

Ce qui passe le plus souvent pour une perpétuelle remise en question serait en fait plutôt une croyance inquiétante en son propre destin : l’impression que Thom Yorke est voué à donner le la au reste de la pop culture, en dépit de tout – sale fatalité tombée sur le coin de la tête. D’où l’impression ici d’un disque forcé, défraîchi, à l’ambition poussive et étriquée. Papy fait de la résistance dans une guerre qui n’est plus la sienne. On ne sent ni la vivacité, ni l’envie, mais il faut quand même faire ce pas supplémentaire pour rester devant. Quelle tâche éreintante !

Ce trop-plein d’assurance, cet équilibre finalement atteint depuis “In Rainbows”, c’est la fin du vertige. Radiohead était le groupe du déséquilibre, mental et physique, des chansons toujours sur le fil, à un pas de la chute. Ils ont perdu avec leur nouvelle assurance leur spontanéité. Ils ont perdu les tourments lyriques et les explosions électroniques. Ils ont lissé leur musique comme pour se convaincre qu’ils avançaient vers une destination nouvelle. Mais Radiohead retourne à “Kid A”, sans folie, le regard décidément trop tourné vers le ciel, la démarche trop assurée. Seul « Little by Little » regarde enfin vers le bas.

Fela Kuti meets Autechre. Sur le papier, un tel mariage fait saliver, nos papilles s’affolent à l’idée de déguster ce plat fin. Radiohead cherche, depuis « Kid A », à obtenir son étoile de grand chef. Avec « Hail to the Thief », il aurait pu la décrocher, mais on sentait déjà chez eux une propension à mélanger tout et son contraire sans liant. Ce postulat se vérifie dès les premières notes de « Bloom », la rythmique du grand Fela se heurte frontalement au glitch, une confrontation sonore qui donne l’impression d’entendre une armée de robots dansant sur de l’afrobeat. Un goût d’inachevé s’installe alors et perdure.

Inachevé car en pilote automatique complet. Des hommes derrière des machines qui tentent de reproduire le déjà produit. Alors que « In Rainbows » arrivait encore à proposer des mélodies à tomber, « The King of Limbs » n’est qu’un vide abyssal de ce point de vu là. Appuyer sur play, laisser tourner une boucle, introduire quelques variations et attendre de voir ce qu’il se passe. Ou la créativité laissée aux machines. Avec un manque d’humanité et d’émotion évident.

Album décevant, EP brillant ? Le temps est important pour Radiohead. Jamais de musique évidente, de celles qui cambriolent le cœur. Si la première partie peine à étourdir, la seconde est magistrale, le seul morceau instrumental comme une fracture, entre condamnation et renaissance, entre combat et apaisement. L’on plonge le temps de quatre morceaux, vient l’asphyxie et finalement « Lotus Flower », la liberté offerte, comme une respiration après une noyade ; cet album est aquatique, l’eau se révèle pure et innocente. Radiohead sombre dans les limbes, réclame un répit, ne plus être hanté ni souffrir et être enfin réveillé.

Non, ne plus souffrir mais panser ses plaies, se réveiller et penser l’après. Car une fois définitivement combattus et chassés, avec « Give Up the Ghost », les fantômes obsédants des gloires passées, de ces vieux morceaux d’anthologie confinant au divin, le calme peut enfin revenir. Sur cette deuxième partie, plus de torture, l’heure n’est plus à la guerre mais à la reconstruction. La mémoire des Anciens est honorée, la violence de « Bloom » à « Feral » déchargée, les armes remisées. Schumpetérien, Radiohead se devait pourtant de passer par ce processus de destruction créatrice d’une première partie mortelle ou meurtrière. Mais désormais, la légèreté du lotus imprègne les âmes. Radiohead n’est plus le Messie, Radiohead est Bouddha…

Les rythmes sont un rempart, où rien ne rentre, mais peu en sort. C’est ainsi que Radiohead, groupe extrêmement populaire, s’est retiré du monde, s’est abstrait au regard de tous, préférant attiser tout seul la flamme qui leur permet de rester pertinents. La voix elle-même, qui était une émanation directe de l’âme, prend ses distances, se remplit d’échos, se réverbère contre des murs blancs. L’évanescence a gagné toutes les couches, on défile ces morceaux à l’infini sans toucher le noyau dur. Ceux qui pensent trouver de l’émotion pure dans le noyau central seront déçus, ceux qui prennent leur plaisir dans la recherche elle-même seront comblés.

Après tout, mieux vaut parfois se contenter d’arpenter le chemin. Ce simulacre de candeur, c’est le deuil de la science infuse : montrer que la chanson achevée n’existe pas, renoncer à ce statut de guide spirituel qui va comme un costume trop grand au corps malingre de Thom Yorke. Connaître le chemin, voilà bien le fantasme des fous qui se rêvent en lévitation quand Radiohead, à défaut d’élever sa gloriole sur le promontoire de ses anciens exploits, consomme son divorce avec le monde, libéré des fardeaux que ce dernier lui a imposés (« Separator »). Et le groupe mené par “The Eraser” de gommer l’une après l’autre ses couleurs retrouvées.

Pour certains Radiohead n’a écrit que 3 chansons ces douze dernières années, pour d’autres ils ont à peine essuyé 3 déroutes. Les limbes n’échappent ni à la guerre ni à la paix mais ne sont jamais juges et parties. Les éléments s’imbriquent, les phases se succèdent, le plan divin se dessine. Tout était-il écrit ? On ploie entre admiration et frustration. A quoi bon se battre si nous ne pouvons influer sur le cours des choses ? Comment vivre sans insouciance et sans spontanéité ? Radiohead est toujours ce groupe à la sincérité artistique irréprochable mais, paralysé par ce froid glacial, nous nous interrogeons : une sincérité si préméditée est-elle encore de la sincérité ?

Note : 6,5/10

>> Projet piloté par Catnatt
>> A lire également, la critique de Ed Loxapac que Chroniques Electroniques et la critique de Laurent sur Esprits Critiques