Aa
X
Taille de la police
A
A
A
Largeur du texte
-
+
Alignement
Police
Lucinda
Georgia
Couleurs
Mise en page
Portrait
Paysage

LES CHANTS DE MANDRIN de Rabah Ameur-Zaïmeche

Sortie le 25 février 2012 - Durée : 1h37min

Par Alexandre Mathis, le 26-01-2012
Cinéma et Séries

Aux antipodes du mépris atavique d’une portion du cinéma dit populaire, Rabah Ameur-Zaïmeche signe avec Les Chants de Mandrin une œuvre où l’intelligence du peuple sert d’ancrage narratif. Pour ce faire, le cinéaste-acteur prend un pari aussi minoritaire que finalement naturel : il ne prend pas son spectateur pour un demeuré. Rares sont les films français à se plonger corps et âmes dans des portions de l’histoire peu spectaculaires, rares sont les reconstitutions du XVIIIème siècle hors adaptations littéraires. Les notions de passion républicaine et de dévotion populaire trouvent ainsi tout leur sens aux premières lueurs – magnifiquement photographiées – des Chants de Mandrin. L’histoire échappe au grandiloquent. Après l’exécution du célèbre hors-la-loi Louis Mandrin, ses compagnons prolongent son combat. Ils se lancent dans une campagne de contrebande à travers la France. A l’instar des évangélisateurs chrétiens, la révolte passe par une propagande toute intelligible. Plutôt que de considérer le peuple comme un ingrat bon pour les tâches physiques, les troupes de Bélissard, le nouveau leader des contrebandiers, élèvent les esprits. Sur les marchés, ils profitent des ventes de tabac et d’étoffes pour distribuer les œuvres de Voltaire et Rousseau. En cachette, ils écrivent les fameux Chants de Mandrin, complainte poétique en l’honneur de leur martyr.

Ainsi, le peuple est un lecteur avisé, un musicien de vielle à roue et un danseur passionné. Il ne se réduit pas à de la chair à canon. Il s’incarne par des individus fort de caractère. Ameur-Zaïmeche les filme souvent en groupe, mue par une sorte de prise de conscience salvatrice. Les dragons du Royaume n’ont eux pas de nom, pas d’existence citoyenne. Dans ce siècle des Lumières, la mise en exergue de la libre pensée s’illustre dès le début. Un déserteur dragon rejoint les troupes de Bélissard. Peu après, c’est un marquis (l’inénarrable Jacques Nolot) au comportement misanthrope qui déjoue les clichés. Là où l’on s’attendait à n’assister qu’à une confrontation petit peuple/riche propriétaire terrien se voit mise à mal par les réalités politiques de l’époque. Car ce serait oublier que la Révolution de 1789 qui en découlera est avant tout une révolution bourgeoise. Les chants de Mandrin retranscrit une portion de l’éveil collectif. Le marquis affable incarne la révolte à l’égard d’un Royaume centralisé et répressif. En faisant de l’impression d’un recueil de poèmes l’axe central de son récit, Ameur-Zaïmeche rend hommage à ces grands hommes de lettre, de Gutenberg à Diderot. Le papier est l’arme des forts. Et s’il faut jouer du fusil pour se défendre, l’attaque passe par les vers.

« Ne t’en fait pas petit, si dans tes rêves tu vois le diable, il est des nôtres » susurre Bélissard au déserteur blessé. Cette mise au ban de la société, cette révolte bouillonnante, Rabah Ameur-Zaïmeche la connaît bien, lui qui filmait avec justesse la banlieue dans Wesh Wesh qu’est-ce qui se passe ? Les compagnons de Mandrin seraient les fils d’immigrés, les banlieusards, qui sous la houlette de Bélissard – Ameur-Zaïmeche, natif d’Algérie -, se soulèveraient contre les fieffés au roi comme incarnation des réactionnaires attachés à la « France du terroir ». Dans un climat politique délétère, Les chants de Mandrin est une réponse toute en subtilité à ce fantasme du français de souche qui comprend son histoire. La Terre appartient à tous, aux nantis comme aux déshérités. L’aventure initiée par ces protestataires est mise en image avec une attache toute fordienne à l’environnement. Le récit se segmente en bribes d’événements et de sensations, en discours amusés comme en clameurs de tribuns. Les corps se caressent, se soignent et se frappent. Si le film aurait pu s’acharner à mieux montrer le quotidien de ces gens, il laisse percevoir la puissance métaphysique d’une vie en marge de la société. Éphémère sentiment de croyance en un mouvement populaire intelligent, Les chants de Mandrin a pourtant conscience de la violence des actes, de la limite utopique de ces Hommes. Et c’est là la vraie habileté du mouvement provoqué par le film. Avec son jeu parfois rigide et son découpage confinant les espaces de liberté à des rails préétablis, le long-métrage prend de l’avance quand aux désillusions post-révolution. Les espoirs de changements d’un jour se frottent au pragmatisme d’une réorganisation constitutionnelle. Le regard évasif du marquis dans la pénombre trahit cette peur de lendemains où le sentiment charnel par fragments ne serait plus qu’une lointaine chimère.