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LE DIABLE, TOUT LE TEMPS de Donald Ray Pollock

Par Anthony, le 12-04-2012
Littérature et BD

Théorème de (Alain) Damasio : « Il me semble que pour écrire, il faut avoir quelque chose à dire, fondamentalement, avant toute chose et de façon profonde. Quelque chose qui pousse à l’intérieur de soi. Sinon ce n’est que de l’ego. » (extrait d’une interview de l’auteur à lire ici).

Passez les livres de votre bibliothèque au filtre de ce théorème et vous constaterez peut-être qu’un sacré paquet de bouquins seraient éligibles à une bonne braderie.

Concernant Donald Ray Pollock dont Le Diable, tout le temps est le premier vrai roman, l’application de ce théorème saute aux yeux. Jusqu’à l’âge de 50 ans, il aura travaillé comme ouvrier dans sa région d’origine avant de suivre des cours de creative writing à l’université, puis de passer à l’acte. Après un premier recueil de nouvelles publié en 2010, Knockemstiff (nom d’une riante bourgade de l’Ohio où l’auteur eut l’incommensurable joie de voir le jour) (je résiste difficilement à l’idée de vous mettre un petit lien Google Earth, mais force est de constater que personne n’a jugé utile de poster une photo du coin), Donald Ray Pollock creuse le sillon du contexte de sa propre histoire pour en extraire dans Le Diable, tout le temps un matériau littéraire envoûtant, impressionnant de rudesse et de désespoir mais néanmoins possédé par une certaine forme de grâce.

Youpi, tout ça s’annonce comme une grosse marrade…

Non. Franchement non.

A vue de nez, Pollock n’est pas un boute-en-train hilare amateur de comédies romantiques écervelées. Il se placerait plutôt du côté des types lucides sur la médiocrité de la nature humaine et sur l’influence parfois fatale de l’environnement dans lequel des hommes tombent par hasard. Pollock semble également ne pas pouvoir s’empêcher de tisser des histoires sombres et cruelles, frappées d’une fatalité qui semblerait presque normale, laissant ses personnages se débattre dans une merde noire sans jamais leur épargner de répit… Des vies tragiques en veux-tu en voilà, des rednecks enferrés dans un mysticisme de bazar, des jeunes gens pour lesquels aucun espoir n’est permis, des atavismes auquel nul n’échappe. L’impasse, quoi. Aucun endroit vers où reculer. L’Ohio de Donald Ray Pollock, c’est le cul de basse fosse de plusieurs générations de perdants, où le Diable s’amuse à piquer les fesses de ses joujoux humains.

« C’est difficile de bien agir. On dirait que le Diable n’abandonne jamais. »

C’est Alvin, le fil rouge du Diable, tout le temps, qui parle ici… Un jeune garçon plutôt aimable, encore innocent et paisible, né de l’authentique amour de sa mère Charlotte et de son père Willard, vétéran de la Guerre du Pacifique. Willard revient au pays marqué par les images de la barbarie des assauts au corps-à-corps face aux soldats japonais, et se réfugie dans la prière et la bouteille. Lorsqu’il apprend que sa femme est sur le point de mourir, Willard va s’enfoncer dans la religion et la folie mystique, bâtissant un autel en pleine forêt sur lequel il sacrifiera à son Dieu des animaux qu’il va saigner, offrandes morbides pendues aux arbres dans l’espoir d’obtenir la rémission de la maladie de Charlotte. Entraîné par son père dans sa ferveur délirante, Alvin ne pourra pas s’échapper de cette spirale infernale, contraint de hurler des prières dans une forêt déserte où nul Dieu ne laisse traîner son oreille. Fatalement, les choses finiront mal, laissant Alvin orphelin et durablement perturbé par ses séances de spiritisme sacrificiel. Car au fin fond de l’Ohio, personne ne vous entendra crier…

100 premières pages plombées, plombantes, qui crispent les doigts, agrippés aux pages par crainte de chuter dans le sillage des misérables qui se débattent sous nos yeux.

Autour d’Alvin graviteront le temps d’une vingtaine d’années d’autres personnages pris dans la malédiction d’une vie merdique. Puisque le principe de cercle vicieux s’accompagne d’engrenages parfaitement huilés, tous ces gens passeront leur temps à ne faire que des mauvais choix : le shérif corrompu, le pasteur amateur de chair fraîche (de type féminine et mineure), le jeune couple aimanté par le crime en série le long des routes du Midwest, le prêcheur en quête de rédemption et de miracles à accomplir, suivi par un musicien handicapé comme un adepte suit son gourou… Même Alvin, qu’on aurait cru un temps épargné par l’enchaînement des drames, finit par être rattrapé par le mauvais sort, comme frappé par un boomerang. Les destins de ces personnages s’entrecroiseront pour le pire et seulement pour le pire, piégés dans cette région oubliée des faveurs divines et où nul humain ne serait tenté de s’attarder trop longtemps. De toute façon, les motels y sont pourris jusqu’à l’os, tout comme ses habitants…

Les personnages de Donald Ray Pollock puent, pourrissent sur place, sombrent dans la folie, tombent dans tous les pièges que leur réserve leur vie. Ils ont l’air de courir dans le vide, tels des hamsters sprintant dans la roue de leur cage avec pour seul espoir la crise cardiaque et l’enterrement dans une boîte à chaussures. Mais pour autant, dans son approche naturaliste, l’auteur dirige une étrange lumière sur ces personnages aux sombres destinées, comme s’il magnifiait la triste condition humaine de ces pauvres ères. Donnant une grâce mystique à leurs actes, une forme de beauté ténébreuse et contre-nature, il porte sur eux un regard compatissant, comme on aimerait qu’un Dieu prenne soin de ses ouailles égarées. Jusqu’au moment où, après les avoir caressé doucement, il les étourdit et les étrangle en serrant lentement, très lentement… Adoptant ce point de vue de la divinité, l’auteur semble nous demander de les pardonner car, vous comprenez, ils ne savent pas ce qu’ils font… La plupart d’entre eux seront punis de leurs actes, les revers de la vie sanctionnant leurs errements, comme si l’Enfer n’était pas un risque de l’avenir mais une réalité du présent.

Mais l’avantage de l’Enfer sur Terre pour les personnages de Donald Ray Pollock, c’est qu’au moins, cela ne dure pas une éternité. Et au fond, peut-être que dans l’Ohio du Diable, tout le temps, l’Enfer, ce serait justement de rester vivant trop longtemps…