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Pour charger les structures de rugosité, il n’est pas nécessaire de complexifier sa musique au maximum : souvent l’épuration et la répétitivité des motifs confèrent aux albums un touché plus rêche que lors de l’emploi de mécanismes trop évolutifs. Cette question de la structure, on sent qu’elle a été au cœur de la réflexion sur Recreation, le nouvel album de Papier Tigre. Papier Tigre, c’est l’histoire d’un groupe de rock noisy qui veut faire la pop la plus exigeante possible sans avoir recours au classique dytique couplets / refrains et sans complexifier à outrance ses morceaux ; Papier Tigre recherche un nouvel équilibre, état de fait qui soit naturel et dans lequel il puisse s’épanouir. Et, à ce niveau là, Recreation est une sorte d’aboutissement. Les chansons suivent des développements sereins : les riffs se répètent et hypnotisent tout en subissant de nombreuses ruptures et de nombreux ajouts (The Later Reply en est la parfaite illustration). En matière de format, on progresse ainsi sans jamais se retourner, mais sans non plus se sentir pressé ou oppressé. C’est dans le cadre de ces recherches sur une pop alternative qu’on se dit que l’absence de basse chez Papier Tigre prend tout son sens. Le vide qu’elle laisse permet à la batterie de prendre ses aises, de mieux respirer tout multipliant les breaks et les soubresauts ; si le groupe nantais avait en plus dû composer avec la présence d’une basse, ils auraient finit par devenir un groupe de math-rock ; alors que là, cette absence leur permet de garder le cap vers leur idéal pop.

L’idéal pop, c’est vraiment un truc qui taraude Eric Pasquereau, Pierre-Antoine Parois et Arthur De La Grandière : comment offrir des mélodies ultra accrocheuses tout en restant sophistiqué et combatif, comment caresser dans le sens du poil tout en arrachant ceux-ci ? Chimera et Demand sont des débuts de réponse. Sans claquemurer la rage et les explosions (Home Truth), on sent, au travers de cette manière de composer, le groupe plus en phase avec ses envies, le tout donnant un album avec encore plus de densité que sur The Begining Of End And Now sans pour autant perdre de ses fulgurances. Les chansons sont désormais truffées de petites trouvailles mélodiques qui prennent leur temps de se manifester aux moments les plus inattendus : un arpège par ci, une seconde rythmique par là, un slide discret en toile de fond (Teenage lifetime) ; sans parler des feedbacks ou du son métallique de certains accords inopinés. Le groupe, autrefois, tête brulée est devenu maitre dans l’art de l’ornement raffiné.

Recreation est ainsi un album qui a été longuement mûri. Pour prendre conscience du travail qui a été réalisé au niveau des voix, il suffit d’écouter I’m someone who dies le nez rivé au livret et d’essayer, tout en lisant le texte, d’anticiper les changements d’intonation et les variations mélodiques ; personnellement à tous les coups je me laisse surprendre. D’une part Papier Tigre a acquis grâce à ses longues tournées une expérience qui lui permet d’anticiper bon nombre d’erreur, et d’autre part les compositions de Recreation ont été bossées à l’extrême. Du coup au bout d’un moment, on se demande si toute cette préparation ne leur a pas un peu nui. Effectivement, les Nantais sont presque handicapés par cette confiance – légitime – qu’ils ont développée en leur talent. Il y a une telle assurance ici qu’on  regrette que la guitare ne se laisse parfois pas plus aller dans des déhanchements chaotiques. Un chouia d’approximations supplémentaires aurait donné à certains titres un côté plus intuitif et moins prémédité. Sachant qu’ils allaient l’enregistrer en condition live, Papier Tigre s’est comme trop préparé. Soucieux de faire bonne figure devant le producteur John Congleton, tout en s’inscrivant dans l’école Albini / Shellac, on sent qu’ils n’ont rien laissé au hasard et ont peaufiné jusqu’au dernier moment ces dix titres dont rien ne dépasse. C’est très professionnel et le résultat final a une classe folle, mais on ne peut s’empêcher d’y voir des traces de ce vieux complexe français de ne pas sonner comme les américains. Cette crainte que la production ou l’accent trahissent les origines reste assez symptomatique chez ceux qui veulent faire au mieux et offrir un album qui aura de la gueule à l’échelle internationale. Mais Papier Tigre n’a pas besoin de ça. Et là il tombe parfois dans le travers de la prise live qui sonne moins spontanée qu’une prise studio où on laisse jusqu’au dernier moment quelques points en flottement.

En tout cas, une chose est sûre, Recreation répond aux inquiétudes que suscite tout groupe issu de la sphère indie noise / hardcore : le risque d’essoufflement. Le maintien de l’intensité est l’une des composantes essentielles pour la pérennité des albums de post-hardcore dans le sens fugazien du terme. Et Recreation est justement un album qui compose habilement avec les moments de creux, ces moments qui sont sensés faire la jonction entre deux déflagrations. Oui ces moments, Papier Tigre en a même fait sa spécialité au point de laisser certains morceaux ne tourner qu’autour d’eux.

Papier Tigre a une marge de progression très importante, et il n’est pas exclu de penser qu’il fait parti de ces rares groupes qui prolongent l’héritage de Fugazi, sans que l’absence du groupe de Washington ne pèse immédiatement sur le cœur.  Pourtant sur ce terrain là, aucun groupe n’arrive à la cheville de Ian MacKaye et ses amis ; et Papier Tigre ne fait pas exception à la règle – sans parler du talent de composition hors norme nécessaire ou encore de la capacité à matérialiser une rage à la fois sereine et à fleur de peau, il faudrait aussi que les prétendants fassent preuve d’un engagement politique peu commun. Mais Papier Tigre est un groupe encore jeune, et ses chansons, elles, s’améliorent à chaque coup d’essai. Alors on est en droit de rêver ; d’autant plus qu’on sent en eux l’envie d’en découdre, de s’améliorer encore et encore, tout en prenant au sérieux la discographie qu’ils sont en train de bâtir.

Recreation, comme une pause dans le quotidien du groupe, dans un quotidien fait de routes et de concerts. La vraie vie de Papier Tigre c’est le live, c’est ça leur métier,  leur routine. Enregistré un album, c’est presque des vacances, un truc où on recharge les batteries et où l’on reprend des forces avec de la nouvelle matière avant d’aller à nouveau manger du bitume. Mais à côté de ça, il y a aussi l’idée que chaque chanson est essentielle : Recreation, c’est des vacances où l’on ne veut pas perdre une journée, des vacances où l’on veut rentabiliser le temps au maximum.

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