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La densité du Yesterdays Universe créé par l’unique Madlib  méritait bien que s’y attarde dans la durée celui qui souhaite en explorer les recoins, en expliquer la logique et en dévoiler les mécanismes cachés. Aussi, la série d’articles entamée sur Substance-M il y a de cela deux ans trouve ici sa conclusion logique, via ce cinquième papier : l’exploration des derniers évènements en date, qui voit Madlib nous présenter d’énièmes alter-egos musicaux dans lesquels il va projeter de nouvelles visions de la musique qu’il a cherché à faire naître en partant de zéro il y a de ça une douzaine d’années. Cet équilibre subtil entre hip-hop et émanations jazz, difficile à réellement définir en deux mots et qui nécessite que soit posé sur la table tout un ensemble de faits afin qu’il soit compris dans sa globalité.

Depuis la toute fin des années 90 et en une dizaine d’années d’activité, le projet Yesterdays New Quintet s’est construit un univers à la logique imparable, à la densité passionnante, fruit de l’imagination sans bornes du Créateur aux manettes. Parti de rien, Madlib a construit de ses mains une galerie de portraits musicaux qui n’auraient pas du exister s’il ne s’était penché un jour sur son envie d’allier ses techniques de production et ce feeling jazz qui l’inspire tant. Une épopée musicale aux limites presque évidentes mais qui jouit d’un tel pouvoir de séduction qu’on en oublie les moments d’égarement ou d’incertitude pour ne retenir que l’essentiel : cette démarche unique.

Et ce pour une raison à la fois simple et essentielle : Madlib n’a jamais considéré son épopée au sein du Yesterdays Universe comme un voyage abouti. A chaque nouvelle sortie, chaque nouveau projet, il ajoute une pierre à l’édifice qui gagne en hauteur, sans penser qu’il s’agira du point final au discours qu’il mène à travers les disques de la série aux contours flous. Une position cruciale pour parvenir à tenir un projet aussi longtemps, continuer de le challenger et de le pousser plus loin à chaque nouvelle sortie.

Dans la foulée du « Yesterdays Universe Vol. 1 » paru en 2007, Madlib s’en va étendre encore la toile YNQ en donnant vie à ces alias qu’il présente brièvement sur la compilation. Au sein de la mythologie YNQ, c’est une rupture entre les membres fondateurs du groupe original qui cause l’éclatement de l’univers et l’apparition de nouvelles têtes venues étendre encore le propos à d’autres horizons connexes. De cette séparation naitront les projets Jackson Conti (cf. article précédent), Jahari Masamba Unit, les Young Jazz Rebels, Kamala Walker & The Soul Tribe ou encore l’interminable The Last Electro-Acoustic Space Jazz & Percussion Ensemble qui va rapidement attirer l’attention des fans dés 2009. En juin, un premier jam de 40 minutes découpés en 4 sections intitulé “Summer Suite” brosse rapidement le portrait d’un groupe en proie aux improvisations jazz/fusion à l’inclinaison cosmique et éthérée affirmée. Une première manifestation sur disque qui remonte en réalité à 2007 en version CD-R pour les acheteurs de l’édition limitée de “Yesterdays Universe Vol. 1” et qui sera rapidement suivie d’un “Fall Suite” uniquement distribué via le site de Stones Throw et au Japon dés septembre 2009.

Un échauffement avant tout afin de se mettre en jambes pour 2010, la dernière grosse année pour le Yesterdays Universe à ce jour. Pas moins de 2 projets essentiels vont voir le jour et 1 nouvelle extension de l’univers qui, aujourd’hui encore, n’en a pas fini de nous surprendre en diversifiant toujours plus son approche. Longtemps repoussé, le LP de The Last Electro-Acoustic… annonce enfin le retour de Madlib aux choses sérieuses, première sortie majeure estampillée YNQ depuis 2007. Longtemps abonné aux sorties de moindre durée pour favoriser l’éclectisme et la richesse de l’univers, le projet YNQ voit dans ce “Miles Away” une incarnation parfaite de tout l’esprit qu’il véhicule depuis une décennie : la révérence évidente au jazz, le travail si particulier de Madlib pour faire rentrer cette vision dans un schéma proche du hip-hop originel au sein duquel il a fait ses armes et tout un ensemble de références picturales et scripturales qui viennent donner du corps à la démarche et la légitimer encore davantage. Pour l’occasion, Madlib renoue avec Radek Drutis pour la créa’ et Jeff Jank pour le design, les proches de toujours, comme pour souligner plus encore le rôle pivotal que doit jouer ce LP.

Poussant toujours plus loin la logique, c’est une cover aux accents jazz 60’s forts qui introduit le disque, toujours dans le style très caractéristique de Drutis déjà entraperçu à de multiples reprises pour le projet YNQ. Et une multitude de références dans les titres des morceaux à des musiciens jazz passés (ou présents) qui comptent ou ont compté dans le parcours musical de Madlib. On retrouve pêle-mêle Woody Shaw, Derf Reklaw (des excellents The Pharaohs et bien-sûr Build An Ark), Larry Young, Roy Ayers et son pote pianiste Harry Whitaker… De quoi installer le disque dans une filiation logique qui joue le rôle de trait d’union entre différentes approches esthétiques des décennies passées et le projet présent du Yesterdays Universe.

Sûrement le projet le plus abouti de Madlib sur ce terrain si particulier, autant dans la forme que dans le fond. On y entend un Otis Jackson Jr.  étonnamment à l’aise dans presque tous les compartiments, concerné par toutes les phases du projet bien entendu, comme à son habitude. Jamais Madlib n’aura sonné aussi “plusieurs” dans son approche. Si sa relative “rigidité” passée dans l’exécution et la combinaison des instruments n’a pas totalement disparue, elle est aujourd’hui en partie assouplie par une profondeur rarement atteinte auparavant, si ce n’est pour le LP de Monk Hughes 6 ans auparavant. “Miles Away” dévoile un jazz aérien aux accents funk légers et lumineux, voire résolument cosmiques par endroits, porté par un groupe étendu et une batterie d’instruments comme jamais déployé auparavant par le grand animateur. Entre ses mains, quelques figures connues font une réapparition (Otis Jackson Jr aux drums/percussions, Ahmad Miller au sitar/vibraphone), accompagnées de nouveaux venus parmi lesquels : Emil Taylor à la basse, Chuck King au piano électrique, Teddy Davis à la flûte, Willie Austin à la guitare, Kamala Walker à l’orgue et l’accordéon, Lady Faye aux percussions, Clyde Harrison au piano et enfin Tanya Harrison au Moog. Une énumération de noms qui n’ont en réalité que peu d’importance puisqu’une fois encore Madlib se retrouve dans les coulisses, tirant les ficelles pour animer lui-même ses alter-egos le temps de l’album.

Un travail de titan, peut-être unique en son genre même, qui voit le producteur californien se démultiplier et emprunter chacun des territoires respectifs des instruments sus-nommés pour leur donner vie et les intégrer à des compositions complexes, évolutives et riches en messages. Il s’agira d’un réel défi pour l’auditeur que de parvenir à identifier chacun des éléments et tenter de percevoir concrètement l’apport de chacun au travail d’ensemble. Le super-groupe étend son propos sur les 10 morceaux de l’album pour synthétiser en une bonne heure de musique le chemin parcouru par Madlib sur le sentier du YNQ depuis ses débuts. Car c’est véritablement un album charnière que nous livre là le musicien, avec ses qualités (la profondeur de l’approche) mais aussi ses défauts (le trop-plein et l’impression de déjà-entendu). “Miles Away” a par endroits les atours d’anciens projets estampillés YNQ, remaniés et réactualisés bien entendu, mais pêche un peu en terme de positionnement clair. L’album est transversal et semble balayer tout le Yesterdays Universe en touchant du doigt légèrement une large partie des tendances révélées par Madlib. Difficile de ne pas entretenir un léger sentiment de redite, alors.

Mais replacer “Miles Away” dans le contexte du parcours réalisé par Madlib suffit à comprendre l’accomplissement en soi que représente le disque. Plus que jamais, Otis Jackson Jr. s’est rapproché d’un raffinement plus poussé de ce style singulier qu’il cherche à faire naître, en abordant certains instruments comme un novice pur et simple. Comme à ses débuts lorsqu’il s’achète un piano électrique et qu’il donne naissance sans le savoir au projet YNQ qui verra le jour quelques mois plus tard. En ce sens, “Miles Away” est admirable, difficile à appréhender parce que parfois long et même fatiguant dans la répétition ponctuellement, mais d’une richesse inégalée au sein du Yesterdays Universe. Deux ans se seront écoulés entre l’annonce du LP et sa sortie effective mais c’est le temps qu’il aura fallu au producteur pour sûrement pousser son travail plus loin, le passer au papier de verre pour n’en garder que l’essentiel et le raffiner au maximum. Mais ne nous méprenons pas : Madlib n’est toujours pas et ne sera jamais un jazzman à part entière, il est dans cet entre-deux où il combine à sa manière le hip-hop qu’il connaît sur le bout des doigts et toutes ces formes de jazz qui constituent une large influence pour sa musique. “Miles Away” n’est que l’expression la plus affirmée de cette combinaison.

2010 est une année chargée pour Madlib. Non seulement pour le projet Yesterdays Universe mais aussi pour sa discographie en général. C’est l’année où Madlib inaugure sa série “Medicine Show” qui s’est achevée il y a peu (très inégale, c’est le moins qu’on puisse dire) et pour laquelle le producteur s’est astreint à sortir 12 disques en 1 année (plus ou moins, au final). Mais aussi celle où The Young Jazz Rebels décident de foutre le bordel dans l’univers YNQ et d’y aller de leur “Slave Riot” si particulier. Si l’on pouvait retenir comme reproche la relative ressemblance de “Miles Away” avec certains projets passés, ce premier LP des jeunes rebelles du jazz évite sans grande peine cet écueil en se positionnant d’emblée sur un terrain très affirmé : pochette noire, une tête de tigre (ou de panthère, pour être tout à fait dans le thème) qui rend un hommage quasi direct à certains mouvements noirs très politisés et pour lequel Madlib s’en va explorer un segment free jazz/improvisation plus radical que tout ce qu’il a sorti auparavant. Un avant-goût dispensé sur « Yesterdays Univers Vol. 1 » via un ‘Slave Riot’ qui rappelle sans mal les meilleurs disques de jazz avant-gardistes conscientisés, l’emblématique “We Insist! Max Roach’s Freedom Now Suite” en tout premier lieu : cris, râles, instruments qui crient et s’égosillent au sein d’un environnement où le rythme se veut plus incertain.

“Slave Riot” fait la part belle aux thèmes récurrents du domaine : l’« africanité » avant tout, par une omniprésence des percussions protéiformes, les traditions ancestrales élevées au rang de références incontournables mais aussi le mythe du soulèvement face à l’oppression, la libération des chaînes d’un asservissement imaginaire dont les limites repoussées se font le symbole et tout un ensemble de prises de position parfois très radicales. “Slave Riot” fait se côtoyer les morceaux apaisés où un jazz-funk délicieusement vintage côtoient des manipulations de sons électroniques repeintes d’un vernis mystique et ancestral qui transportent le tout dans une dimension alternative à la notre, le temps de quelques minutes. Une fois encore, si les 18 morceaux ne vont pas sans leur lot de petites errances gentillettes dont on aurait pu se dispenser, “Slave Riot” nous propose quelques passages radicaux évocateurs.

Pour ce disque, Madlib a cherché à mettre en mouvement plus d’éléments que simplement la musique qu’il véhicule au sein du projet YNQ depuis ses débuts. Comme à son habitude, tout un pan de sa culture musicale est transposée dans ce disque duquel on sent émaner les figures hautes en couleur et les symboles marquants. Et ce même si un degré supplémentaire dans la rugosité des sonorités de percussions ou de batterie n’aurait pas paru superflu pour véritablement pousser plus loin encore le discours. Aussi, un léger manque de cohésion générale entre les morceaux poussent parfois à prendre le tout davantage comme un terrain de jeu, depuis les morceaux fusion purs jusqu’aux expérimentations débridées (les 6 parties de ‘Slave Riot’ découpées en 2 morceaux), plutôt que comme un “véritable” album. Comme si Madlib avait d’abord cherché à s’éprouver lui-même et à tester sa nouvelle formule, plus libre, avant de chercher à y donner une véritable cohérence. Mais rien de véritablement gênant qui empêcherait de profiter pleinement de ce projet qui se veut l’alter-ego de “Miles Away”; les deux LP étant sortis à 3 semaines d’intervalles (février – mars 2010).

Prise dans une phase d’expansion de plus en plus rapide, proche de la déchirure, le Yesterdays Universe va connaître un renouveau inattendu, une nouvelle révolution en ce sens que l’environnement va refaire un tour complet sur lui-même pour se découvrir de nouvelles directions réellement inattendues. Alors que la série “Medicine Show” est à mi-parcours, le septième numéro de la série s’accroche au projet YNQ pour lui offrir une nouvelle fenêtre d’expression via un “High Jazz” qui rend un hommage évident au classique jazz/fusion sorti en 76 par Stanton Davis’ Ghetto Mysticism, un album de référence pour Madlib, comme pour annoncer la couleur d’entrée.

“High Jazz” renoue avec la mystique du Yesterdays Universe et renvoie à de prétendus enregistrements jamais sortis auparavant et passés de main en main par certains membres fondateurs du YNQ, partis explorer d’autres horizons le temps de collaborations éphémères. Un bout de la légende du YNQ qui dévoile de nouvelles zones d’ombres et introduit de nouveaux projets : celui avec Kariem Riggins, “véritable” batteur de son état et proche de Madlib, au sein du Jahari Masamba Unit, le tout nouveau R.M.C., Riggins, Madlib et James Poyser aux manettes, Generation Match, The Kenny Cook Octet, The Big Black Foot Band et d’autres. Poussant la logique toujours plus loin, Madlib ira jusqu’à créer de fausses pochettes de disques pour ces groupes, disponibles au format PDF lors de l’achat du disque en version numérique. D’excellentes créations qui viennent encore densifier l’approche et illustrer plus concrètement encore cette nouvelle planète apparue soudainement dans le Yesterdays Universe. Côté musique, la diversité est au rendez-vous et l’on alterne entre les superdoses de funk d’un ‘Funky Butt Part. 1’ et l’exploration de mondes alternatifs via ‘Electronic Dimensions’. A noter la présence au cœur du disque de 15 minutes d’un “faux” live du fondateur Yesterdays New Quintet à l’époque de leurs premières expériences musicales ensemble avant la séparation durant lesquelles Madlib s’est appliqué à recréer une véritable fausse ambiance de concert dans un petit club fréquenté par quelques habitués.

Dernière véritable expression sur disque du Yesterdays Universe à ce jour, il semble évident au regard des nombreux noms évoqués et de la richesse des directions musicales simplement effleurées pour certaines que Madlib est loin, très loin, d’en avoir fini avec son Yesterdays Universe. Aujourd’hui peuplé d’une bonne quinzaine de groupes aux ambitions musicales subtilement variées, il est la matérialisation de toute la créativité et de la soif de découvrir ses propres limites du producteur californien. S’il peut paraître parfois bordélique et jamais porté par une réelle logique propre (la raison pour laquelle cette série de papiers existe), le Yesterdays Universe s’est avéré être pour moi une source d’inspiration forte, au-delà même de la musique qui, vous l’aurez compris, m’a passionné à des degrés divers en fonction des projets.

Plus encore qu’un simple projet musical, il est à mes yeux l’incarnation du caractère résolument discret et partiellement réservé de Madlib : la création de fausses identités, l’envie de ne pas trop en dire et choisir d’être volontairement évasif, entretenir un “mythe” propre et une histoire globale faite de collaborations, de ruptures et de recherches en tous genres tels que le producteur l’aura déjà démontré sous d’autres alias (Quasimoto avant tout). Et c’est ce qui rend ce Yesterdays Universe si attachant. Il s’agit avant tout d’un projet où l’humain a toute sa place, où les ambitions de Création d’un Monde à partir de rien se concrétisent par la démultiplication de disques qui racontent autant la musique qu’ils contiennent que les personnages qui en sont à l’origine.

Véhiculer plus que l’aspect purement fonctionnel et divertissant de la musique a toujours été pour moi la marque des projets les plus aboutis. Il me semble ainsi évident d’affirmer que je range aujourd’hui le Yesterdays Universe, avec tout ce qu’il contient de défauts, de limites et de démarches inabouties, en bonne place parmi ces projets-là. Quant à savoir ce qu’il deviendra dans les mois / années à venir, je ne suis même pas certain que l’esprit en constante ébullition de Madlib se soit déjà arrêté sur une réponse ferme et définitive. Tant mieux pour lui et pour nous.

https://www.youtube.com/watch?v=AR-hBio_Ksk