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Les lisières d’Olivier Adam, un premier pas vers l’introspection

Par Benjamin Fogel, le 10-09-2012
Littérature et BD
Cet article fait partie de la série 'Rentrée littéraire 2012' composée de 8 articles. Playlist Society fait sa rentrée littéraire 2012. Voir le sommaire de la série.

Sarah, Manon, Clément et Paul : les mêmes prénoms hantent à nouveau Les Lisières d’Olivier Adam, sans qu’il s’agisse pour autant des mêmes personnages croisés précédemment, ou plutôt comme s’il s’agissait d’eux, mais dans des versions alternatives. On y retrouve même Alain, le gentil mari ; la récurrence des prénoms servant juste de fil rouge pour identifier les archétypes. Tous ses romans continuent de s’imbriquer, et il s’agit toujours d’observer les mêmes profils, mais chaque fois sous un angle différent. C’est toujours cette même famille qu’on entrevoit un coup à travers les yeux de la mère, des enfants devenus grands ou encore, comme c’est le cas ici ou dans Des vents contraires, du père. Ce mécanisme, plutôt que de lasser, confère une ossature naturelle à chacune de ces histoires et permet de construire une œuvre cohérente. Certes, on pourrait être troublés de retrouver à chaque fois les mêmes personnages dans des vies différentes (en partie différentes), mais, à chaque fois qu’on croit être arrivé au bout d’un profil, Olivier Adam le replace dans une situation qui permet encore de l’approfondir et, ainsi, d’éclairer ses autres livres et d’en accroître leur compréhension ; comme A l’abri de rien pouvait le faire avec Falaises. Ceux qui disparaissent, ceux qui se perdent, ceux qui n’arrivent pas à communiquer et ceux qui ne s’en sortent plus, ils sont tous là.

Cette réitération perpétuelle des personnages finit par donner l’impression que les mêmes profils sont condamnés à rencontrer les mêmes problèmes. Du coup très rapidement la question « Paul Steiner est-il un double fictionnel d’Olivier Adam ? » ne se pose plus. Peu importe qu’il soit un écrivain ayant publié un roman sur des jumeaux qui a été adapté au cinéma, peu importe que son dernier livre se passe au Japon ou qu’il écrive également des livres pour la jeunesse : Paul Steiner n’est pas plus Olivier Adam qu’il n’est Paul Andersen. Les allusions ne sont pas là pour laisser supposer un livre autobiographique – Olivier Adam a, par le passé, était clair sur le sujet : « Mes propres névroses ne m’intéressent que par ce qu’elles produisent. C’est pourquoi je ne crois pas vraiment en l’auto-fiction, je ne vois pas la différence avec la fiction propre ». Les Lisières est une fiction qui veut à la fois affirmer ses points d’ancrages dans le réel, et en même temps ne jamais clairement identifier celui-ci, afin, on suppose, de ne jamais sacrifier les émotions à la chronique sociale. Ainsi, on ne parlera jamais de Marine Le Pen mais de la fille du borgne, on dira toujours « V. » pour désigner cette ville où passe le RER D, et, avec certes beaucoup de maladresse, on évoquera Marc Musso et Guillaume Levy, plutôt que nos deux plus grands auteurs à succès.

Un seul passage apparaît comme chargé d’un poids personnel très fort au point que l’on se demande si l’unique raison d’être du livre n’était pas de l’héberger : « Si intimes fussent-ils, si fidèles à notre moi profond pussent-ils être selon nous, les livres ne gommaient aucun malentendu, ne précisaient aucun contour, ne dessinaient rien de plus clair et ressemblant. Ils avaient beau aller au-delà des apparences, des classifications, des catégorisations, ils avaient beau nous mettre à nu, nous dépouiller, on avait beau y rétablir certaines vérités, les autres, la famille et les amis, ceux à qui on avait cru envoyer des messages ne les recevaient tout simplement pas, n’en tenaient aucun compte ». Peu importe le reste, Olivier Adam dit ici en quelques lignes ce qu’il avait à dire, tout en s’interrogeant, consciemment ou inconsciemment, sur son écriture. Ici Paul dévoile l’échec du projet d’écriture comme outil de substitution à une communication trop difficile au sein de la famille. Et en même temps, il le fait en prenant comme point de départ l’idée que ses romans seraient vierges de toute classification et de toute catégorisation. Alors que justement Paul Steiner et Olivier Adam sont des romanciers de la catégorisation, et c’est là qu’apparaît la fameuse faille, celle qu’Olivier Adam cherche tant. Il y a un paradoxe ici qu’on s’aventurerait presque à définir comme la cause du malheur. Le personnage principal déteste ceux qui mettent les gens dans des cases, ceux qui se contentent de reproduire le modèle familial, ainsi que ceux qui pensent que tous les parisiens sont des bobos ou que les banlieusards sont de pauvres gens, ou qui encore associent bêtement immigration et violence en répétant sans cesse que c’était mieux avant. Grand bien lui fasse puisqu’il s’agit de haines vertueuses. Mais le problème, c’est que Paul est justement lui aussi un homme qui met les autres dans des petites cases : il juge les gens en fonction de leur bibliothèque et de leurs lectures de magazines, il pense que tous les avocats travaillant dans la finance sont des pourris, il catégorise tout son entourage à l’apparence (cf la description de la directrice de la maison de retraite). On finit par se demander si, comme Olivier Adam, ce n’est pas à cause de ce double-discours, de cette malhonnêteté a-t-on presque envie de dire, qu’il est incapable de trouver sa place dans le monde.

Les Lisières portent un double-sens : elles se réfèrent bien sûr à ces gens qui vivent à la périphérie de la périphérie, mais illustrent aussi les séparations qui existent entre les cases que l’on crée. Au bout d’un moment, il n’y a plus que deux solutions qui s’offrent aux hommes : soit atteindre une lisière qui ne débouche que sur une falaise, soit briser ces lignes de démarcation. L’ambition du constat social se loge toujours forcément un peu là dedans, sauf que les personnages d’Olivier Adam baissent souvent les bras, et préfèrent souvent à la remise en cause les précipices.

Depuis Je vais bien, ne t’en fais pas, le style d’Olivier Adam a énormément évolué. Initialement il était minimaliste sur le fond et sur la forme. Puis, probablement suite à son départ pour la Bretagne, la forme a changé et on a ressenti en lui ce besoin de s’attarder sur la nature, de décrire les effets du vent et de laisser ses phrases prendre leurs aises. En revanche le fond restait inchangé : les personnages conservaient leur mutisme ; pas d’explications, pas de blabla, juste des hommes et des femmes qui souffrent. Les Lisières marque une nouvelle étape qui l’éloigne un peu plus de ses parti-pris initiaux. Ici on commence à chercher des réponses, on essaye de comprendre les traumatismes, et alors se dressent des profils psychologiques bien plus denses. Oui l’on passe de la vision du père Steiner à celle du fils Steiner. Il y a ainsi dans Les Lisières un moment clef qui annonce peut-être la suite : Paul finit par accepter l’idée que ses névroses ont un sens, qu’il y a un schéma qui explique pourquoi il en est arrivé là, mais il refuse encore de franchir le pas vers la psychanalyse. Au fond de lui, il se dit juste que même s’il comprenait les choses, ça ne l’aiderait pas à aller mieux. En fermant le livre d’Olivier Adam qui explore toujours, avec un intérêt sans cesse renouvelé, la même tragédie, on se demande si la prochaine étape ne sera pas de faire une place une bonne fois pour toute à la psychologie.