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Il y a deux mois maintenant, une polémique, venue de nulle part, a enflammé pendant une poignée de jours le petit monde de la littérature française. Le sujet du scandale concernait cette fois-ci Richard Millet, directeur littéraire chez Gallimard et désormais ancien membre du comité de lecture de la vénérable maison. L’objet de la tempête médiatique qui s’abattit sur les épaules de cet écrivain tient en un appendice, voire un chapitre,  de 17 pages intitulé Eloge Littéraire d’Anders Breivik qui conclut un essai, beaucoup plus important, d’une centaine de pages, Langue Fantôme. Paru au moment de la condamnation par la justice de son pays du même Anders Breivik, le 24 août dernier, cet éloge suscita une vive indignation, une partie du milieu littéraire se transforma du jour au lendemain en jury populaire, demandant la tête de l’écrivain français.

D’un oeil circonspect, j’ai tout d’abord lu les nombreux articles, tous plus indignés les uns que les autres, sur l’objet de la controverse. Peu convaincue par les avis incendiaires et y voyant plutôt un procès lapidaire, je me suis procuré le livre. Je connais mal l’oeuvre de l’essayiste Richard Millet ; en revanche je suis une admiratrice de Richard Millet, le romancier, que je tiens comme un des plus grands écrivains français actuels.

Notre littérature a cela de merveilleux : ses plus grands écrivains ne sont pas tous des Voltaire, Victor Hugo ou Emile Zola. Dès fois se cachent dans les niches un Céline, un Paul Morand, un Marcel Aymé ou un Drieu la Rochelle. Des écrivains qui par leur attitude d’homme furent des moins que rien, mais qui par leur plume nous dévoilent de vrais grands hommes de lettres. Devrons-nous désormais ajouter à cette liste Richard Millet ?

Si je suis bien consciente que la polémique est passée depuis plusieurs semaines, je constate cependant qu’on ne peut rester insensible à l’expression de Richard Millet. Si on passe le cap de la vindicte populaire et littéraire, lire réellement son essai, mesurer vraiment sa portée et essayer d’en dénouer les fils ne seront jamais un exercice vain. Dans cette affaire, beaucoup ne se sont arrêtés qu’au titre, ils n’ont pas pris la peine de lire ces 17 pages et encore moins l’essai qui le précède. La bien-pensance littéraire, coutumière du fait, aimerait que notre littérature soit ouverte sur le monde, humaniste, la main sur le coeur… A défaut, les turpitudes ânonnées de l’âme de Christine Angot nous dérangent moins que les franchissements de certaines lignes jaunes historiques.

Ce procédé qui est de critiquer sans avoir lu une oeuvre m’interloquera toujours, non pas par sa malhonnêteté intellectuelle flagrante, mais par le fait que ces aboyeurs n’auront jamais le courage d’avouer qu’ils rejoignent par ce procédé une certaine fange. Ce dernier propos est un jugement de valeur et je l’assume complètement.

Si je lis, ce n’est pas pour être confortée mais pour être dérangée, surtout lorsque j’ai pleinement conscience que je ne partage pas les idées de l’écrivain. J’ai lu Langue Fantôme, suivi de Eloge Littéraire d’Anders Breivik, en connaissance de cause, sachant pertinemment ce que j’allais lire me révolterait, me remuerait, me dérangerait. Et ce fut le cas. Je pensais naturellement pouvoir écrire dans la foulée cet article, mais ce fut impossible. Cet essai de Richard Millet est un uppercut violent, qui vous met KO debout et c’est en le digérant qu’on peut mesurer toute l’étendue de ce qu’il dit.

Richard Millet est un homme visiblement très en colère, un homme qui ne supporte pas que notre langue, le français, soit devenue un creuset de la littérature mondialisée.

Ecrire en français, qu’on soit un authentique écrivain ou un romancier postlittéraire […], c’est donc se retrancher de la littérature internationale.“, dit-il.

En d’autres termes, Richard Millet conçoit notre langue, la langue française, comme un territoire avec des frontières bien délimitées où seul le véritable écrivain (si possible l’écrivain de souche) serait le seul défenseur, de ce pays imaginaire, contre une invasion multiculturelle qui aurait des conséquences ravageuses sur notre littérature.

De nombreux auteurs se sont penchés sur la  dénaturation progressive des langues, mais jamais l’autre, l’immigré, celui qui vient chez nous quérir un peu de notre richesse, n’a été aussi violemment pris à partie. Des auteurs comme Victor Klemperer ou Eric Hazan, en passant par George Orwell, dénoncent la même chose : lorsqu’une langue se vide de son substrat critique, elle est en danger et devient l’antre de toutes les manipulations et propagandes possibles. Mais ces écrivains n’ont jamais attaqué l’homme étranger mais des systèmes de pensée : le nazisme pour Klemperer, le totalitarisme pour Orwell et le néo-libéralisme pour Hazan. Si une langue perd en puissance d’évocation et/ou sa place dans la hiérarchie des langues littéraires, l’ennemi ne vient pas de l’extérieur mais plutôt de l’intérieur – si on excepte le néo-libéralisme. Sursaut d’orgueil nationaliste mal placé, volonté manifeste d’asservir les hommes, réécriture de l’histoire et même de la réalité, la langue devient alors un objet de propagande terriblement efficace et volontairement néfaste.

La langue que défend de toute son âme Richard Millet est celle qui reste figée dans le marbre resplendissant de notre histoire. Certes, le français est la langue littéraire par excellence ; oui, nous avons marqué durablement la Littérature avec une pléiade d’auteurs, tous plus exceptionnels les uns que les autres ; mais  nous avons perdu cette aura, cette véritable exception culturelle et identitaire qui fait que la France se définit autrement. Mais devons-nous pour autant accuser les autres, l’étranger ? Au contraire pourquoi en plein débat absurde sur l’identité nationale, personne ne s’est réellement interrogé sur ce qui est notre socle commun, cette si belle langue ? Pourquoi attaquer l’autre, le musulman en l’occurrence ? Si nous sommes si peu sûrs de notre “identité nationale”, la faute nous en incombe. Les immigrés n’y sont strictement pour rien.

Si Richard Millet constate avec violence l’appauvrissement de notre langue, il lui refuse de surcroît de s’enrichir par le multiculturalisme. Millet sait très bien que le français s’est construit sur des emprunts aux langues étrangères, européennes avant tout. Mais dans ce cadre européen, la France rayonnait et n’était pas une puissance de seconde zone, elle pouvait se permettre ces emprunts et les intégrer. Aujourd’hui, puissance de seconde zone, la France devrait se recroqueviller sur elle-même, rétablir les frontières linguistiques, interdire aux immigrés de s’approprier notre langue en y mêlant leurs propres éléments de langage. Dans un monde ouvert, l’absurdité d’un tel discours n’échappe à personne.

Alors, on ne peut admettre qu’un grand romancier comme Richard Millet se perde autant dans ces travers littéraires, dans ce souci d’un passé littéraire glorieux, de vouloir absolument enfermer la langue française dans un bocal rempli de formol. On demande généralement à un perfectionniste de ce talent qu’il nous montre la voie et défriche devant nous, pas qu’il nous brusque et nous effraie en attaquant un ennemi imaginaire. Dans ses différentes apparitions pour défendre son point de vue, Richard Millet s’est retranché derrière la ligne Maginot de la littérature. Son propos serait d’ordre purement esthétique et nullement politique. Soit ! Mais cette défense ne tient pas longtemps face à une réalité. Avec le temps, ce pamphlet devient un acte politique et peut être lu sous un angle profondément nationaliste et xénophobe (mais pas raciste) : Millet ne supporterait pas que la langue française soit désormais influencée par la langue des anciens colonisés et soit devenue une langue majoritairement colonisée par les anglo-saxons.

Et face à ce triste constat, les mots ne sont plus assez forts pour décrire ce que l’on peut ressentir. Richard Millet ne s’est pas résolu à la mort de l’auteur, prophétisée par Roland Barthes, il y a des années. De l’auteur français, en particulier. Contre la horde des papous qui peuple désormais le genre “roman”, Richard Millet mélange lui-même les genres, et met dans un grand sac à jeter les romanciers post-exotiques, les journalistes, les publicitaires, les indignés. Le discours engagé devient alors ce qu’il dénonce lui-même une propagande nationaliste où seule la langue devient garante d’une certaine idée de la France.

Finalement, l’Eloge Littéraire d’Anders Breivik est une conclusion presque anecdotique et plutôt “reposante” après cette charge de cent pages.  Il dresse l’état des lieux de nos sociétés post-modernes, aptes à engendrer des monstres comme Anders Breivik, mais il reste incapable d’en trouver les raisons. Ces 17 pages mériteraient sans aucun doute une analyse plus approfondie, Richard Millet y dresse un portrait d’esthète, que l’on peut très bien comprendre et entendre sans polémiquer. Mais Langue Fantôme a vidé de toute énergie le lecteur. Celui-ci ne peut goûter l’éloge littéraire d’un tueur, sans prendre le recul nécessaire. Et à ce point de lecture, on se dit qu’on préférera toujours Millet le romancier à Millet l’essayiste pamphlétaire.