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2012 vu par Alain Damasio : Barça alone in babylone

Par Alain Damasio, le 09-01-2013
Écrits et nouvelles
?
Des textes en lien avec la musique, le cinéma et les oeuvres, mais sous une forme plus littéraire où il s'agit plus de "résonner avec" que de "réfléchir sur". (Voir tous)
Cet article fait partie de la série '2012 vu par...' composée de 5 articles. Dans l'optique de faire un point d'étape avant de passer à la suite, Playlist Society invite, tout au long de sa série '2012 vu par...', des personnalités (écrivains, musiciens, réalisateurs...) à évoquer leur année 2012 Voir le sommaire de la série.

Introduction de Catnatt : Alain Damasio est un écrivain important pour moi. Ecrivain important car rares sont ceux qui sont capables de créer des univers entiers, des langages et surtout des Hommes. Au travers de romans de science fiction, il est surtout question de politique et de contrôle. Nous ne sommes pas – ici et maintenant – si loin du monde de “La zone du dehors”… Je suis extrêmement fière qu’il ait accepté de commenter 2012, à sa manière, entre vision politique et oraison du football.

Barre

2012, année du flouze, comme 2013 sera l’année du pèze. L’œuvre qui m’a le plus marqué, en 2012 , me demandez-vous ? C’est l’œuvre de sape du capitalisme, sa présence spongieuse en nous et ses métamorphoses sempiternelles, sa prégnance purulente dans nos façons de sentir et d’agir en computant comme des putains. « Il m’a même pas calculé ». « Pas trop dur, avec ton mec ? Ça va, je gère… ».

Le capitalisme, on ne sait plus comment en parler. Tout le monde est contre — tout contre.

Le capitalisme, on ne sait plus comment en parler. Tout le monde est contre — tout contre. C’est comme une eau qui pleut en nous continûment, dans laquelle on nage et qui nous noie, une eau qu’on pisse et reboit sans cesse — une soif qu’on nous aurait créée avec du sel et du sucre dans des bouteilles trop pleines pour nous. Partout la même brume, le même smog de poisse crissante, partout cette sensation d’humidité ambiante, d’argent liquide qui dégoutte des têtes et des toits. Ça suinte des affiches et des écrans pour venir grésiller dans la fibre optique. Ça ruisselle dans les crânes qui comptent, ça dégouline des paris et des jeux, ça se chiffre à longueur de brèves sur le net — salaire des stars, des rats, des tsars, pouvoir d’achat et force de vente, cirque du fric et consommation des manèges… C’est une économie libidinale massive et fluide qui traverse chacun, irrigue nos lymphes et hydrate nos peaux. Une économie de désirs qui plisse, plie et redresse nos corps en les bandant vers l’un peu plus, le beaucoup plus, le plus que mieux des très riches. Un système d’échanges quantifiés qui nous assèche les gestes en fermant nos mains, et nous désaltère pourtant, par rasade, quand on souhaiterait juste s’altérer, devenir autre, retrouver en nous et auprès des autres une gratuité perdue. Même ce mot, gratuité, trahit trop qu’en trente ans, la beauté du don ne se définit plus qu’en négatif d’un monde où tout a son prix.

L’amour est devenu un marché, mature et juteux. La rencontre, cette poésie du hasard, ce miracle, s’interpole et se précalcule dans des banques de données que nous remplissons nous-mêmes. L’amitié et l’échange, les affinités électives, la camaraderie tranquille et joyeuse forment, sur les réseaux sociaux, une matrice de traces que les IA orpaillent pour dégager des profils — et de ces profils une consommation programmée. Le capitalisme du XXIe a accouché d’une idée : il est possible d’extraire de la plus-value même sur l’amitié. Nous savions depuis quelques temps qu’il y avait un marché du sexe, de la guerre, de la mort, un marché de la vie, des naissances et des adoptions, tout autant. Qu’on pouvait acheter et vendre du temps, de l’air et de l’eau — et le droit même de les polluer. Que l’honneur, la liberté d’un homme qui viole, un vote, un enfant, un nom, tout peut se tarifer. Bénéfice partout, justice nulle part. Il y a de l’argent dans la moindre goutte de nos spermes ; de l’or dans nos silences complices qui acquiescent ; du plomb dans nos cervelles, peut-être, parce que le plomb sert de tare dans les balances de marché.

Pourtant, quelque chose résiste. Toujours. En nous, ensemble, politiquement, grâce aux militances multiples et coriaces, par les surrections soudaines qui ressuscitent ça et là, têtues, crevant le plan d’eau. Elles nous aèrent et nous sauvent. Et quelque chose résiste aussi parfois là où on ne l’attendait absolument plus, au cœur d’une zone tellement inondée par le capitalisme que la présence même d’un îlot — allez, moins, d’un atoll surnageant de quelques mètres au dessus de l’océan chiffrée, paraît plus qu’improbable.

Je parle ici du sport professionnel. Je parle ici du football.

Le Barca

Le Barca

Du foot ? Du foooot ? Cette honte en short qui organise le tapinage des stades à travers le naming et ridiculise l’honneur des maillots par la pub ? Ces dirigeants qui gentrifient les tribunes et humilient leurs supporters pauvres ? Ce règne de la finance qui a réduit les clubs prestigieux à des danseuses sans dignité entretenues par des milliardaires maffieux ou des monarchies pétrolières ? Ce sport prétendu collectif qui monte ses équipes comme des troupes de mercenaires, où l’on transfère les joueurs tels des paquets de pâtes aux mercatos d’été et les revend l’hiver, où une marque-homme intitulée Ibrahimovitch gagne 1060 le smic et ne voit pas le problème ? Un sport où l’on importe et naturalise des Africains tant qu’ils sont rentables sur la pelouse, où l’on pille l’Amérique du sud, où l’Europe écrase de sa puissance libérale le reste du monde ? Le foot, hein ? Un sport qui a fait de la valeur individuelle de chaque joueur la seule norme, de la loi du plus riche la seule règle, du marché le seul arbitre d’une accumulation sans scrupule des meilleurs joueurs dans les meilleurs clubs ?
Oui, le foot ! J’avoue : j’adore le foot. Parce que le foot n’a jamais eu besoin de tout ce fric, de tout ce système pour être le foot, à savoir l’un des plus beaux jeux collectifs, altruistes et tactiques du monde.

Aujourd’hui, au plus haut niveau, un îlot d’espoir surnage, ai-je osé. Cette île, c’est le FC Barcelone. Une équipe dont dix des titulaires sur onze ont été formés à la Masia, le centre de formation du club. Où l’on apprend aux gosses de huit ans un art simple et sublime qui fera des plus doués, à vingt ans, des modèles d’élégance technique et de générosité balle au pied : l’art de la passe. La Masia est, étymologiquement, le Mas de la Passe quand le Real de Madrid n’est plus qu’une maison de passe, où des mercenaires ronaldomestiqués viennent prostituer leur talent (c’est le cas désormais, dans la plupart des grands clubs : Chelsea, Manchester City, ou le PSG depuis peu).

Chaque passe, au foot, est un don.

Chaque passe, au foot, est un don. De tous les gestes techniques, c’est apparemment le plus courant, le plus trivial. Sauf qu’avec le pressing stressant des adversaires, l’agressivité des tâcles et des anticipations modernes, réussir une passe, en particulier vers l’avant — et spécialement en profondeur, exige des qualités de vision, de tempo et de vista qui relèvent du talent, certes pur, mais d’une pureté ciselée tôt et aiguisée au plus jeune âge pour devenir, adulte, une évidence. Messi, Iniesta, Fabregas ou Xavi, la tétralogie barcelonaise, nous rappelle à chaque match qu’une fois sur le pré, une fois dissipée la brume pailletée et rapace de ceux qui font de la maille sur les maillots et du blé avec de l’art, il reste, devant nous, à fulgurer, quelque chose de magnifique qui s’appelle toujours le foot et qui s’incarne dans la passe.

La passe trouve l’espace, répond à l’appel de balle, suscite l’occasion, crée l’ouverture. La passe distend la défense, perce les lignes, prend de vitesse ou saute soudain le mur des joueurs compacts. Elle surprend, elle invente, elle amène le but. Circulante, redoublée, en triangle ou en carré, elle crée un réseau d’échange et d’entraide mobile, elle tisse l’étoffe soyeuse d’une équipe qui fait vivre le ballon. Et lorsqu’on suit, spectateur, les trajectoires — du cuir qui roule autant que des corps — qu’on lit à mesure les lignes et les espaces qui s’ouvrent, s’écartent et se closent illico, qu’on devine les mouvements qui s’esquissent, sent les appels et comment la passe y fait écho, qu’on dribble parfois et se dégage, avec Iniesta, comme Xavi, pour libérer une offrande à Messi dans la profondeur, à quoi assistons-nous, de quelle vibration aux tripes cette sensation est-elle le nom, sinon la danse ? La danse dans toute son élégance moderne, chorégraphiée par la tactique, l’intuition du geste juste et les gammes répétés — et par ce suprême talent, l’improvisation.

Le foot, tel qu’il est pratiqué par l’actuelle équipe de Barcelone, le fameux tiki-taka, rythmique et tanguant, mérite le nom d’art, oui, triplement : parce qu’il est un savoir-faire, issu d’une technique hors norme, parce qu’il est un savoir-être, fondé sur la générosité d’une transmission (il pense à l’autre, celui qui reçoit et aussi me donne, selon) et puisqu’il est une improvisation enfin, en temps réel, fulgurante, sur la scène d’herbe rase, laquelle se joue à la fraction de seconde et se vit continuée par ceux qui se déplacent autour du porteur du ballon pour enchaîner derrière sa passe et créer avec l’offrande, à nouveau, parfois de longues minutes de feu.

Alors le capitalisme peut bien être partout, tout autour du stade, sur les maillots et sur les panneaux, dans le prix du billet et la rente des droits télérituels, dans la masse salariale hallucinante de 670 millions d’euros des joueurs du Barça, oui. Johan Cruyff, haute figure du beau jeu barcelonais, peut dire avec émotion et raison, lorsque l’exception d’un maillot vierge, propre au Barça, fût définitivement salie par une marque en 2011: « Nous étions un club unique au monde. Nous avons vendu ce caractère unique contre environ 6% de notre budget. Je comprends bien que nous enregistrons actuellement des pertes. Mais en vendant le maillot, nous montrons que nous sommes sans imagination, et que nous sommes devenus vulgaires. ».

Le Capital, cette rongeasse qui rogne tout, peut bien vendre ledit maillot siglé Messi pour 85 euros à des gosses transis par le rêve, il ne leur enlèvera pas ce qui se joue sans lui, hors de lui, éternellement, quelque fric qu’il en retire, ce qui se joue sur ce gazon bordé de blanc, avec une simple boule élastique de 450 grammes et onze garçons auxquels on a appris, suffisamment tôt, qu’un sport d’équipe pratiqué ensemble, l’un pour l’autre, tous pour un et chacun pour tous, est la plus belle école de la générosité partagée. Une générosité qui s’éprouve physiquement et spirituellement, pour quiconque joue au foot, ne fut-ce qu’une demi-heure ou pour quiconque regarde avec les yeux ouverts une équipe comme le barça, grâce à cette petite lueur furtive qui change tout et qui s’appelle la passe — l’autre nom du don et de l’échange. Là où les réseaux sociaux nous ont dressé à partager les couleurs et les goûts et à troquer, au plus cliqué, nos narcissismes tactiques. Là où travail et mariage sont devenus des contrat aux intérêts bien compris. Là où presque partout, on ne donne plus mais on prête — pour un rendu, pour un vendu.

Barça alone in Babylone.

À l’ère de la prostitution banalisée des existences (par le travail, la vente et la consommation de soi), le prix d’une passe mesure nos consentements. Chacun fait sa gagneuse. Mais la passe est un mot réversible qui désigne aussi le plus élégant des actes, celui du passeur. La communication, a dit Deleuze, est « un ensemble de mots d’ordre ». En sport, cet ordre se crie : « gagner à tout prix ». Mais ajoutait cet immense philosophe, « il y a des mots de passe sous les mots d’ordre ».

Le Barça 2012 n’a rien gagné, ou presque (une Coupe du Roi). C’était donc à mes yeux son année. Et si, en 2013, vous n’arrivez pas à casser les codes, jeter un œil à un match du Barça. Le mot de passe s’appelle Iniesta.