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Tout a commencé avec des tables de cuisine perdues à l’autre bout du monde.

L’une est un modèle en formica assez vieillot qui subit les assauts répétés de ses propriétaires en participant malgré elle à leur vie sexuelle triste. Ses lignes épurées et néanmoins fatiguées s’opposent aux chairs flasques, à la moiteur de la transpiration rance. Cette table est témoin autant qu’actrice d’une vie domestique malsaine et semble porter à bout de pieds tous les malheurs du monde des humains.

L’autre est de la catégorie mobilier de jardin. Elle trône fièrement au milieu d’un salon/salle à manger/chambre à coucher où elle met un point d’honneur à réunir quotidiennement les membres d’une famille dont la seule quête de survie les unit. Le plastique et sa blancheur originelle sont attaqués par la chaleur et l’humidité d’un pays où tous les objets n’appartenant pas à la nature semblent en voie de décomposition.

La première table se laisse admirer dans Sangre, le film du petit génie mexicain Amat Escalante, où l’humanité côtoie le sordide, où la jouissance du réalisateur à dresser le portrait des bassesses humaines n’a pas d’égal. La seconde table s’aperçoit dans Lola du philippin Brillante Mendoza et fable tragique sur le destin croisé de deux grand-mères. L’une est au Mexique, l’autre aux Philippines. 14 250 kilomètres les séparent. Et pourtant alors que ni le style décoratif, ni le cinéma, ni le pays, ni la fonction ne les rapprochent, on réalise qu’il s’agit de la même table.

Il y a quelques mois, une scène d’Heli (le nouveau film d’Amat Escalante présenté en sélection officielle au dernier festival de Cannes) m’avait mis la puce à l’oreille. Il était impossible de ne pas y voir un parallèle (un hommage ?) avec une scène de Kinatay de Brillante Mendoza (sensation de la Croisette en 2009 et prix de la mise en scène). Un convoi nocturne menait une triste équipe vers un destin tragique, le viol et la mort pour une prostituée chez Mendoza, la torture et la mort pour Escalante. Dans le cas du film philippin, la caméra et le spectateur étaient acteurs du déplacement, dans le film mexicain le point de vue de la caméra laisse le spectateur pantois, victime attendant dans l’angoisse la décision de ses bourreaux. Si l’intention est sensiblement différente, on retrouve dans les deux films la même ambiance coupée de l’excitation du monde (que l’on aperçoit pourtant de la fenêtre, humanité grouillante et lumineuse chez Mendoza, poussière et cachée chez Escalante), une attente fébrile, la même sensation d’inéluctable tragique. La caméra est légère, mobile, présente dans une voiture bondée et pourtant discrète. Elle se cache sur le sol devant les sièges passagers, ne nous faisant rater aucune minute du spectacle hypnotisant de ce convoi mortuaire. Et à chaque fois avec la même justification de la justice, justice des hommes, justice de la rue.

Il aura donc fallu deux tables pour que le parallèle relève de l’évidence, comme le nez au milieu de la figure, l’indice gigantesque au milieu du cadre.

Amat Escalante et Brillante Mendoza, même(s) combat(s) ? Si le philippin brille par son humanité et le mexicain par son cynisme, les deux hommes sont pourtant deux incontournables du cinéma d’aujourd’hui. Le mouvement chez Mendoza est comme une danse dans laquelle la caméra nous emmène. Entre les corps, dans les rues de Manille. Amat Escalante, lui, est un visionnaire du cadre posé, parfaitement, avec maniaquerie et malice. Parce qu’il y a de l’humour dans son cadre (du même type, le cadre et l’humour, que chez l’autrichien Ulrich Seidl… mais c’est une autre histoire), un cadre qui ne laisse rien passer et fait du spectateur un lapin devant les phares, paralysé et fébrile, passionné.

Le parallèle est dans le talent, certes. Mais il est aussi dans le portrait de l’humanité qu’ils dressent. Si les rues de Manille n’ont aucun rapport avec celles de Mexico, l’humanité semble s’y nourrir des mêmes nutriments. Il y a la quête de survie d’abord (dans Sangre, Kinatay et Lola), le rêve persistant d’un futur meilleur souvent pour le pire (dans Lola, Kinatay et Heli). Il y a la chaleur lourde qui semble imprégner l’image, les corps moites qui retrouvent une beauté digne des premiers hommes. Le corps est sensuel, d’une épaule nue à la courbe d’une colonne vertébrale en passant par la peau tannée par le tatouage. Les contacts de ces corps sont obscènes ; dans Héli et Kinatay, cela passe par l’humiliation de la nudité au sein du groupe. Dans ce cinéma, la sexualité est étrange, comique, pathétique, dangereuse et glauque. À l’inverse des corps seuls, qui relèvent de la grâce absolue.

Il y a les corps et il y a aussi la violence sans limite de ceux qui n’ont rien à perdre.  Une véritable violence organique, animale, ni chorégraphiée ni prévisible. Une violence qui s’épanouit dans des pièces désaffectées vides, la nuit, entre hommes et qui n’a plus rien d’humaine (entre Kinatay et Heli). Mais surtout une violence du jour, dans la parole, les mots qui claquent, les corps qui se bousculent, les possessions qu’on subtilise, parce que dans ces contrées, un bien n’appartient à personne, il ne fait que passer de main en main (la drogue dans Heli, le téléphone portable dans Lola).

Les corps, la violence et le mouvement aussi. Cette valse folle, cette humanité qui grouille, les bruits, les dialogues. Il n’y a pas de place pour la langueur, pas de place pour la suavité. Il faut bouger parce que bouger c’est vivre, bouger c’est survivre. Toute la vie. C’est un monde sans vacances, un monde sans dimanche. La petite vie de fonctionnaire mexicain dépeinte dans Sangre est vue comme un purgatoire, seul le drame et les crises conjugales toxiques rendront la vie au pauvre homme endormi par son statut et par la télévision.

Il y a une passerelle invisible entre le Mexique et les Philippines, entre le cinéma d’Amat Escalante et celui de Brillante Mendoza. À travers ces deux regards, c’est la même détresse que l’on partage, la même fierté, la même débrouille. Qu’il soit cynique ou poète, le regard du cinéaste se pose sur la même humanité poussée dans ces retranchements et finalement sur une beauté simple, pure, une beauté des origines. L’homme est étriqué dans son costume mal coupé (Sangre), il se bat, fait des enfants, fonde une famille. La violence et les codes de la survie sont séculaires. C’est beau, c’est touchant, c’est fort, c’est hypnotisant, simple et compliqué comme une ancienne tragédie grecque. C’est un monde où on est à mille lieux des robots géants, des fantasmes de Playboy, des centres commerciaux de province où il ne se passe jamais rien (je pense ici au centre commercial de L’année suivante d’Isabelle Czajka). C’est un monde loin de l’engourdissement, un monde qui vit pour quelque chose, que cette chose soit triste ou pas, tragique ou pas. Le point commun de ces cinémas, le parallèle, la passerelle, pour un regard d’ici, c’est principalement qu’il est d’ailleurs. Aussi beau et porteur d’espoir et de rêve qu’une route reliant des destinations exotiques.