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Thèse sur un homicide, de Diego Paszkowski : tuer (pour) Juliette Lewis

Par Thomas Messias, le 06-12-2013
Analyses et critiques
?
Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

Mourir tôt, ou arrêter tôt, c’est écrire sa propre légende. Juliette Lewis en était probablement consciente lorsqu’elle annonça en 2003 qu’elle allait laisser le cinéma de côté pour se consacrer à la musique. Devenue un objet de culte ou en tout cas de fascination pour une certaine frange de spectateurs, elle décida que le cap de la trentaine était déjà le bon moment pour laisser les plateaux derrière elle. Plus envie de constituer un objet de désir, un fantasme magnétique d’éternelle adolescente, chez les pervers plus ou moins inconscients que sont Scorsese, Rodriguez, Stone, tous absolument ravis de lui offrir des rôles de jeune femme toujours prise dans l’oeil du cyclone le plus malsain qui soit, jusqu’à insinuer que l’oeil du cyclone, c’est elle. Le groupe Juliette and the Licks est ce qu’il est, mais son émancipation passait par là.

L’étrange aura de Juliette Lewis n’a jamais tout à fait disparu des radars.

L’étrange aura de Juliette Lewis n’a jamais tout à fait disparu des radars. C’est d’ailleurs ce que confirme Thèse sur un homicide, roman argentin certes écrit en 1999, mais dont la traduction française vient de débarquer en librairies — aux éditions La Dernière Goutte — en raison, on l’imagine, de la sortie prochaine de son adaptation cinéma (le 8 janvier, probablement). Les deux oeuvres n’ont pourtant pas tant de choses en commun : dans sa construction comme dans les thématiques qu’il explore avec profondeur, le roman de Diego Paszkowski vaut mille fois mieux que le film qu’il a vaguement inspiré. Alternant deux points de vue au rythme mécanique des changements de chapitre, ce vrai-faux polar pourrait enfoncer mille portes ouvertes si l’on ne se référait qu’à son sujet : un célèbre criminologue fait face au crime parfait, ne pouvant résoudre l’affaire tout en étant absolument persuadé que le coupable est son étudiant le plus talentueux et le plus charismatique. Au coeur du livre, le duel entre ces deux monstres d’orgueil et de vanité donne lieu à une série d’affrontements plus ou moins explicites, parfois juste intérieurs, Paszkowski voguant des soupçons de l’un aux obsessions de l’autre à la faveur de changements de styles qui pourraient sembler ampoulés s’ils n’étaient aussi méticuleusement réussis. Le whodunit n’est clairement pas ce qui passionne le romancier : la simple façon dont il agence les pensées de Paul Besançon, l’élève, venu de France pour étudier auprès du maître Roberto Bermúdez, ne laisse guère de doute quant à sa culpabilité.

Chez Besançon l’obsessionnel, la pensée est un fil continu qui tressaille mais jamais ne s’arrête, d’où des chapitres en forme de phrase unique, rythmée par des virgules frappant comme autant de coups de poings. Chez Bermúdez, le style est plus fluide mais à peine plus respirable : rongé par l’opinion supérieurement positive qu’il a de lui-même, aigri par une vie personnelle ratée dont il rejette la responsabilité de l’échec, ce roi de la culture criminelle est bigrement antipathique. La simple organisation de ses cours laisse songeur : de véritables conférences auto-centrées, qu’il offre à ses étudiants comme on ferait l’aumône, sans tolérer la moindre parcelle de spontané ou d’inattendu. C’est de cela que parle en partie le roman de Paszkowski : de comment un crime absolument parfait, donc ne laissant absolument pas la place à l’imprévu ou au hasard, va venir faire imploser la vie d’un homme ayant lui-même souhaité rayé de son existence toute trace d’aléatoire. Cette bataille entre deux quêtes de perfection débouche sur un questionnement philosophique et éthique d’autant plus saisissant qu’il n’est jamais pompeux : pour tenter de prendre en traître ce criminel irréprochable, Bermúdez va devoir remettre en cause ses propres principes au gré d’une dernière partie étourdissante.

C’est un abîme sans fond qui finit par se révéler à nous, un vortex psychologique qui s’ouvre avec fracas dans la séquence la plus hallucinante du récit.

Et Juliette Lewis dans tout ça ? Elle est le fil rouge et le filigrane du roman, le mobile et la cible par transfert du jeune et dangereux Besançon. Avant son départ de France, il sème les DVD de ses films chez ses parents qu’il déteste (et qui le lui rendent bien) comme un indice avant-coureur du forfait qu’il commettra plus tard. La Juliette Lewis de Tueurs-nés, des Nerfs à vifs, d’Une nuit en enfer, cet obscur objet d’un désir malsain que ces metteurs en scène ont su mettre en lumière, est à la fois devenue sa raison d’être et sa raison de tuer. Paszkowski happe progressivement son personnage dans une folie qui était là dès le départ mais dont on ne soupçonnait ni la teneur ni la profondeur. C’est un abîme sans fond qui finit par se révéler à nous, un vortex psychologique qui s’ouvre avec fracas dans la séquence la plus hallucinante du récit, lorsque Besançon voit Strange days et Une nuit en enfer, à une semaine d’écart dans deux cinémas différents, effectuant un morphing des deux oeuvres et ne réalisant même plus que des jours se sont écoulés entre les deux projections. Folie amoureuse, folie cinéphile et folie meurtrière se rejoignent alors dans ce dernier acte tétanisant sur lequel l’adaptation cinéma, curieusement renommée Hipótesis pour sa sortie française, fait totalement l’impasse, faisant un pari moins ambitieux, plus confortable et donc beaucoup moins inoubliable.