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Films Fantômes par Bertrand Bonello

Par Lucile Bellan, le 13-10-2014
Analyses et critiques
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Format historique de Playlist Society, cette catégorie regroupe les réflexions, personnelles ou analytiques, sur des artistes et des oeuvres qui nous tiennent à coeur. (Voir tous)

À l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée au Centre Pompidou sur le rapport entre musique et cinéma, Bertrand Bonello nous offre sous la forme d’un livre les scénarios de ses films fantômes, trois projets avortés, le scénario de Cindy, the doll is mine et divers textes cours sur le cinéma, et l’éternité.

Ce qui marque à la lecture de ce Films fantômes, c’est qu’il s’agit d’une œuvre en spirale, qui se reproduit, se nourrit d’elle-même, déjà complète et pourtant infinie. Il y a les poupées, la représentation de soi et de l’autre, la reproduction, les sentiments ou l’absence de sentiments qui étouffent. Il y a l’organique et le plaisir dans la simplicité des fluides. Il y a la musique, omniprésente. Il y a les grandes figures tragiques. Bonello est un homme de la répétition. C’est surtout un homme honnête. Conscient de ce qui l’obsède, généreux dans ses délires.

Le héros des films de Bertrand Bonello c’est lui

Je reconnais un film de Bertrand Bonello aux corps et aux visages. Il y a quelque chose d’humain mais aussi de glaçant. Rarement j’ai eu envie d’être l’héroïne d’un film de Bonello. Parce qu’il prend toute la place. Le héros des films de Bertrand Bonello c’est lui. Son enfance, ses souvenirs, des morceaux de musique qui le touchent, des rencontres avec des acteurs. Je n’ai jamais su si ses obsessions, l’enfermement, se perdre dans l’autre, ne pas être assez vivant, créaient chez lui de l’angoisse ou le rassuraient. Ce sont des sujets qu’il a domptés. Avec les années et les films.

La lecture de Films fantômes amène la connivence, l’impression de comprendre, de trouver son chemin dans un jeu de piste. Son premier fantôme s’appelle La mort de Laurie Markovitch. Le nom de son héroïne est le même que celui de son collectif avec JP Nataf et Mirwais, collectif qui compose les bandes originales de Quelque chose d’organique et du Pornographe. Madeleine d’entre les morts revisite le Vertigo d’Hitchcock. American Music, écrit en quelques jours dans un état qui semble rappeler la transe, est une compilation parfaite de son œuvre. Datant de 2001, on y retrouve des dialogues, des images et des personnages de La mort de Laurie Markovitch, L’Apollonide et De la guerre, entre autres.

Laisser vivre un tel monstre est parfois un fardeau

Cette œuvre qui se regarde, se reproduit et se répond, est complexe. Elle souffre, elle vit. C’est un enfant tellement monstrueux qu’il en devient beau (comme le visage de Laurie qui prend la place de celui de Richard). C’est un enfant qui dérange, qui crée le malaise parce qu’il est contre nature (comme le fils malade dans Quelque chose d’organique). Bonello, le père, pose sur lui un regard doux. On imagine que laisser vivre un tel monstre est parfois un fardeau. Et pourtant il continue, film après film, scénario après scénario (aussi vivants et légitimes que le sont les images puisqu’ils ont été pensés et inventés) alors qu’il dit qu’il va arrêter, qu’il n’en peut plus.

Bertrand Bonello est un homme qui donne du sens au cinéma. Son œuvre est personnelle mais jamais égoïste. Et les histoires, ses personnages, les sujets et la musique ont ceci de beau qu’ils appartiennent tous à la même fratrie monstrueuse et tragique. Des monstres au regard doux. À l’image de Bertrand Bonello.